Structurer en respectant l’autonomie des Assemblées

Assemblée des Assemblées
mardi 14 mai 2019

Les 6 et 7 avril derniers s’est tenue à Saint-Nazaire la deuxième Assemblée des Assemblées des Gilets jaunes. En voici un bref compte-rendu.

Plusieurs fois dans le week-end, des animateurs·trices ont revendiqué la démarche des assemblées des assemblées : faire au mieux et apprendre des erreurs pour améliorer les prochaines coordinations. Cet état d’esprit est indispensable pour construire avec les diversités sociologiques, politiques, géographiques des Gilets jaunes

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Il faut saluer le degré d’organisation déjà atteint pour répondre aux défis de cette deuxième Assemblée des Assemblées (A. des A.) : questionnaires préparatoires, pré-inscriptions, contrôle des délégations, aménagement d’espaces d’échanges pour 800 personnes, coordinations de cantines militantes à prix libre... Le tout dans un lieu, la Maison du Peuple, avec une symbolique forte puisque les bâtiments, occupés depuis l’acte III, ont hébergé les Assedic et une sous préfecture ! (Même s’il a fallu tronçonner dans l’urgence l’ensemble des cloisons pour accueillir les délégations de plus de trois cents AG et si, depuis cette Maison du Peuple a du être abandonnée).

L’expérience acquise dans la mobilisation Gilets jaunes – ou avant – par la centaine de participant·e·s à l’organisation (dont une partie du collectif de Commercy) transpirait tant dans l’humanité de celles et ceux gérant les flux de personnes (dont une dizaine de facilitateurs·trices), que dans la préparation du cadre de discussion et de prise de décision. Samedi matin, des groupes de trente à quarante personnes se sont présentées et ont échangé sur un thème précis. Une compilation des synthèses rédigées sur les six thèmes a été diffusée dans l’après midi pour alimenter une première discussion en plénière. Le lendemain, au fur et à mesure que l’Assemblée plénière se positionnait, une équipe de rédaction, rapporteur·euse, formulait en temps réel des propositions destinées à produire le texte d’appel final de l’A. des A. Un temps de discussion et de propositions était également prévu en fin de journée dimanche sur la base du travail de groupes s’étant penchés sur une initiative européenne des Gilets jaunes au moment des élections européennes, sur une commission internationale chargée de prendre des contacts, de communiquer et de traduire des textes ou encore sur le municipalisme démocratique.

À l’image des difficultés que nous pouvons rencontrer dans nos AG locales, il a parfois fallu compter avec des prises d’initiatives proposant aux participant·e·s une base de discussion qui n’avait pas reçu l’aval collectif. Et les organisateurs·trices ont su gérer des situations qui tendent à reproduire les rapports de la société que nous devons changer. Dans le même ordre d’idées, s’il ne faut pas douter de l’ouverture du collectif de Saint- Nazaire à la participation de femmes gilets jaunes à l’animation des réunions plénières, cette animation était de fait trop masculine. Gageons que nous ferons mieux la prochaine fois sur ce point comme sur d’autres.

Des échanges riches et des propositions alimentant “un processus de fonctionnement démocratique”

Les six axes de discussion étaient :

Axe 1 : Fonctionnement de l’Assemblées des Assemblées,

Axe 2 : Communication,

Axe 3 : Action,

Axe 4 : Face à la répression,

Axe 5 : Suites du mouvement (décliné en stratégie à court terme et en stratégie à long terme)

Axe 6 : revendications.

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La première idée ressortie lors du compte rendu et de la discussion sur l’axe 1 était que les assemblées locales sont souveraines, que l’A des A ne peut-être qu’un outil de coordination destiné – au moins pour le moment –à l’échange et à la coordination. Certain·e·s ont eu du mal à entendre ce principe pourtant acté et rappelé à plusieurs reprises, alors même qu’une adresse pour compiler les retours des assemblées locales avait été diffusée ! L’affirmation d’un tel principe aurait dû rassurer celles et ceux qui pensent qu’une mauvaise ou bonne formulation dans un texte est l’essentiel des enjeux de ce type de réunions, au risque de se couper d’une bonne partie du mouvement. Même si le niveau de la conscience de classe a augmenté depuis le départ, le temps est encore surtout à favoriser les conditions d’organisation et la diffusion patiente des idées et aux consensus les plus larges possibles. Si on partage cette analyse, on peut dire que l’A des A a rempli le contrat.

À l’heure de la rédaction de cet article, les comptes-rendus et les outils de communication destinés à diffuser les propositions précises des groupes de travaux sont encore en cours de réalisation comme la plate-forme numérique sécurisée qui sera gérée par des Gilets jaunes et qui doit permettre à chaque groupe local de prendre des idées et de proposer les siennes. Un groupe communication devrait également proposer des outils pour alimenter notamment le contenu de tracts en proposant des sources d’informations sur : les lobbies, les dénis de démocratie, la répression et les privatisations. Mais le déménagement suite à l’expulsion et la nécessité de retrouver une Maison du Peuple ne facilite pas la sortie de ces productions.

La question de la convergence

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Parmi les propositions stratégiques faisant consensus dans l’Assemblée, celle de prendre le temps de mobiliser pour construire un rapport de force. Si la déclaration mentionne la préparation pendant les trois semaines suivant l’A. des A. d’une semaine d’actions début mai, d’après les discussions, il devrait être proposé outre la participation au 13 avril contre la répression, de se déplacer le 20 avril sur Paris pour la fin du “Grand débat”, de participer au 1er mai en solidarité avec les travailleurs·ses ou encore l’organisation d’un évènement le 4 mai pour marquer la reprise des ronds-points et les deux ans du mandat Macron. L’idée de créer ou recréer des lieux de rencontre et d’organisation, les Maisons du Peuple, devrait également être précisée par rapport aux propositions de l’appel.

La question de la convergence des luttes a aussi imprégné les discussions. Le constat de la multiplication des luttes et la volonté de rechercher une unité d’action contre “l’accaparement du vivant” traduisent peut être de manière trop synthétique les mouvements et problématiques évoquées autour notamment de la défense des services publics (Éducation, Santé, prise en compte du handicap,...). Un rapporteur a notamment évoqué la nécessité de “passer le combat de l’espace public à l’espace de production”).

Le samedi soir, s’est tenue une AG des AG d’Île-de-France dans laquelle j’ai pu défendre mon mandat de convergence Gilets jaunes/Éducation. J’ai pu prendre contact avec plusieurs groupes (Auxerre 89, Le Canet des Maures 83,...) qui mettent en pratique ce type de convergence. Comme pour la plupart des mobilisations en cours, je crains qu’il faille plus compter, pour ces convergences, sur les Gilets jaunes que sur les personnels de l’Éducation eux et elles mêmes.

Les volontés d’organisation face à la répression ont également marqué les échanges : projet de plateforme de recensement, d’appels de rassemblement devant les prisons et les tribunaux, proposition de faire un Acte dédié à l’annulation des peines.

Deux thématiques transversales aux six axes devraient aussi donner lieu à des propositions. En lien avec les élections européennes à venir, nous avons discuté de l’invitation de Gilets jaunes belges à nous rejoindre devant le parlement européen le 26 mai mais nous n’avions pas assez d’éléments sur l’initiative côté belge au moment des débats.

Le groupe de travail sur le municipalisme démocratique a fait la proposition de créer des assemblées décisionnelles dans les communes et de présenter des listes aux élections municipales s’engageant, si elles sont élues, à fonctionner à partir de ces assemblées. Le rapporteur de ce groupe a tenu à préciser qu’il ne s’agissait pas pour lui de changer le système de cette manière mais de gagner en expérience.

Nous n’avons par contre pas eu le temps de discuter du projet de “Charte des gilets jaunes”, mais ce n’est peut-être pas plus mal et le travail non transformé lors de cette A des A. n’est pas perdu ! Il servira de base de travail pour la prochaine !

Sur la suite de la structuration et de la définition mouvement

Si certain·e·s se plaindront que l’A des A de Saint-Nazaire n’a du coup pas pris assez de décisions fermes d’orientation et de propositions d’actions, d’autres y voient une adaptation à la réalité du fonctionnement du mouvement et de la construction patiente de cette coordination.

Alors que nombre de militant·e·s sont soucieux·ses de s’organiser au delà de leurs groupes locaux, une partie de la base en est encore à consolider les liens détruits par l’isolement de la précarité, de la ruralité, ou de l’urbanisme qui s’ancre depuis des dizaines d’années dans les vies et les mentalités.

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Si la maturation politique des Gilets jaunes a globalement fait un bond dans le sens de l’anticapitalisme, il convient de ne pas déséquilibrer le frêle équilibre reposant sur l’investissement au quotidien, la structuration du mouvement et sa définition politique. Pour certain·e·s Gilets jaunes primo-militant·e·s, des tentations existent de se replier sur le local et l’investissement quotidien pour contourner les difficultés rencontrées à faire avancer les deux autres volets. Ces dernier·e·s, qui n’ont pas connu de précédents mouvements sont aussi tenté·e·s de mettre sur le dos de la politisation, parfois de leur propre politisation, le recul numérique actuel de la mobilisation. Certain·e·s cherchent également des bouc-émissaires en interne en attribuant la responsabilité de ce recul aux militant·e·s ayant rejoint la mobilisation sur les questions de politique ou d’écologie mais n’ayant pas adhéré au départ sur la problématique du pouvoir d’achat.

D’autres militant·e·s plus ancien·ne·s – voire plus organisé·e·s politiquement – tentent au contraire de contourner la difficulté de l’ancrage dans la réalité de la diversité du mouvement et de l’incertitude des dynamiques à l’œuvre pour “forcer” la définition politique du mouvement. Ce forcing tend au contraire à accentuer les stigmatisations évoquées précédemment et provoquent davantage un recul qu’une avancée de la conscience de masse.

Si certains partis ou groupes de pression ont sans doute été tentés de se construire ainsi, de tels forcings ne sont pas l’apanage des organisations constituées et certains individus, manifestement non organisés, peut-être tout simplement maladroits, ont également parfois dérogé à l’esprit d’ouverture ambiant.

Plutôt que de faire la chasse aux organisations et aux “ingérables”, le mouvement n’a à ce stade pas d’autre choix que que de continuer à produire des modes de fonctionnement reposant sur la bienveillance et la confiance limitée. Certaines critiques dures ont été émises sur le manque de temps pour discuter, sur une prétendue “dictature” de la majorité du fait de l’utilisation du votes mais les animateurs et les animatrices de l’Assemblée ont également posé un cadre permettant d’éviter la “dictature” de certains individus ou groupes pour qui le collectif ne vaut que s’il n’est pas en contradiction avec leur propres conceptions... Encore une fois : gloire aux organisateurs et aux organisatrices !

Le cas s’est d’abord concrètement posé autour de la question de l’expression de la caractérisation de la répression qui touche les Gilets jaunes et le mouvement social dans son ensemble : est-il judicieux pour celles et ceux qui ne nous ont pas encore rejoint de parler de répression politique ? L’expression de cette caractérisation n’ayant pas fait consensus, elle n’a pas été retenue.

L’attitude face à l’absence de consensus a dérogé à la règle concernant la nécessité de sortir du capitalisme mentionné dans l’appel. Certain·e·s intervenant·e·s, se réclamant parfois eux et elles mêmes anticapitalistes, ont insisté pour que cette mention issue des synthèses des ateliers ne figure pas dans l’appel en invoquant notamment le fait que la composition de l’Assemblée n’était pas suffisamment représentative du mouvement. Un premier vote a validé ces demandes mais par la suite, d’autres Gilets jaunes sont revenus sur le vote et ont obtenu gain de cause lors d’un deuxième vote après davantage de débats mais alors qu’un bon quart de l’Assemblée avait quitté les lieux, notamment celles et ceux venant de loin. Jusqu’ici, les points qui ne faisaient pas consensus étaient contournés et ne devaient pas apparaître dans l’appel. Heureusement, l’Assemblée étant à ce stade uniquement force de proposition, chaque groupe local pourra s’exprimer sur la considération de la nécessité de sortir du capitalisme et le prochain appel sera au moins plus démocratique et peut être même plus solidement anticapitaliste !

Olivier Vinay

avec la participation des militant·e·s d’Émancipation présent·e·s à l’A des A


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