De l’eau, de l’air, de la terre et de la lumière

Culture
samedi 1er juin 2019

Dans un texte étonnamment actuel L’argent et le travail, Léon Tolstoï s’interroge à partir d’expériences personnelles autour de la mendicité vue du côté du donateur, sur l’inégale répartition des richesses et ses conséquences morales autant qu’économiques.

Il trouve critiquable la définition économique des trois facteurs du fonctionnement social de l’époque :“la terre, la capital et le travail”.

On doit donc supposer que la richesse (ou produit du travail) se trouve répartie naturellement entre ceux qui sont en possession de l’un ou de l’autre de ces trois facteurs, par suite que la rente appartient comme équivalent de la terre et du sol au propriétaire foncier, le gain en capital au possesseur des moyens de production, le salaire au travailleur.

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[…] Est-il exact que ces trois facteurs seulement participent à la création de chaque produit ? Entrent aussi en ligne de compte : le soleil, l’eau, l’organisation sociale qui empêche que le foin soit brouté par le bétail étranger, l’habileté des faucheurs, leur aptitude à se servir du langage [...] La chaleur et la lumière solaire sont en ce qui concerne chaque genre de production, des facteurs bien plus nécessaires que la terre elle-même. Je conçois très bien que quelqu’un, surtout à la ville, s’arroge le droit de priver de soleil toute autre personne à l’aide de murs ou de plantations d’arbres ; pourquoi n’admettrait-on pas le soleil au nombre des facteurs de la production ? L’eau est un autre facteur, aussi indispensable que la terre. Je puis m’imaginer par exemple une partie de l’humanité privée d’eau et d’air pur parce que l’autre partie s’est arrogé exclusivement le droit de disposer de l’eau et de l’air qui sont pour les autres choses aussi indispensables que pour eux-mêmes.

Et il est clair que ni les rayons du soleil ni l’eau, ni la terre ou le sol, ni les vêtements ni la charrue ne peuvent appartenir qu’à ceux qui se servent de ces objets, qui sont réchauffés par les rayons du soleil, qui respirent l’air, boivent l’eau, utilisent la charrue ou l’outil, parce que ces choses ne sont nécessaires qu’à ceux qui en font usage.

[...] Il est aussi injuste de considérer un prétendu droit sur la terre et les moyens du travail comme constituant des facteurs spéciaux de la production qu’il le serait de considérer comme des facteurs de production, l’accaparement des rayons du soleil, de l’air, de l ’eau et de la personne de nos semblables.

[...] Pourquoi les passe-t-on sous silence ? Pourquoi les rayons du soleil, l’eau, l’alimentation et les connaissances de l’artisan ne sont-ils pas considérés comme des facteurs de production ? Uniquement parce qu’il est difficile et rare pour un homme d’accaparer le soleil, l’eau, l’air, auxquels tous les autres hommes ont droit tandis que la lutte pour avoir la propriété foncière et le capital est générale dans notre société.”

Comment mieux annoncer en ce XIXe siècle les interrogations, voire les luttes actuelles, autour de l’exploitation, mais aussi de l’énergie solaire, de la répartition de l’eau dans le monde... et de la pollution dont sont responsables nos sociétés industrielles ?

Marie-Claire Calmus

  • L’argent et le travail , Léon Tolstoï, préface Émile Zola, postface Georges Nivat, traduction Il’â Danilovic Gal’perin-Kaminskij, Éditions des Syrtes, 2010, 16 €.

À commander à l’EDMP (8 impasse Crozatier, Paris 12e, 01 44 68 04 18, didier.mainchin@gmail.com)