Le viol, une arme de guerre

mardi 28 mai 2019

Nous reproduisions ci-dessous le compte-rendu de l’exposé d’une conférence-débat tenue dans le Var sur le thème “Le viol comme arme de guerre”, et animée par la militante féministe et libre penseuse Michèle Vincent. Vous pouvez obtenir l’intégralité de son intervention en envoyant un simple courriel à L’Émancipation.

Michèle Vincent nous a fait part de l’immensité de la question, qu’elle-même n’a découvert que progressivement : “Le sujet me semblait peu digne d’y passer du temps, parce qu’au fond il me semblait s’inscrire dans la question des violences sexuelles telles qu’on les connaît, rien de plus, un dégât lié au passage de troupes dans les villes et les villages”. Et pourtant…

Le tournant du XXe siècle

La guerre de 1914-1918 est connue pour introduire des nouveautés historiques importantes : guerre “mondiale”, guerre “totale”, guerre “industrielle”… et guerre du viol de masse. Dans le cadre d’une évolution vers la barbarie : la guerre touchait avant tout des militaires, maintenant les populations civiles sont les premières touchées… et visées ? !

La guerre jusque-là touchait à 80 % les combattants, il y a une inversion des chiffres et la guerre va alors toucher à 80 % les civils. Et ce sont principalement les femmes, et maintenant les enfants, qui feront les frais de ce changement radical. Le viol qui jusque-là était considéré comme un dégât collatéral et le fait d’individus isolés, change de visage et devient une arme de destruction massive par son caractère universel et son ampleur. Le viol devient un acte collectif perpétré contre une population envahie”.

L’intervenante étudie l’exemple des territoires occupés par l’armée allemande (Belgique et Nord de la France), pour lesquels il y a le plus de documentation en langue française. S’ils sont difficiles à quantifier, les viols commis par l’armée allemande entraînent plus de 20 000 grossesses. Il y a des débats entre historiens : si l’ampleur des viols est inédite et liée au caractère de cette guerre, s’agit-il de choix délibérés des autorités militaires ? En tout état de cause ils ont une signification politique profonde. Elle remarque aussi que les débats en France, concernant les enfants nés des viols de guerre sont symptomatiques de la vision que porte la société sur ces situations tragiques : ces enfants doivent affronter une opinion qui juge qu’au fond leur mère est coupable d’une faute. Comme elle le rappelle, ces réflexes sont totalement cohérents avec la perception sociale du viol : “Le viol reste le seul crime dont l’auteur se sent innocent et la victime honteuse”.

1939-1945 : viol de guerres et dictatures

L’auteur étudie ensuite les éléments qui montrent que cette pratique du viol de guerre monte en puissance, lors de la Seconde guerre mondiale.

Elle prend trois exemples. Pour deux d’entre eux, le Japon et l’Allemagne, cette pratique est d’autant plus importante qu’elle est massivement légitimée par l’idéologie de type fasciste inculquée à la jeunesse et aux soldats. “Le viol devient essentiel à l’homme pour qu’il prouve sa supériorité ; et dans la logique fasciste de l’Allemagne à cette époque, c’est par le viol que l’homme affirme sa toute-puissance et son statut de surhomme tellement valorisé par cette société allemande sur-virilisée. Le Japon va développer des arguments similaires”.

Les viols de masse commencent d’ailleurs en Allemagne dès 1938, contre des femmes juives lors de la “Nuit de cristal”. Après le déclenchement de la guerre, chaque étape d’invasion par l’armée allemande voit des viols de masse – Juives ou pas – en Pologne et en Russie notamment. Le tribunal de Nuremberg s’en fait d’ailleurs l’écho. Le viol fait système avec la guerre, mais aussi avec le génocide : “Dans les ghettos on installe des bordels pour les soldats approvisionnés par des jeunes filles juives, ainsi que plus tard dans les camps d’extermination”.

La même logique caractérise le Japon, avec par exemple l’épisode connu des viols de masse lors de la prise de Nankin en 1937 (plus de 20 ?000 viols en quelques jours). Cette réalité a d’ailleurs été reconnue dès le procès d’après-guerre des principaux criminels de guerre (mais aucune femme n’a pu témoigner lors du procès en question…). Là aussi, le viol de guerre est en fait un dispositif lié à l’armée en campagne, et non pas le résultat de dérapages individuels. À nouveau le Japon en fournit un exemple célèbre avec la question des “femmes de réconfort” coréennes : “Ce sont 200 à 300 000 femmes coréennes qui subirent ce sort et servirent de ce que les Japonais appelaient les femmes de réconfort”. Cet épisode, peu connu mais malheureusement révélateur de l’ampleur des viols de guerre et de leur signification politique, a longtemps été quasiment passé sous silence ; toutefois, depuis quelques années il devient de plus en plus difficile pour les gouvernements japonais de nier la réalité et l’ampleur de ce crime.

Pas seulement les fascistes…

Michèle Vincent rappelle aussi que si les viols de guerre sont tout à fait cohérents avec l’idéologie fasciste, ils sont pratiqués aussi par les armées qui combattent l’Axe : ils sont en effet aussi liés à une manière de concevoir et pratiquer la guerre. Ainsi en est-il de l’Armée rouge, qui joue pourtant un rôle majeur dans la défaite du fascisme : “En effet quand l’Armée rouge pénètre en Allemagne, la vengeance l’anime largement et elle pille et viole en masse les femmes allemandes”. C’est la même armée qui pourtant défendait un État proclamant l’égalité hommes-femmes, et qui comptait dans ses rangs des combattantes héroïques respectées par leurs homologues masculins.

C’est que le viol de guerre renvoie à une manière de concevoir la guerre où la population civile doit être humiliée au travers de ses femmes, mais aussi à une idéologie patriarcale où la femme n’est pas libre de disposer de sa vie et de son corps. C’est ainsi que l’on peut expliquer, selon elle, les nombreux viols commis par les soldats américains lors de la “Libération” de la France. En effet, la population française n’était pas considérée comme ennemie, mais cela ne les a pas empêchés pour autant : “Si l’arrivée des Américains en France a été libératoire, en revanche on sait que les soldats américains ont largement profité de la situation et que les viols ont été fréquents. Et pourtant c’étaient des alliés qui n’avaient rien à conquérir, ni à détruire mais estimaient seulement que le corps des femmes étaient une juste récompense de leur action de libération”.

Un phénomène qui se poursuit après-guerre…

Dans la mesure où le viol massif conçu comme arme de guerre n’est pas une conception propre aux régimes fascistes, il va continuer à être pratiqué dans de nombreux conflits après 1945. Michèle Vincent prend trois exemples.

Le conflit entre l’Inde et le Pakistan n’est pas forcément le plus connu. Le Pakistan oriental (futur Bangladesh) proclame son indépendance, avec le soutien de l’Inde et provoquant son invasion par les troupes du Pakistan occidental. Le bilan est terrible : “Pendant les neuf mois que dura cette intervention militaire pakistanaise, on estime à trois millions le nombre de morts, 10 millions de réfugiés en Inde et entre 200 000 et 400 000 femmes violées pour la plupart des musulmanes”.

Le cas de la guerre d’indépendance algérienne est quant à lui plus connu, en tout cas en France. Y compris sous une forme organisée, avec les sinistres “bordels de campagne”.

Très célèbre aussi est le cas de la guerre du Vietnam, où l’armée américaine s’est illustrée par sa férocité. Le massacre et le viol commis dans le village de My Lai a fait scandale à l’époque, surtout quand on se rappelle que presque aucun des soldats américains concernés n’a reçu la moindre sanction. Ce qui est d’ailleurs cynique et cohérent : pourquoi l’état-major américain punirait-il sévèrement une pratique généralisée que non seulement il tolère… mais aussi qu’il continue à organiser ? Comme le rappelle l’intervenante, “dans la théorie militaire américaine, le corps des femmes est une récompense de guerre mais aussi une denrée utile comme le coca ou les cigarettes. Il fallait que les jeunes recrues conservent santé et joie de vivre. C’est pourquoi implicitement les bordels militaires ont largement fleuri à cette période au Vietnam même s’ils existaient déjà avant l’arrivée des troupes américaines. Ces bordels étaient alimentés par des réfugiées qui avaient perdu famille et maison et étaient recrutées par le chef de la province. Ces bordels étaient édifiés par décision d’un commandant de division, sous le contrôle d’un colonel”.

Il faut cependant faire remarquer un contre-exemple, pendant ce même conflit. Ainsi l’armée du Nord-Vietnam, le Viet-Cong, se comporte de manière très différente y compris avec les combattantes ennemies : “Du côté Viet-Cong en revanche, le viol était totalement prohibé avec des punitions exemplaires. Le viol pour le Viet-Cong était un crime qui était largement puni avec des peines pouvant aller jusqu’à l’exécution pure et simple. […] Une des principales raisons semble être que dans cette armée, les femmes se battaient à égalité au côté des hommes et refusaient les violences sexuelles faites à d’autres femmes".

Cette remarque illustre deux éléments fondamentaux sur cette question. Tout d’abord, si le viol de guerre est un élément de stratégie militaire, il n’est en rien fatal : il relève d’un choix politique. Ensuite, l’égalité des droits et le recul de la domination patriarcale peuvent être des moyens pour mettre fin à cette pratique barbare mais tolérée voire encouragée par la plupart des gouvernements en guerre.

… et qui s’aggrave

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Michèle Vincent le rappelle : les conflits majeurs de la fin du XXe siècle et du début du XXIe siècle, se sont généralement accompagnés du viol de guerre à une échelle de masse, plus encore que les conflits précédents. “Je pourrais dire qu’en fait le pire restait à venir d’abord avec des guerres dans l’ancienne Yougoslavie, Serbie et Kosovo, la Tchétchénie, l’Iran, l’Afghanistan, et tous les conflits en Afrique. Ce qui se passe aujourd’hui encore en RDC mériterait sans doute une conférence complète, car au fond, si nous y regardons bien il y a depuis la guerre de 14-18 une gradation dans l’horreur des violences sexuelles et surtout une gradation dans la fréquence de ces violences”. En plus de leur caractère massif, ces viols de guerre s’accompagnent de plus en plus de mutilations et d’exécutions de la manière la plus barbare possible, et touchent de plus en plus les jeunes femmes voire des enfants. La guerre actuellement en cours en Syrie en est en quelque sorte l’illustration la plus frappante : il est maintenant solidement établi que le pouvoir en place utilise – contre son propre peuple ! – cette arme de manière consciente et délibérée. Car les viols de guerre renvoient à une stratégie de pouvoir.

Une prise de conscience ?

Michèle Vincent relève que formellement les lois de la guerre dans de nombreux pays punissent le viol commis par des soldats pendant les conflits. Pour autant, elles n’ont pas du tout endigué le développement du viol collectif et massif dans les guerres du XXe siècle. Ces viols ont même été quasiment niés. Ainsi, le procès de Nuremberg définit le viol comme un crime de guerre… mais aucune poursuite n’est engagée pour viol.

Les gouvernements condamnent ainsi le viol en temps de guerre en parole pour répondre à la légitime révolte de la conscience humaine contre cette barbarie, mais s’en accommodent dans la réalité. C’est sans doute ainsi qu’il faut comprendre le fait que le viol de guerre est reconnu et condamné par l’ONU en 2000, puis par une résolution du conseil de sécurité en 2008 : les grandes puissances le reconnaissent pour se donner bonne conscience et faire face à sa condamnation par les populations, mais sans rien faire de concret en ce sens.

En parallèle et de manière plus prometteuse, les travaux historiques et scientifiques indépendants font tout de même émerger ces questions, avec divers livres fondateurs sur la question.

Le viol de guerre pose une question politique

Alors, faut-il se résigner en condamnant une “nature humaine” immuable et ses prédispositions à la violence. Ce n’est pas le point de vue de Michèle Vincent. Elle met en évidence deux faits incontournables : le viol de guerre n’est pas la seule forme de viol, même en temps de paix il est un fléau dans les différentes sociétés ; de plus, le viol de guerre vise non pas prioritairement à atteindre les femmes, mais au final à humilier le peuple adverse : “Le viol ne s’adresse pas aux femmes mais aux hommes que l’on humilie au travers du corps de leur femme. C’est donc le corps viril que l’on offense puisque, de par la dualité des sexes au travers du système patriarcal, l’homme viril possède le corps des femmes en ce sens qu’on ne les reconnaît que dans leur fonction de reproductrices”.

Mais tout cela n’a rien de fatal ! Le viol de guerre pose des questions profondément politiques : celle de l’organisation de la société, et celle de la place de la femme dans la société. “Cette question du viol de guerre est une question importante car elle pose la vraie question de la domination patriarcale et du rôle des femmes en tous les cas de la conception du corps des femmes, qui ne leur appartient pas, mais qui est un corps totalement sociabilisé, communautarisé… et l’on doit maintenant s’interroger sur les perspectives de changement pour que cessent les guerres et les inégalités entre les sexes […]. Il faudra encore des centaines d’années mais la vraie perspective n’est-elle pas dans une solide déconstruction qui passe par l’éducation ? Revendiquer une vraie égalité entre les sexes, en finir avec cette société qui a fait de la dualité des sexes – avec un sexe dominant – tout son mode de fonctionnement depuis des temps immémoriaux. Envisager que nous sommes des individus avant d’être des êtres sexualisés, racialisés, classifiés, cela est, à mon sens, la seule perspective possible pour avancer”.

Féminisme, lutte contre le patriarcat, le militarisme et le capitalisme sont ainsi des combats étroitement liés.

Quentin Dauphiné


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