Les peuples des Congos : une histoire troublée au cœur de la mondialisation

Culture
mercredi 3 juillet 2019

Après 40 ans d’existence, le Festival de cinéma de Douarnenez a ressenti comme un manque par rapport à l’Afrique. Celle-ci n’avait été abordée que deux fois, avec le thème des Berbères en 1993 puis de l’Afrique du Sud en 2015. Mais rien sur l’Afrique Noire sub-saharienne, qui nous concerne pourtant fortement – ainsi que notre voisin la Belgique – de part notre exploitation coloniale et l’oppression subie par les peuples de ce vaste ensemble.

Un manque réparé l’an dernier avec le thème choisi : “Peuples des Congos” – Congo “Français” accaparé en 1886 suite à l’exploration de Savorgnan de Brazza, Congo “Belge” conquis de par la volonté impérialiste et la rapacité du roi Léopold II, avec comme homme de main l’explorateur Stanley.

Une histoire complexe et tourmentée

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À l’origine, le Congo “français” était constitué d’un vaste ensemble intégrant également le Gabon, l’Oubangui-Chari (future République Centre Africaine du dictateur mégalomane Bokassa, l’ami de Giscard et de ses diamants). Ensemble qui allait former avec le Tchad, au nord, l’AEF (Afrique Équatoriale Française). Territoire dont l’exploitation fut concédée à 40 compagnies capitalistes utilisant une répression féroce pour imposer le travail forcé, employant même des miliciens indigènes corrompus appliquant parfois la “méthode Bugeaud” (enfumage des révoltés dans des grottes).

L’épisode le plus sanglant fut la construction du chemin de fer Congo–Océan entre Brazzaville et Pointe Noire entre 1921 et 1934 dont les victimes du travail forcé sont évaluées à une vingtaine de milliers. Épisode pas loin de nous, puisqu’à l’époque mes parents étaient ados puis jeunes adultes.

Le Congo “belge”

Quant au Congo “belge”, dû à l’ambition mégalomane de Léopold II, qui voulait faire de son pays, longtemps dominé par les Provinces-Unies des Pays-Bas, puis intégré avec ceux-ci dans la France napoléonienne des 130 départements, une puissance coloniale après son indépendance acquise en 1830 sous l’égide de ses “protecteurs” (et en même temps rivaux) Français et Allemands.

Après sa victoire sur la France en 1871, l’Allemagne aspirait à rejoindre celle-ci et le Royaume-Uni comme puissance coloniale, ce qui correspondait de ce fait à l’ambition personnelle de Léopold II, qui devient ainsi l’un des membres actifs du Congrès de Berlin (1884). Il parvint à obtenir –à titre personnel ! – sa domination sur tout le bassin du Congo, un immense territoire qu’il intitula “État indépendant (!) du Congo”, dont il se fit l’Empereur.

De fait, comme son homologue français, ce territoire fut concédé à des compagnies exploitant ses immenses richesses : bois, cacao, diamants et mines (Union minière du Haut Katanga). D’immenses bénéfices sont réalisés dont l’Empereur-propriétaire touchait évidemment une large part, avant de rétrocéder peu avant sa mort (1909) “sa” colonie à l’État belge.

Les Congos à travers les films du festival

Mon activité de “taxi” pour les invité·es· – j’ai été beaucoup plus sollicité que l’année précédente – ne m’a pas permis de voir tous les films que j’aurais voulu. De ce fait, je ne parlerai pas du Congo-Brazza, car je n’en ai vu aucun. Il faudrait cependant évoquer la mainmise de Total sur le pétrole congolais et de Bolloré sur le port de Pointe-Noire, sous l’égide du Président-dictateur Denis Sassou-N’Guisso, qui réprima durement ses opposants.

De Lumumba à Mobutu

En ce qui concerne le Congo-Kinshasa (ex Congo belge) son histoire chaotique avant, pendant et après l’indépendance en 1960 a fait l’objet de nombreux films. Celui de Raoul Peck Lumumba, la mort d’un prophète évoque la fin tragique de ce dernier. Nommé Premier ministre, il s’opposait à la mainmise des multinationales sur les immenses ressources de son pays, notamment dans la région minière du Katanga, où un personnage trouble, Tschombé, tente de provoquer une sécession au profit des compagnies étrangères (et aussi du sien !). Lumumba, qui se rend au Katanga pour mettre fin à cette situation, est enlevé et assassiné dans des circonstances encore mal élucidées.

S’en suit une période de troubles à laquelle mettra fin la prise du pouvoir d’un ancien disciple de Lumumba qui l’a trahi, le colonel Mobutu, qui s’autoproclame en 1965 général-président, à la tête d’un parti unique, le MPCC (Mouvement Populaire Congolais). En 1971, il baptise le pays Zaïre (ancien nom du fleuve Congo donné par les Portugais), d’où le titre du film de Thierry Michel, Mobutu roi du Zaïre qui lui est consacré.

Un régime sous protection occidentale

Un régime fort, qui durera trois décennies. Un régime cependant troublé à ses débuts par deux accrocs. En 1966, un maquis se crée, initié par Laurent Désiré Kabila, ancien partisan, comme Mobutu, de Lumumba. Che Guevara s’y engage dans une mission secrète pour soutenir ce mouvement de libération. C’est le thème du film passé en avant-première réalisé par Ben Crowe et Jan-Joseph Stok, Che in Congo, a dream of liberation . Mais Guevara se rendra vite compte de l’impréparation de cette tentative, qui se diluera bien vite. En 1968, une révolte éclate dans l’ethnie des Simbas, mais elle sera anéantie par une opération de parachutistes belgo-français relatée dans Les paras sautent sur Kolwezi.

Usant de la fibre nationaliste, Mobutu opère des nationalisations qui ne profitent pas au peuple, mais qui lui servent à récompenser ses partisans, ce qui n’empêche pas des accommodements avec les compagnies étrangères, notamment américaines (on est en pleine guerre froide, alors que Lumumba avait été présenté comme un partisan de l’URSS).

Mais en 1991 c’est la fin de l’URSS. Les Occidentaux n’ont plus besoin de Mobutu. Usé et détesté par la population le “vieux lion” à la toque léopard est renversé par Laurent Désité Kabila. C’est une nouvelle ère qui commence.

Cette nouvelle ère, et les aspects sociaux et sociétaux de la période actuelle feront l’objet d’un prochain article, ainsi qu’une évocation de rencontres enrichissantes avec certain·e·s invité·e·s.

Paul Dagorn