B.A-BA, autoritarisme et cynisme : De Robien, ça suffit !

dimanche 12 novembre 2006
par  QD, Administrateur

(article publié dans la revue "L’Emancipation syndicale et pédagogique", n°3 de novembre 2006)

(article téléchargeable en PDF avec le reste de la revue à cet endroit)

Lecture

B.A-BA, autoritarisme et cynisme, De Robien ça suffit !

Falsification et charlataneries. Dans sa volonté d’imposer la méthode syllabique d’apprentissage de la lecture, Robien n’a pas hésité à falsifier les travaux ou déclarations des pédagogues et des chercheurs et à procéder par affirmations non étayées(1). Il faut rappeler qu’on trouve un nombre croissant d’illettrés en fonction de l’âge : un adolescent sur 15 ou 20 en difficulté, contre un sexagénaire sur 5 qui apprenaient alors à lire avec la méthode syllabique abandonnée depuis en raison de son inefficacité !

Le 12 octobre, Rémi Brissiaud (Maître de conférence de psychologie cognitive à l’IUFM de Versailles) et André Ouzoulias (Professeur à l’IUFM de Versailles), précisaient dans un texte commun : "En fait, le Ministre serait bien en peine de trouver un seul chercheur au sens universitaire du terme, qui recommande sa méthode syllabique.". Et pour être encore plus clair : "Lorsqu’il fait croire aux français que c’est la recherche scientifique qui l’a conduit à imposer aux maîtres de CP la méthode syllabique, Gilles de Robien commet donc une charlatanerie : il présente comme un remède miracle la méthode préconisée par quelques activistes dont il partage les idées pédagogiques, une méthode très différente de celles que recommandent les chercheurs. Il y a tromperie !". S’il en fallait encore un exemple, tirons-le du DVD adressé par le Ministère à toutes les écoles en septembre. Jean-Emile Gombert (professeur de psychologie du développement à l’université de Rennes II) y déclare : "L’automatisation des procédures [nécessite] une pratique suffisante de la lecture et de l’écriture. Pour que cette pratique soit importante, il est nécessaire que les activités suscitent l’envie de lire…". Mais le Ministère a oublié de citer la fin de sa phrase : "…ce qui n’est pas le cas des méthodes B.A-BA" !!! Les nombreux exemples de falsifications grossières et de citations tronquées révèlent le cynisme d’un ministre qui, non content d’être en complète contradiction avec les programmes de 2002, s’oppose non seulement à ce que la recherche nous dit de l’apprentissage de la lecture, mais n’a cure de ce qu’en pensent les enseignants du premier degré, qui sont quasi unanimement scandalisés par de telles méthodes et un tel diktat.

Lobbying et démagogie
L’essentiel pour le ministre est de mener une campagne démagogique et régressive complaisamment relayée par les média. Cette campagne est inspirée, comme l’écrivent Rémi Brissiaud et André Ouzoulias, "par ce que […] Laure Dumont(2) appelle « la nébuleuse des Tout fout le camp », nébuleuse qui rassemble aussi bien de vieux militants d’extrême gauche (Le Bris, Brighelli…) que des champions illuminés de l’ultralibéralisme (SOS Education) ou encore les catholiques intégristes de lire-ecrire.org". Ils ont l’oreille du ministre et parfois l’argent du ministère comme Marc Le Bris (auteur de Et vos enfants ne sauront pas lire ), présent à la tribune de la convention de l’UMP de février 2006, et qui a obtenu une décharge pour la mise en place du fumeux SLECC (Savoir Lire, Ecrire, Compter, Calculer). En janvier, Gilbert Sibieude et Marc Le Bris animaient des réunions publiques sous le patronage de l’association intégriste Familles de France . Françoise Laborde (France 2) a reçu deux fois cette année Jean-Pierre Brighelli. France 2 a filmé les classes de Rachel Boutonnet ( Sauvons les lettres ) et de Françoise Candelier ( SLECC ). Hasards ? Il est toujours plus facile d’aller dans le sens du simplisme et de la démagogie ! L’association SOS Education n’hésite pas à appeler à la délation dans des encarts publiés dans la presse régionale, sur son site, elle appelle même les parents à signaler (en garantissant l’anonymat bien sûr !) les cas où la méthode syllabique n’est pas suivie avec le nom de la ville et de l’école…

Que veut de Robien ?
L’autoritarisme et le charlatanisme du ministre l’ont conduit à tenter la répression dès septembre. C’est le cas pour Roland Goigoux écarté(3) de l’Ecole Supérieure de l’Education Nationale. C’est le cas pour l’inspecteur de Douai, Pierre Frackowiak pour lequel une procédure disciplinaire a été entamée. Des enseignants ayant manifesté leur désaccord sont inspectés en octobre, le ministre commande un rapport pour le 30 octobre à l’Inspection Générale sur l’application de la méthode syllabique. De Robien utilise l’arme lourde et vise plusieurs cibles : la relation parent-enseignant est ébranlée (il assigne aux parents un rôle de surveillance des enseignants), la liberté pédagogique est menacée (une méthode est imposée, les enseignants ne sont plus que des exécutants), l’école maternelle devient presque superflue puisque quelques mois de rabâchage syllabique suffisent à l’apprentissage de la lecture. Il est plus facile d’accuser les enseignants qui n’emploieraient pas les bonnes méthodes et de masquer les causes sociales, psychologiques des difficultés, les causes politiques aussi quand, faute de postes en nombre suffisant, la scolarisation en maternelle régresse, la formation continue se réduit et les effectifs augmentent. Le ministre sape les principes de l’école publique : la laïcité, en imposant un dogme pédagogique, en assignant à l’école publique une mission de rabâchage peu compatible avec la mission d’émancipation des élèves leur permettant un accès à l’esprit critique. Ces attaques se conjuguent avec les mesures de la loi Fillon sur le socle commun et avec celles de la Loi sur l’égalité des chances (qui comprenait le CPE) et qui instaure l’apprentissage dès 14 ans. Il n’est pas difficile de voir de quelles couches sociales sont originaires les élèves qui seront victimes d’une telle politique.

Quelle riposte ?
Alors que la campagne ministérielle est orchestrée depuis bientôt un an, les réactions syndicales ont trop tardé. Mais De Robien finit par être isolé car le tollé est général. Les chercheurs et scientifiques utilisés et abusés ont dénoncé la charlatanerie du ministre. La hiérarchie intermédiaire, les inspecteurs s’opposent au ministre : consigne du SIEN-UNSA d’arrêter toute formation autour de la lecture. Les protestations, déclarations unitaires des associations pédagogiques, de parents d’élèves et des syndicats se sont multipliées. Roland Goigoux a reçu la confirmation de sa participation à deux séminaires de formation. L’inspecteur Frackowiak "semble en passe d’être absout" (Libé du 31/10/2006). Mais le ministre a-t-il cure de son isolement dans le monde universitaire, enseignant et pédagogique ? Il a agi sans se soucier des programmes officiels de 2002 et l’un de ses objectifs est atteint : les enseignants sont mis en cause et la perte de confiance des parents est manifeste. Le ministre ne veut-il pas poursuivre avec l’enseignement de l’orthographe, de la grammaire et du calcul ? Le rejet de ses méthodes est général, c’est le cœur des apprentissages qui est sur la sellette, des principes sont remis en cause. Les communiqués unitaires ne suffisent plus. Les actions en cours (motion de conseil des maîtres, manifeste à l’initiative de collègues du Havre –voir encadré–…) doivent déboucher sur des actions collectives. Une grande campagne de réfutation des méthodes ministérielles et d’explication des enjeux pour l’école publique doit être engagée : réunions publiques, rassemblements et recours à la grève à la moindre sanction. De Robien doit annuler toute mesure disciplinaire, condamner tout appel à la délation, réaffirmer le principe de liberté pédagogique.

Francis Vanhée, Sylvain Grandserre
Seine-Maritime

(1) Cf revue L’émancipation n°1, page 26 Du décodage au… décryptage de Sylvain Grandserre

(2) Auteure de Globale ou B.A-Ba, que cache la guerre des méthodes d’apprentissage ? Laffont.

(3) Cf revue L’Émancipation n°2, page 22.