Faire sauter le verrou de l’UE

Europe
jeudi 25 avril 2019

Les élections au Parlement européen ne passionnent pas les foules. Le parti majoritaire n’a toujours pas mis en place la liste de ses candidats, les gauches partent en ordre dispersé, le RN et LREM se disputent la première place dans les sondages et LFI rappelle ses électeurs de 2017.

Pourtant, l’Union européenne se trouve en grandes difficultés. Elle est prise de convulsions sous l’effet de la montée des partis nationalistes, de la fermeture de ses frontières aux migrant·e·s, du feuilleton du Brexit et plus généralement de la contestation de sa politique néolibérale devenue insupportable.

La mobilisation et les choix des électeurs et électrices seront très largement marqués par les conditions politiques de chaque pays pour élire une représentation au Parlement européen démuni de pouvoir. Les institutions européennes, réellement responsables de la majorité des décisions politiques prises pour l’ensemble de l’Europe, restent en dehors de tout contrôle démocratique.

Le décor est en place pour que la comédie électorale se déroule sans les ovations du public.

Une politique non amendable

Les traités actuels, et tous les précédents, ne peuvent être modifiés qu’à l’unanimité des États membres ou ne prévoient pas de procédure de révision.” Cela signifie que les institutions et les règles de fonctionnement ne peuvent être remises en question par le jeu démocratique. Or le dumping social et fiscal et la concurrence tous azimuts constituent les fondamentaux de l’Union européenne, organisation internationale reposant sur ces dits traités. Elle agit essentiellement contre les intérêts des plus pauvres pour alimenter les profits des plus riches dans un contexte de crise systémique du capital et de crise écologique majeure.

Déjà, en janvier 2015, au moment de la victoire de Syriza en Grèce, Jean-Claude Juncker déclarait : “Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens”. Cela s’appliquait alors à un pays et cela s’applique toujours au Parlement européen.

L’Euro, un poison mortel

En 2016, Joseph Stiglitz publiait L’Euro ? Comment la monnaie unique menace l’avenir de l’Europe .Dans le cadre d’échanges inégaux, une monnaie unique pour des pays aux économies extrêmement différentes ne peut qu’accroître mécaniquement les écarts. L’euro est directement coresponsable des dettes souveraines, de la baisse des salaires, de l’austérité et du chômage. La Grèce a cumulé toutes ces difficultés au-delà du supportable.

La crise de l’Euro a connu son apogée avec l’arrivée au pouvoir de Syriza en Grèce fin janvier 2015. Dès février, le gouvernement faisait allégeance à l’euro et, plein d’illusions, entamait des négociations vouées à l’échec avec la Troïka (FMI, BCE et Commission européenne). En juillet 2015, Tsipras trahissait les Grecs et capitulait.

Dès le 2 mars 2015, Wolfgang Streeck dénonçait le sentiment qu’avaient les Allemands de payer pour les pays endettés du Sud de l’Europe. Ce sentiment faisait émerger Alternative für Deutschland. Streeck affirmait qu’il fallait, aussi bien pour l’Allemagne que pour ces pays, “démanteler ce monstre qu’est l’union monétaire.

Le démantèlement doit se dérouler sur la base du contrat social, avant que l’atmosphère ne soit trop empoisonnée pour cela. [...] Il faut permettre aux pays du Sud une sortie en douceur, peut-être au sein d’un euro du Sud qui n’exigera pas de leur part des « réformes » détruisant leurs sociétés”(1).

Douze jours tard, Thomas Coutrot proposait : “Le « choix » auquel les institutions européennes veulent forcer le gouvernement grec est entre la poursuite des politiques actuelles [l’austérité implacable imposée aux Grecs] ou une sortie, volontaire ou involontaire, de la zone euro, conduisant à l’instauration d’une nouvelle monnaie grecque dévaluée. Il existe pourtant une troisième voie qui pourrait permettre à la Grèce de se redonner de l’oxygène sans passer par les fourches caudines de Bruxelles ni abandonner l’euro : la mise en circulation d’un instrument monétaire à l’échelle nationale, un « euro-drachme » parallèle mais restant lié à l’euro, et visant à compléter et non remplacer ce dernier” (2).

Éric Toussaint regrette aujourd’hui : “Le 4 février [2015], la BCE a coupé les liquidités normales aux banques […] Face à cette attaque, Tsipras n’a pas suspendu le paiement de la dette, n’a pas pris le contrôle des banques, n’a pas instauré un contrôle sur les mouvements de capitaux et il a laissé les capitalistes organiser la fuite de ceux-ci (une trentaine de milliards d’euros sont sortis du pays entre janvier et juillet 2015) et tout cela l’a conduit à l’échec” (3).

Des stratégies divergentes

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Très peu de citoyen·ne·s s’accommodent de la situation. Une large majorité est favorable au projet européen, mais pas tel qu’il est mis en place. Alors, quelles perspectives ?

La volonté de faire, entre personnes bien élevées, “une autre Europe” a fait long feu. Il n’y a plus que les tenant·e·s de l’Union européenne telle qu’elle est, qui se drapent dans cette idée. Leur argumentation est apparemment louable : un Parlement pour la zone euro, un budget européen plus conséquent qui prendrait en compte le dérèglement climatique, une amélioration des traités, etc. Tout cela forme un leurre que l’expérience grecque a rendu caduc. La droite s’en prévaut pour poursuivre avec bonne conscience la politique ordolibérale de l’Union européenne, qui lui convient. Une très large partie de la gauche en enfourche l’idée avec sans doute une plus grande sincérité, mais avec la même constance dans l’impuissance et finalement dans la connivence. Remarque : relativement marginal, Yanis Varoufakis a fait preuve de loyauté au cours de son action dans le gouvernement grec. Dans le cas où un Grexit devait advenir, il a même préparé avec James Galbraith un plan B pour la Grèce, dont Tsipras n’a pas voulu. Mais son analyse experte s’est fracassée contre un impossible accord avec la Troïka et sa farouche opposition à une sortie de l’euro. Il persévère aujourd’hui dans le Mouvement pour la démocratie en Europe (DiEM25) “pour montrer aux électeurs qu’il existe des solutions, même à l’intérieur de règles mises en place pour servir les intérêts des 1 ?% les mieux lotis” (4).

Cette situation offre un boulevard aux nationalistes et à l’extrême droite. S’il n’est pas possible de faire “une autre Europe”, sortir de l’Union européenne et d’abord de la zone euro paraît logique. Somme toute, la citoyenneté s’exprime dans le champ politique national. En face, les institutions européennes totalement dépourvues de légitimité démocratique proclament qu’il n’y a pas d’alternative à la politique qu’elles impulsent. Par conséquent, l’Union européenne est vécue comme étranger à la citoyenneté. Pour autant, la sortie de l’euro représente un saut dans l’inconnu illustré par les polémiques récurrentes qui animent les économistes de tous bords. Alliée à l’inquiétude attachée à la monnaie, c’est la raison qui retient la population de revenir à une monnaie nationale. D’où le silence pudique des nationalistes sur cette question qui reste en suspens.

Les deux postures précédentes ne répondent aucunement à ce qui prévaut dans l’opinion, c’est-à-dire la fin de la politique austéritaire de l’Union. C’est la cause de la probable et importante abstention à venir.

Un troisième courant avance l’idée qu’un gouvernement, résolu à mettre fin à l’austérité, devra désobéir aux règles communautaires et éventuellement prendre des mesures unilatérales. Dans Le Monde diplomatique de mars 2019, Thomas Guénolé expose ce projet. Il rappelle qu’un “État peut décider souverainement qu’il se soustrait à une partie des règles de l’Union européenne” et que “cela s’appelle une option de retrait”. Exemples : le Royaume-Uni et l’Irlande obtinrent de ne pas appliquer les accords de Schengen, le Royaume-Uni de ne pas être justiciable de la charte sociale européenne et, suite à un référendum, la Suède décida de ne pas adopter l’euro. Le projet propose la sortie concertée des traités européens par l’abandon des règles existantes pour tous les pays qui le souhaitent et la négociation d’autres règles. Cela concerne de nombreux domaines : une agriculture écologiquement responsable, un protectionnisme solidaire, une harmonisation fiscale et sociale par le haut, un moratoire sur le remboursement des dettes publiques, la fin de l’indépendance de la BCE, la taxation des transactions financières, la séparation stricte entre banques d’affaires et de dépôts, etc. (5).

Un traité global refondateur est improbable, une option de retrait de la part de la France et d’autres pays se soustrayant aux règles, qui empêchent l’exécution de leur projet politique, est très vraisemblable, un blocage venant de l’Allemagne fort possible. Dans le dernier cas, il faudra prévoir une option unilatérale réellement prête à être mise en œuvre pour peser véritablement et éviter toute capitulation.

Quels que soient les projets, il est remarquable de constater qu’il n’existe pas de solution qui parte de l’action des élu·e·s au Parlement européen, mais de l’action d’un État ou d’un ensemble d’États. Le choix des député·e·s n’est pourtant pas innocent car il révèle la maturité des électeurs/trices et/ou leur positionnement au niveau national. Pour autant, l’action de ces député·e·s au Parlement restera très périphérique dans le cadre des institutions actuelles en l’absence d’une puissance publique qui mène une politique de transformation sociale.

Pour élargir la réflexion

À son arrivée au pouvoir, un gouvernement décidé à mener une politique anti-austéritaire, anti-libérale, écologiste, de justice sociale et fiscale devra mener des actions fortes et rapides. D’abord, ne pas ignorer les difficultés, ensuite explorer des méthodes pour réussir et prendre des mesures radicales.

Renaud Lambert et Sylvain Leder ont tenté d’imaginer les conditions politiques d’une telle situation en France et les moyens à mettre en œuvre pour résister à la pression du marché, des institutions européennes et des campagnes médiatiques. Frédéric Lordon, Jacques Nikonoff et Dominique Pilhon ont été leurs “muses” (6).

L’arrivée d’un gouvernement progressiste grâce à une mobilisation populaire massive et audacieuse provoquera immédiatement une réaction hostile du marché. Frédéric Lordon souligne : “Ce qu’il s’agit de bien mesurer, c’est le niveau d’hostilité auquel on s’expose, et qu’une fois lancé on ne peut plus s’arrêter. Car il n’existe pas d’option gradualiste”.

Dès la victoire et l’annonce que les promesses seront tenues, la fuite des capitaux détériorera la balance des paiements et menacera la solvabilité de l’État. La Commission européenne multipliera les avertissements. La crise menacera la zone euro. Des leviers seront à mettre en place immédiatement : imposer aux capitaux entrants ou présents sur le territoire un dépôt de garantie, limiter les montants que les particuliers pourront retirer, prononcer un moratoire sur le paiement de la dette, etc. Les créanciers dépendant des futures décisions de l’État souverain, le rapport de force s’inversera. Mais de toutes manières la crise mettra l’État en difficulté. L’État se retournera alors vers la Banque de France qu’il prendra en main et vers l’épargne interne en émettant des obligations non négociables. Il réalisera également “des emprunts forcés auprès des banques et des compagnies d’assurances”. Enfin, il renforcera la pression fiscale en augmentant fortement sa progressivité.

Ces marges financières retrouvées amélioreront la protection des salarié·e·s, le niveau de vie par l’élargissement de services gratuits, etc. et renforceront le soutien populaire face au déchaînement des médias tenus par ceux-là même qui seront mis à contribution.

Les banques déstabilisées devront être nationalisées et soumises à un contrôle citoyen.

Cette politique, qui interdit la libre circulation des capitaux, entraînera l’expulsion de la France de l’UE ou, encore, l’euro volera en éclats. Dans cette situation, ou bien d’autres pays suivront l’exemple de la France et s’uniront pour se doter d’une monnaie capable de résister au marché, ou bien, restant isolée, la France sera expulsée de la zone euro et retournera au franc, non convertible dans un premier temps.

En tout état de cause, la monnaie subira une dépréciation qui nécessitera la mise en place de barrières douanières solidaires et une politique d’importation de biens indispensables.

À un moment, il faut accepter l’idée qu’on ne peut pas tout avoir : le maintien intégral de la consommation et la rupture avec le néolibéralisme. Du reste, la « consommation néolibérale » a son coût, et il est lourd : inégalités, précarité généralisée, souffrance au travail, etc., argue Lordon. Or la sortie du néolibéralisme nous propose une tout autre cohérence, et de réels bénéfices : libérés de l’austérité budgétaire, celle de l’euro et celle des marchés, nous pouvons redévelopper les services publics et les emplois utiles ; protégés par la possibilité de la dévaluation et par un protectionnisme raisonné, les salaires peuvent croître à nouveau sans entamer la compétitivité ; enfin, la mise au pas de la finance peut se prolonger en démantèlement du pouvoir actionnarial, pour rétablir une organisation du travail moins infernale.”

La lutte face au marché n’est qu’un aspect : la lutte idéologique face aux pressions médiatiques et la lutte contre le carcan de l’Union européenne sont d’autres aspects qui demanderont autant de détermination et de compétences.

Les questions politiques de l’heure

L’hypothèse de cette fiction est : la France s’est dotée d’un gouvernement résolu à changer les conditions sociales, écologiques et politiques, non seulement dans le pays, mais aussi en Europe. Ce gouvernement ne peut exister en dehors d’une mobilisation citoyenne très large, très politisée et très active. Il faut également que les fonctionnaires soient fiables et s’emploient à agir loyalement.

Il n’y a pas de chemin tout tracé pour cela et imaginer suivre ce scénario est illusoire. Penser l’ampleur du défi est déjà formidable. La solution n’est pas dans la réflexion experte, même si l’expertise est indispensable. Elle naîtra dans l’approfondissement des luttes sociales et sociétales qui se déroulent actuellement. Elle sortira de la réflexion collective et se réalisera sous la forme d’un “bloc historique” apte à s’engager pour une société solidaire en cherchant les voies de l’exercice de son propre pouvoir. Passer de la revendication au soulèvement.

Pour le moment, entre autres questions, les résultats des élections au Parlement européen illustreront les rapports de forces politiques actuels. La démocratie représentative étant profondément dévaluée, l’abstention affichera le niveau de défiance à son encontre. Les partis de droite et d’extrême droite y gagneront en pourcentages, mais peu en représentativité. Les gauches paieront leur ralliement au néolibéralisme. LFI pâtira de sa forme “gazeuse” revendiquée. Cette posture, qui vise à se confondre avec une “insurrection citoyenne” qui viendra, la dessert. En effet, la révolte actuelle n’est pas prête à s’identifier à ce mouvement.

Si les extrêmes droites européennes bénéficient de la crise de l’Union en détournant les frustrations contre les étranger·e·s, elles représentent un stade supérieur de la tendance autoritaire qui se renforce face à la montée des contestations. Cela tend à réaliser l’unification de l’oligarchie contre les aspirations émancipatrices qu’elle aiguillonne. L’exemple de la révolte populaire en Hongrie éclaire les contradictions qui traverse cette société et la nature de ce régime.

La politisation du mouvement des Gilets jaunes est réelle, la sympathie qu’il suscite également. La coagulation entre diverses couches de la société en recherche de destinée fermente. Les prochaines élections ne font pas partie du calendrier de la maturation de ce mouvement. Mais elles peuvent être l’occasion de participer au débat sur notre avenir et sur les moyens à emprunter pour le changer, pour le prendre en main.

Michel Bonnard, 04-03-2019

(1) https://www.lemonde.fr/idees/article/2015/03/02/l-europe-doit-abandonner-l-euro_4585513_3232.html

(2) https://www.liberation.fr/planete/2015/03/15/l-euro-drachme-ballon-d-oxygene-pour-la-grece_1221089

(3) http://www.cadtm.org/Europe-desobeir-pour-mettre-en-oeuvre-une-alternative-favorable-aux-peuples

(4) https://www.monde-diplomatique.fr/2019/03/VAROUFAKIS/59608

(5) https://laec.fr/section/51/plan-a-proposer-une-refondation-democratique-sociale-et-ecologique-des-traites-europeens-par-la-renegociation

(6) https://www.monde-diplomatique.fr/2018/10/LAMBERT/59131


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