Rosa Luxemburg (1871-1919)

Histoire
samedi 6 juillet 2019

Dans la nuit du 14 au 15 Janvier 1919, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht furent assassinés par les corps francs, unités spéciales chargées par le gouvernement social-démocrate de mater la rébellion et de rétablir l’ordre à Berlin. Le centenaire de sa mort est l’occasion d’évoquer l’éminente révolutionnaire qui laissa une œuvre politique d’envergure et de nombreuses lettres à ses amours et à ses amies rassemblées dans plusieurs ouvrages.

Triste anniversaire qui sonne comme un prélude à l’avènement d’Hitler, à la montée du nazisme en Allemagne. Comment ne pas souligner qu’elle et ses proches avaient survécu aux prisons tsaristes et aux geôles de l’empire germanique ? Que la sanglante répression est venue de leurs anciens camarades de parti ?

Une remarquable épistolière

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C’est à travers cette activité épistolaire qu’on peut tenter d’esquisser le portrait d’une femme exceptionnelle par l’universalité de ses centres d’intérêt et les qualités de son style. Elle aborde une foule de sujets et fait preuve d’un vrai talent littéraire. Beaucoup de lettres ont été écrites durant des périodes d’incarcération qui ont émaillé son existence, trois mois à Zwickau en 1904, puis à Varsovie en 1906, ensuite une année entière à Berlin (1915-1916), enfin du 10 Juillet 1916 au 8 novembre 1918, à la prison de Wronke, d’abord, et, à partir de juillet 1917, à Breslau. Ses écrits montrent le courage d’une militante qui s’emploie à réconforter ses amies en liberté. Souvent stoïque face à l’adversité, elle passe cependant par des phases dépressives liées à une santé fragile, mais sa foi en la révolution reste intacte. Les évènements qui se produisent en Russie l’emplissent d’exaltation et nourrissent l’espoir du soulèvement des masses et de l’avènement du socialisme. Même enfermée, elle rédige des articles enflammés, travaille à un processus révolutionnaire qu’elle pense inéluctable, avec acharnement, avec passion. Passion : maître mot de la vie de Rosa, dans tous les sens du terme. Passion amoureuse pour Léo Jogiches, révolutionnaire lituanien, brillant combattant souvent condamné à la clandestinité ou à la prison, puis pour de jeunes amants et correspondants, Konstantin (Costia) Zetkin, Paul Lévi et Hans Diefenbach. Passion pour les activités politiques, scientifiques, littéraires, artistiques auxquelles elle s’adonne avec une grande ardeur. Passion au sens christique pour la révolution internationale, lutte finale à laquelle Rosa sacrifie tout, son temps, sa vie privée, ses relations familiales, sa liberté, sa santé, sa vie. Si elle étudie l’économie politique, et devient journaliste à la plume acérée, rien d’humain ne lui est étranger : d’abord attirée par les sciences, cette lectrice polyglotte est captivée par la littérature classique et contemporaine ; elle cite souvent Goethe , dévore les romantiques allemands et les grands romanciers russes, notamment Tolstoï et Dostoïevski. Le théâtre anglais, les auteurs français retiennent son attention. Les concerts et l’opéra l’attirent. La musique l’envoûte, les tableaux de Turner la fascinent. Elle ne se contente pas d’apprécier l’art plastique, elle pratique le dessin et la peinture avec brio.

Une écologiste avant la lettre

Autre facette essentielle de sa personnalité, l’amour de la nature, la fusion romantique avec les paysages, dont le lac de Genève, l’île de Beauté, encore sauvage à l’époque, ou la campagne polonaise. Elle lit avec ferveur des ouvrages de géologie, se spécialise en botanique, collectionne les plantes grâce à des herbiers. Promenades dans les jardins, observation des fleurs tiennent une grande place dans son existence, la prisonnière contemple le ciel avec exaltation et en tire des évocations poétiques. Elle prend la défense des animaux, des insectes aux buffles en passant par les oiseaux qu’elle nourrit, son chat qu’elle chérit. C’est même une écologiste avant la lettre qui dénonce avec véhémence les mauvais traitements infligés aux bêtes ou déplore déjà la disparition de certaines espèces, celle des oiseaux chanteurs en Allemagne :“c’est l’exploitation intensive et systématique des forêts, l’horticulture et l’agriculture qui peu à peu détruisent le cadre naturel dans lequel ils nichent et se nourrissent ; arbres creux, terres en friche, broussailles, feuilles mortes dans les jardins. Ça m’a fait si mal de lire cela. Ce n’est pas que les oiseaux ne chantent plus pour les hommes qui me fait souffrir, c’est l’image de la disparition inéluctable et silencieuse de ces petites créatures sans défense, à tel point que je n’ai pu m’empêcher de pleurer”.

Son hypersensibilité s’adresse d’abord aux êtres humains. Bien qu’elle connaisse les horreurs de l’antisémitisme, elle les resitue dans la longue histoire de l’oppression des peuples : “Où veux-tu en venir avec les souffrances particulières aux Juifs ? écrit-elle à Mathilde Wur, une de ses amies. Pour moi, les malheureuses victimes des plantations d’hévéas dans la région du Putumayo, les nègres d’Afrique dont les Européens se renvoient les corps comme on joue au ballon, me touchent tout autant. Te souviens-tu du récit de la campagne de Von Trotha, dans le Kalahari […] : « Et les râles des agonisants, les cris de ceux que la soif avaient rendus fous retentissaient dans le silence de cette immensité. » Ce « silence sublime de l’immensité » où tant de cris se perdent, il éclate dans ma poitrine si fort qu’il ne saurait y avoir dans mon cœur un petit recoin spécial pour le ghetto ; je me sens chez moi dans le vaste monde partout où il y a des nuages, des oiseaux et des larmes”.

Les luttes fondamentales

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Grâce à la publication de lettres choisies parmi les plus révélatrices de la personnalité de Rosa Luxemburg, est campée une femme sensible et attachante, d’une intelligence vive, d’une inlassable curiosité et d’une culture très étendue, d’une volonté de fer et d’une énergie à toute épreuve. Pour une première approche, le petit livre édité par le Temps des Cerises condense les traits principaux de son caractère, mais souligne aussi ses luttes fondamentales, contre la guerre impérialiste de 1914-18, contre le nationalisme. “Arche de Noé où l’agneau paît tranquillement à côté du loup [...]. Des cadavres putréfiés surgissent de leurs tombes centenaires, animés d’une vigueur nouvelle, et des peuples « sans histoire », qui n’avaient jamais constitué un État indépendant, ressentent le besoin violent de se constituer en États.”) contre la bureaucratie dans la social-démocratie allemande où “l’initiative de la base vient d’ordinaire se briser contre le grillage des innombrables instances comme elle le ferait contre un réseau de barbelés”, et contre les dérives autoritaires qui guettent d’emblée la jeune révolution russe. Après l’enthousiasme initial, elle prévient : “si l’on étouffe la vie politique dans tout le pays, il est forcé que, dans les Soviets aussi, la vie soit de plus en plus paralysée. Sans élections générales, sans liberté de la presse et de réunions sans entraves, sans libre affrontement d’opinions, la vie de n’importe quelle institution publique cesse […]. Au fond c’est donc une clique qui gouverne. Il s’agit bien d’une dictature, mais ce n’est pas la dictature du prolétariat”. Ses critiques du nationalisme sonnent comme un avertissement bien avant la seconde guerre mondiale, et sa lucidité prévoit l’avenir stalinien de l’URSS. Son exigence démocratique, sa clairvoyance face aux dangers du nationalisme n’ont rien perdu de leur actualité.

Marie-Noëlle Hopital

  • Dans l’asile de nuit , Rosa Luxemburg, Éditions de l’Herne, 2019, 123 p.,9,60 €.
  • Lettres et textes choisis de Rosa Luxemburg , préface de Jacques Ralite, textes traduits et présentés par Gilbert Badia, éditions Le Temps des Cerises, 2006, 128 p., 10 €.
  • Rosa Luxemburg épistolière , Gilbert Badia, les éditions de l’atelier/ éditions ouvrières, 1995, 256 p.
  • Rosa, la vie, lettres de Rosa Luxemburg , textes choisis par Anouk Grinberg, traduits par Laure Bernardi et Anouk Grinberg, introduction d’Edwy Plenel, les éditions de l’atelier/ édtions ouvrières, 2009, 256 p., 25,90 €.

À commander à l’EDMP (8 impasse Crozatier, Paris 12e, 01 44 68 04 18, didier.mainchin@gmail.com)