Syrie : une révolution écrasée par de multiples forces contre-révolutionnaires - 1ère partie -

jeudi 30 mai 2019

En mars 2011, dans le cadre des révolutions qui balayent le Maghreb et le Mashrek, éclate la révolution syrienne : une révolution démocratique et populaire, contre laquelle se coalisent toutes les forces de la contre-révolution.

2011- 2012, une répression ouverte menée par Assad et ses alliés l’Iran et l’Irak

Dès les premières manifestations, le régime de Assad opte pour une répression féroce. Très vite, aux cotés des forces du régime, combattent des forces étrangères : des combattants iraniens (avec des tireurs d’élite iraniens dès juin 2011), des combattants libanais (le Hezbollah est présent dès mai 2011), des milices islamistes chiites irakiennes (dès l’été 2011, comme celle du Mahdi de Moqtada al-Sadr). L’Iran dirige ces forces étrangères et décide, à l’été 2012, de les augmenter fortement.

Les massacres commis par les forces liées à l’Iran sont ainsi, dès 2011, indissociables de ceux commis par les forces du régime (qui garde la prérogative de la torture et des assassinats dans ses prisons). Le décompte des civils assassinés depuis 2011 par ces forces ne peut ainsi être dissocié : plus de 11 000 civils massacrés par Assad et les forces liées à l’Iran en 2011, plus de 66 000 en 2012.

À l’action des ces forces étrangères, s’ajoutent d’autres formes d’aide militaire comme l’envoi de matériel russe et iranien (par mer ou à travers le ciel irakien) ainsi qu’une aide financière et économique (comme en témoignent les accords de décembre 2011 et février 2012 impliquant l’Iran, la Russie et la Chine).

Malgré cette répression sans nom, le mouvement révolutionnaire se développe, durant les années 2011 et 2012 : les manifestations encore puissantes en mai-juin 2012, la multitude de conseils locaux qui organisent le vie civile dans les localités libérées, les coordinations ainsi que la perte, par le régime, du contrôle de plus de la moitié du territoire à l’automne 2012 en sont des témoins.

2011-2012, les “amis” impérialistes du peuple syrien lui interdisent de se protéger

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Entre l’été 2011 et l’été 2012, les défections dans l’armée de Assad se multiplient et viennent renforcer l’Armée Syrienne Libre (ASL) qui s’est formée à l’été 2011. L’armement de l’ASL se fait tout d’abord avec des financements personnels, sur le marché noir. Son rôle premier est de protéger les populations contre les massacres commis par Assad et les forces liées à l’Iran. Mais, face aux bombes et bombes-barils larguées par les hélicoptères et avions de Assad, seuls des missiles sol-air peuvent jouer un rôle protecteur. L’ASL cherche donc à s’en procurer (le mouvement populaire ne demande pas une intervention militaire étrangère).

C’est dans ce cadre que les USA interviennent dans le conflit : ils posent leur véto à la livraison de tout missile sol-air portatif (Manpads ou SATCP) et empêchent que de tels missiles soient livrés à l’opposition, bien que les USA soient capables de contrôler la durée de vie de tels missiles et les zones où ils peuvent fonctionner. Tous les pays, limitrophes ou non, obéissent à Obama, à l’exception de la Libye mais l’envoi des missiles (en juillet 2012) est bloqué par les USA. En décembre 2012, la CIA autorise l’envoi par les USA de matériel non létal, au compte goutte. Peu après apparaîtront les premières armes légères en provenance des USA et de la France.

Des sanctions économiques sont mises en place par l’Union Européenne et les USA au cours de l’été 2011, mais ces sanctions (interdictions de visas, gel des avoirs de dignitaires du pays, embargo sur le pétrole...) sont en partie contournées grâce à l’Irak, l’Iran, la Russie et la Chine.

2011-2012, développement des forces islamistes

L’islamisation de la révolution est impulsée d’une part par l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie (chacun ayant leurs propres intérêts).

Ainsi, à l’automne 2011, est créée une représentation politique, le CNS, dominé par les Frères musulmans (soutenus par le Qatar), et associant des laïcs libéraux ou de gauche. À l’automne 2012 un regroupement plus large est créé : la CNS (Coalition nationale syrienne), qui comprend le CNS et est très vite dominée par l’Arabie saoudite. Reconnus dès leur création par la France, le CNS et la CNS reçoivent de l’argent (de la France notamment). Cet argent permet entre autres à des forces islamistes de prendre au moins partiellement le contrôle, courant 2013, de plusieurs conseils locaux qui gouvernent la vie civile dans nombre de zones libérées du régime. Côté militaire, sont créés à l’automne et l’hiver 2012 deux fronts armés islamistes, le FSIL et le FSI, soutenus par l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie.

D’autre part, le régime syrien, l’Irak et l’Iran contribuent au développement de forces islamistes, manipulent certaines d’entre elles, et tentent de rendre le conflit confessionnel.

En 2011, quand la révolution éclate, Daesh est une organisation très faible. Les politiques des gouvernements syrien et irakien (lié à l’Iran) vont lui donner un nouvel essor.

Fondée en Irak en 2006, Daesh résulte de la politique des USA en Irak : invasion de l’Irak en 2003, destruction de l’État (dont son armée) et mise en place d’un régime client, islamiste chiite, inféodé à l’Iran, corrompu et réprimant les sunnites ; un terreau sur lequel se développent de nombreuses milices. Daesh est une scission d’al-Qaida, cette dernière trouve son origine dans la politique de l’Arabie saoudite et celle des USA au Proche-Orient dans les années 80. Le régime syrien qui cherche à déstabiliser les USA en Irak se met à coopérer, suite à l’invasion de l’Irak, avec des officiers de l’armée irakienne dissoute et avec des islamistes de Daesh et d’al-Qaida (la Syrie est notamment une base d’entraînement et de transit des combattants islamistes étrangers vers l’Irak).

En 2011, Assad libère de ses prisons plus de 1000 islamistes des mouvances d’al-Qaida et de Daesh. Infiltrés par ses services secrets, le régime syrien facilite les mouvements de Daesh entre l’Irak et la Syrie et évite de bombarder ses positions. En janvier 2012, la création d’al-Nosra, la branche syrienne de Daesh, est annoncée en Syrie.

De plus, les milices islamistes chiites en provenance d’Irak encadrées par l’Iran et par le régime syrien, commettent les premiers massacres à caractère confessionnel (comme en avril 2012 près de Homs).

En 2011-2012, la contre-révolution a donc trois visages : la répression menée par le régime syrien et les forces liées à l’Iran (avec le soutien russe), l’interdiction de l’autoprotection des populations (impérialisme USA, et France notamment), le développement des forces islamistes (pays limitrophes, régime syrien et impérialismes).

2013, une coopération USA-Russie qui légitime les massacres du régime Assad et des forces liées à l’Iran

Disposant de peu de moyens au regard des autres groupes, l’ASL combat désormais en coordination avec des groupes islamistes, contre Assad. Souvent ce sont les islamistes qui contrôlent ensuite les régions conquises car l’ASL n’a pas d’argent (et ne peut notamment pas payer de salaires à ses combattants).

En parallèle, la lutte menée par les révolutionnaires syriens ne se cantonne désormais plus à la lutte contre Assad : au premier semestre 2013, les manifestations populaires contre Nosra (qui rompt avec Daesh en avril et fait allégeance à al-Qaida) et contre Daesh voient le jour dans les régions libérées du régime syrien. Les critiques contre la Coalition nationale syrienne se multiplient ; en avril, l’ASL fait une déclaration contre la politique des Frères musulmans. De nouvelles régions sont libérées et, sous les bombes et parfois dans des zones assiégées, de nouveaux conseils locaux sont créés, des groupes et structures civils se développent (portant des projets indépendants, ils maîtrisent mieux l’origine des financements qu’ils peuvent parfois recevoir).

L’Iran augmente encore ses aides à Assad et le nombre de ses hommes qui combattent désormais à visage découvert : le Hezbollah et l’Iran reconnaissant envoyer des combattants, l’origine des milices chiites se diversifie (Iran, Liban, Irak, Afghanistan, Pakistan, Yémen...). L’aide russe se poursuit. Devant l’impossibilité de reprendre certaines régions (qu’ils continuent toutefois de bombarder), le régime et ses alliés se concentrent sur la reprise de certaines zones précises. Mais, à l’été 2013, les difficultés sont manifestes.

C’est dans ce cadre que le régime de Assad massacre à l’arme chimique plus de 1100 civils dans la nuit du 21 août 2013 dans la ghouta de Damas.

En réponse, Moscou et Washington (qui clamait depuis 2012 que l’utilisation d’armes chimiques, qui avait déjà été constatée, était une “ligne rouge” à ne pas dépasser) trouvent un accord : Assad doit se séparer de toutes ses armes chimiques. Cet accord marque un tournant dans la révolution syrienne. Il signifie que les USA acceptent ouvertement que le peuple syrien soit massacré, du moment que cela n’est pas avec des armes chimiques (bombes, bombes-barrils et autres armes autorisées !). C’est un blanc-seing donné à la répression menée par Assad et par ses alliés. La France, qui était prête à intervenir pour “punir” Assad (en prenant soin que le régime reste en place), décide de soutenir cet accord.

Les conséquences sont immédiates : l’ASL perd du terrain ; les groupes islamistes FSI et FSIL fusionnent en un groupe, le Front islamique (encouragé par l’Arabie saoudite, la Turquie et le Qatar) ; à l’automne 2013, avec la prise de Raqqa, Daesh s’installe en Syrie, aidé par le régime syrien, avec le renfort de quelques puissances régionales (Turquie...) ; tandis que les USA scrutent à la loupe l’évolution de ce groupe.

Fin 2013, devant le fiasco de l’ASL, les USA impulsent quatre regroupements locaux entre des brigades de l’ASL et des groupes islamistes. Les USA donneront parfois des missiles anti-char TOW à ces groupes de l’ASL, mais ces derniers n’engageront que peu de combats.

Les forces de Assad et celles liées à l’Iran tueront, durant l’année 2013, plus de 60 000 civils.

2014, premières coopérations militaires des “amis” impérialistes avec l’Iran, l’Irak et le régime de Assad

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En janvier 2014, des manifestations contre Daesh se développent en Syrie. Ces mouvements civils sont suivis par des mouvements armés qui, dans certaines régions, mettent Daesh dehors. Atareb est libérée de Daesh en quelques heures, puis Alep-est en quelques jours. En douze semaines, Daesh est expulsé de quatre provinces.

À partir de décembre 2012, un profond mouvement pacifique balaye l’Irak, contre la politique de Maliki, notamment sa politique d’oppression et de discrimination des sunnites. En parallèle, les attentats se multiplient. Déstabilisé, Maliki rend visite à Obama à l’automne 2013, pour lui demander une nouvelle aide militaire. Lorsque fin décembre 2013, Maliki décide de mettre fin au mouvement pacifique en augmentant d’un cran la répression, une insurrection armée se déclenche contre lui : des tribus sunnites (qui avaient combattu al-Qaida et Daesh en 2006-2007) prennent les armes et combattent cette fois-ci aux côtés de Daesh (qui est estimée à moins de 10 % des insurgés). Le régime irakien perd le contrôle de Fallouja, de Ramadi et, en juin 2014, de Mossoul (d’où l’armée fuit sans combattre). Dans un second temps Daesh étend son assise sur ces villes.

En août 2014, les USA interviennent militairement en Irak après être arrivés à imposer le départ de Maliki. Al-Abadi prend sa place au poste de premier ministre ; s’il est issu du même parti que Maliki, il est un peu moins inféodé à l’Iran. L’intervention militaire des USA (et de la France, dans le cadre de la coalition dirigée par les USA) consiste en de multiples bombardements mais aussi en une présence de troupes au sol. En Irak, les prétendus “amis” impérialistes du peuple syrien s’allient alors militairement à l’Iran qui, en Syrie, est devenu une force d’occupation, participant au massacre du peuple syrien et qui, en Irak, dirige les principales forces armées terrestres : les milices chiites irakiennes (certaines ayant combattu en Syrie auprès de Assad), l’armée irakienne étant extrêmement faible. En outre, bien qu’accusés de soutenir l’Iran et Maliki, les USA cherchent à regagner la confiance des tribus sunnites irakiennes.

Les USA étendent très vite leur intervention contre Daesh à la Syrie, en s’alliant au sol avec les forces kurdes du PYD (et des brigades de l’ASL), et en coopérant dans le ciel syrien... avec Assad (ou avec ses alliés), afin d’éviter les collisions. En outre, en septembre 2014, les USA décident de former des opposants syriens à Assad afin qu’ils ne combattent que Daesh ; ce programme virera au fiasco (aucune protection aérienne n’ayant de plus été fournie). La France interviendra à son tour en Syrie, mais à partir de septembre 2015.

Ainsi, en 2013-2014, trois nouveaux visages de la contre-révolution ont pris corps : la coopération des prétendus “amis” impérialistes du peuple syrien avec un pays qui arme Assad (la Russie), la coopération de ces mêmes “amis” avec ceux qui arment Assad et massacrent le peuple syrien (l’Iran et ses milices affidées) et l’intervention militaire directe de ces “amis”.

1er semestre 2015, le régime syrien au bord du gouffre

De 2014 à septembre 2015, la Syrie est ainsi divisée en différentes zones formant un patchwork : des zones sous contrôle de Assad et des forces liées à l’Iran, des zones sous contrôle de l’opposition à Assad et à Daesh (les seules qui soient bombardées par les avions du régime), des zones sous contrôle de Daesh et des zones sous contrôle des forces kurdes du PYD, et pour partie des USA, qui reprennent du terrain sur Daesh au cours du premier semestre 2015 (malgré les freins qu’a tenté de mettre la Turquie hostile aux forces kurdes du PYD-PKK).

En mars 2015, Idlib est prise à Assad par une alliance entre forces islamistes, al-Nosra et Ahrar al-Sham notamment, soutenus par la Turquie (à l’automne 2014, les premiers combats de l’ASL contre Al-Nosra ont vu le jour, mais l’ASL a échoué). Pendant le premier semestre de 2015, dans les zones libérées du joug de Assad, les manifestations contre les forces islamistes comme Al-Nosra (ou Jaish al-Islam dans la ghouta de Damas) sont très fréquentes. Ces manifestations sont un témoin, parmi d’autres, de la vigueur de la révolution qui s’exprime encore dans la société civile, malgré l’oppression des forces islamistes, des seigneurs de guerres et des bombes de Assad.

La prise de contrôle par Daesh de régions qui s’étaient libérées de Assad (comme Raqqa ou Deir Ezzor) a permis au régime et à ses alliés de se regrouper contre les autres zones libérées (plus de 27 000 civils tués en 2014 par le régime Assad et les forces liées à l’Iran, plus de 14 000 en 2015). Les soutiens militaires russes et iraniens, ainsi que les forces militaires liées à l’Iran sont, malgré le retour de milices chiites vers l’Irak, toujours très importants. Malgré cela le régime est, à l’été 2015, au bord de l’effondrement.

1er semestre 2015, nouveaux discours et tractations

À l’été 2011 Obama expliquait “le temps est venu pour le président Assad de se retirer”, en janvier 2014, Kerry déclarait encore que “Assad ne prendra pas part au gouvernement de transition” et que l’Iran ne pouvait pas participer aux négociations de Genève sous l’égide de l’ONU. Mais en septembre 2015, Kerry s’exclame “Nous avons changé” : Assad pourra prendre part au gouvernement de transition, et l’Iran est dorénavant invité à la table des négociations. Le même changement est observé dans les discours de Hollande, à travers notamment son discours aux ambassadeurs du 25 août 2015 et son discours du 7 septembre. De fait, depuis l’intervention militaire des USA en Irak et en Syrie, les positions de ces derniers étaient discrètes et des signaux avant-coureurs transparaissaient (ainsi Kerry expliquait en janvier 2015 : “il est temps pour le président Assad, pour le régime d’Assad, de donner la priorité à son peuple”... le régime d’Assad était donc redevenu à ses yeux légitime).

En outre, tout le premier semestre de 2015, de nombreuses négociations ont lieu entre les États impliqués en Syrie. L’Arabie saoudite commence en mars son intervention (avec le soutien des USA et de la France) au Yémen (au nom de la lutte contre l’Iran). Le 14 juillet 2015 est signé l’accord Iran-USA de levée des sanctions et désarmement nucléaire. En août l’Allemagne, les USA et la Turquie annoncent le retrait de missiles Patriot installés en 2013 à la frontière turque pour se protéger de missiles aériens venant de Syrie.

L’intervention militaire de la Russie en Syrie pour sauver ce qui reste du régime syrien est actée ; elle commencera en septembre 2015.

Laure Jinquot

Une seconde partie reviendra sur les développements ultérieurs.


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