EPEP : Quand la décentralisation s’attaque à l’Ecole publique...

mercredi 18 avril 2007
par  QD, Administrateur

(article publié dans la revue "L’Emancipation syndicale et pédagogique", n°7 de mars-avril 2007)

(article téléchargeable en PDF avec le reste de la revue à cet endroit)

Etablissement Publics d’Enseignement Primaire

Quand la décentralisation s’attaque à l’Ecole Publique…

En 2003, dans les Assemblées Générales de grévistes nous expliquions que la décentralisation constituait le meilleur outil de fragilisation de nombreux services publics. Nous déclarions également que si nous ne faisions pas reculer le gouvernement sur la décentralisation des TOS, d’autres secteurs de l’Education nationale se verraient à leurs tours décentralisés...

A près la défaite de 2003, le temps est venu pour Robien et les siens de tester la résistance du milieu enseignant à une nouvelle étape de décentralisation. Après le refus des syndicats de siéger au Conseil Supérieur de l’Education (CSE) le 25 janvier, de Robien présentait de nouveau son texte au CSE du 5 février pour passer en force avec le seul soutien du Medef.

Qu’est-ce que l’EPEP ?
C’est un regroupement de plusieurs écoles qui peut comprendre plusieurs dizaines de classes, pour "permettre une gestion mutualisée des moyens" dans un souci "d’exigence de résultats et d’efficience". On créerait ainsi une entité juridique "Etablissement" qui n’existe pas dans le premier degré (avec bientôt nomination sur un EPEP et non plus sur une école ?).

L’EPEP serait géré par un Conseil d’Administration (CA) présidé par les représentants des collectivités locales, tandis que les représentants des enseignants y seraient minoritaires (30 à 40%). Ce CA, composé au maximum de 10 membres quand l’EPEP comprend jusqu’à 6 écoles et de 20 membres au-delà, exerce les attributions suivantes :

-"il adopte le projet d’établissement et le règlement intérieur.

-il donne son accord au recrutement de personnels non-enseignants par l’établissement.

-il donne son accord sur la passation des conventions et contrats dont l’établissement est signataire.

-il adopte le budget et le compte administratif de l’établissement.

-il délibère sur les questions relatives à l’accueil et à l’information des parents d’élèves.

-il adopte chaque année le rapport sur le fonctionnement de l’EPEP qui lui est présenté par le directeur de l’établissement ; ce rapport portera sur les résultats des élèves et l’efficience des dispositifs d’accompagnement scolaire.

-il donne son avis sur l’organisation de la structure pédagogique de l’EPEP".

On voit ainsi l’Ecole Publique livrée à une entité locale qui débat des résultats des élèves et se trouve donc chargée de l’amélioration des performances de ceux-ci. Nous assisterons ainsi au creusement des inégalités scolaires par la mise en concurrence des territoires, le tout avec la mise sous tutelle de la parole enseignante.

Le directeur de l’EPEP est désigné par l’Inspecteur d’Académie (IA), il est "l’organe exécutif" du Conseil d’Administration de l’EPEP.

Il est responsable juridiquement et financièrement.

Il prépare et exécute les délibérations du CA (projet d’Etablissement, budget).

Il réunit les directeurs et enseignants pour l’élaboration et le suivi du projet d’établissement.

Il recrute des personnels non enseignants avec l’accord du CA.

Ce nouveau directeur choisi par l’IA en sera le porte-voix et il ne fait aucun doute que les candidats seront bien triés par des commissions et des Inspecteurs de l’Education Nationale (IEN) aux ordres. S’il a un travail d’administratif et de gestionnaire exécutant les décisions du CA, il dispose aussi d’un pouvoir en tant qu’il assure la mise en œuvre du projet d’établissement.

Autre nouveauté de la chose : le conseil pédagogique chargé de "coordonner l’action pédagogique des écoles concernées et de préparer la partie pédagogique du projet d’établissement" (encore de fort intéressantes perspectives d’écriture pour les personnels et de belles perspectives de bavardages pour notre hiérarchie quand elle va tenter de nous "vendre" l’affaire).

Il est composé ainsi :
- le directeur de l’EPEP, président ;
- les membres du Conseil d’Administration
- les directeurs des écoles de l’établissement.
- le ou les IEN.

Une rupture radicale
Dans le décret Robien, il n’est rien dit sur le maintien du fonctionnement actuel des écoles. Quid des conseils de maîtres ? Quid des conseils d’école ? Que deviennent les projets d’écoles et les projets de cycles tant vantés par notre administration depuis près de 20 ans pour masquer une constante dégradations des conditions de travail et d’étude ?

Les EPEP peuvent être mis en place dès la rentrée 2007 et le ministère prévoit que les expérimentations ne peuvent durer au-delà du 31 août 2012. Au nom d’une "gestion mutualisée des moyens", dans un souci "d’exigence de résultats et d’efficience"... On feint d’ignorer l’état actuel de l’école, de la difficulté à y apprendre et à y enseigner pour imposer une "rationalisation" baptisée "mutualisation" qui conduira à faire toujours davantage d’économies sur le dos des services publics et sur celui de l’école publique en particulier. Dans certains secteurs on tentera de "mutualiser" l’inexistant. Des écoles réaliseront des prouesses, le don de soi sera le moteur de la chose et de l’IA jusqu’au ministre on parlera du formidable investissement des enseignants… pour faire oublier le désinvestissement de l’Etat.

Dès aujourd’hui, il nous faut dénoncer le mensonge de l’expérimentation car en mettant en œuvre une telle logistique, la création d’un EPEP rend impossible tout retour en arrière. C’est bien, par un plan de 5 ans, la décentralisation progressive de l’Ecole Publique qui est en jeu.

Tout laisse à penser que les EPEP permettront avant tout de supprimer toujours davantage de postes et de moyens. En prenant le nombre d’élèves de l’EPEP et en divisant par 25 (estimation optimiste), on supprime, on ferme, on déplace ... bref, on mutualise.

La "mutualisation" et l’habillage pédagogique ne doivent pas nous cacher la véritable nature de l’attaque portée à l’école publique et à son caractère national et laïque. Nous ne sommes pas là sur un terrain revendicatif "habituel". C’est bien la nature de l’école qui est en jeu, il n’est pas uniquement question de moyens même si le dogme actuel en Europe reste celui de la moindre dépense pour le secteur public.

Renforcement et doublement de la hiérarchie, soumission de la liberté pédagogique des enseignants aux logiques et aux diktats des collectivités locales, précarité accrue pour "boucler" les budgets de ces établissements, fermetures de postes et déplacements de personnels... flexibilité accrue pour tous. Le rêve libéral... On comprend mieux le soutien du Medef à Robien, affiché lors du Conseil Supérieur de l’Education. On comprend mieux aussi la volonté de Robien de "punir" les directeurs d’école qui refusent de renvoyer une enquête administrative pour protester contre les conditions de travail dans les écoles.

En reprenant cette injonction ministérielle, plusieurs IA ont réalisé une première : celle de retirer un jour de salaire à quelqu’un qui se trouvait tout à fait normalement sur son lieu de travail. Par cette mesure autoritaire et arbitraire sans précédent, de Robien nous montre que l’Education Nationale veut désormais des directeurs d’un type nouveau pour le "management" des équipes, des gens qui ont des "profils de cadres" comme on cause aujourd’hui dans les inspections académiques. On ne cherche donc pas des récalcitrants qui acceptent de suivre une consigne syndicale et désobéissent, on cherche des vrais chefs pour les EPEP, des gestionnaires capables de faire descendre simplement et avec fermeté la parole d’en haut. C’est le pilotage des pratiques professionnelles par le haut et par le ministre lui-même qui est aussi recherché dans cette réorganisation hiérarchique. L’école primaire est actuellement le seul échelon du système éducatif à fonctionner sans présence hiérarchique immédiate. Les directeurs d’école ne sont pas des supérieurs hiérarchiques. Cela rend possible des prises de décision dans le cadre égalitaire que peut constituer le conseil des maîtres. Pour les libéraux qui nous gouvernent, cette vision potentiellement autogestionnaire ne doit plus être possible. Le décret EPEP constitue, sous pression hiérarchique, la mise en place d’une école compatible avec les injonctions simplistes du ministre sur le plan pédagogique.

Il faut préserver le cadre actuel de fonctionnement des écoles maternelles et élémentaires, ce cadre égalitaire, celui d’une part "d’autogestion" décidée par les personnels ou d’une possible direction collective.

Depuis quinze ans, tous les ministres de l’éducation ont eu à traiter la question de l’organisation de la direction d’école. Tous ont répondu par un léger abaissement des seuils de décharge et quelques sous pour une fonction qui suscite de moins en moins de "vocations". Tous ont dans le même temps augmenté les tâches des directeurs en les diversifiant (participation à l’embauche de précaires, saisie informatique en tous genres dont le fichage des élèves…) et cela justement au nom des rallonges –pourtant faibles- de décharges attribuées.

Depuis quinze ans, les textes ministériels sur ces questions ont tenté de faire des directeurs les porte-voix des orientations libérales, et aujourd’hui sécuritaires, du ministère de l’Education Nationale auprès des instituteurs et professeurs d’école via les IA et les IEN.

La ligne constante de celles et ceux qui par L’Emancipation ont repris à leur compte la tradition anti-hiérarchique de L’Ecole Emancipée a toujours été de dénoncer les mesures qui éloignent les directeurs des adjoints et font à terme de l’un le supérieur hiérarchique de l’autre. Ce n’est pas la position adoptée par les syndicats majoritaires dans le premier degré (nous reviendrons sur ce point dans un prochain article).

Nous pensons qu’il faut tirer la direction d’école dans l’autre sens, vers davantage de travail collectif, et construire les revendications qui permettent la reconnaissance de ce travail. Il y a eu dans les années 70 et 80 des directions dites "collégiales" que l’administration n’a jamais vu d’un bon œil. Les camarades qui ont perpétué ces expériences anti-autoritaires sont aujourd’hui pour la plupart à la retraite. Dans une école différente, avec des questions différentes, face à des dangers différents, nous avons autre chose de nouveau à inventer, à installer, à conforter, à revendiquer et à défendre. S’il faut un statut juridique, c’est peut être au conseil des maîtres qu’il faut l’attribuer. La formation continue pourrait aussi avoir pour objet la promotion et la formation au travail collectif. D’autres idées, d’autres pratiques peuvent aussi être publiées dans notre revue…

Il faut certainement construire de véritables revendications pour la direction d’école, pour une école démocratique à l’inverse des volontés hiérarchiques actuelles. Pour cela il est indispensable de construire partout avec les collègues, les parents d’élèves, les associations complémentaires de l’Ecole Publique le rapport de force contre la décentralisation de l’Ecole Publique, contre le décret Robien sur les Etablissements Publics d’Enseignement Primaires. Il n’y a rien à négocier là-dedans. Et c’est peut-être dans cette bagarre nécessaire en défense de l’Ecole Publique que nous forgerons quelques éléments d’une possible alternative.

Didier Pagès
Puy de Dôme
Le 11 mars 2007


Commentaires  (fermé)

mardi 11 septembre 2007 à 09h01

Arrêtez de tuer l’école !!! "Il faut surtout ne rien changer, ne rien réformer, ne rien innover" voilà le discours de certains "conservateurs de gauche" qui se disent pédagogues progressistes. L’école à besoin d’évoluer, de s’adapter au monde d’aujourd’hui. Trop longtemps les enseignants du primaires ont refusé une évolution vers un statut hiérarchique des directeurs d’écoles. Un monde ou les individus s’autogèrent, ou chacun fait ce qu’il veut, ne peut plus fonctionner de nos jours.
Mai 1968 a fait de beaux dégâts et certains y croient encore. Certes, il ne s’agit pas de revenir au temps passé mais d’avouer les erreurs commises et de changer les choses. Après le discours "toujours plus" l’école doit se poser la question de "comment faire mieux ?" pour assurer la réussite de nos élèves. L’échec parfois mis en avant ne vient pas le l’incompétence des enseignants. Ce sont des gens formidables à 95% mais d’un discours syndical (pas tous) qui refuse le changement et le progrès.
J’espère beaucoup des évolutions actuelles pour la réussite des jeunes d’aujourd’hui. Vive les EPEP et les réformes à venir !!!
Un enseignant (ancien instituteur du primaire)

mardi 11 septembre 2007 à 08h59

Arrêtez de tuer l’école !!! "Il faut surtout ne rien changer, ne rien réformer, ne rien innover" voilà le discours de certains "conservateurs de gauche" qui se disent pédagogues progressistes. L’école à besoin d’évoluer, de s’adapter au monde d’aujourd’hui. Trop longtemps les enseignants du primaires ont refusé une évolution vers un statut hiérarchique des directeurs d’écoles. Un monde ou les individus s’autogèrent, ou chacun fait ce qu’il veut, ne peut plus fonctionner de nos jours.
Mai 1968 a fait de beaux dégâts et certains y croient encore. Certes, il ne s’agit pas de revenir au temps passé mais d’avouer les erreurs commises et de changer les choses. Après le discours "toujours plus" l’école doit se poser la question de "comment faire mieux ?" pour assurer la réussite de nos élèves. L’échec parfois mis en avant ne vient pas le l’incompétence des enseignants. Ce sont des gens formidables à 95% mais d’un discours syndical (pas tous) qui refuse le changement et le progrès.
J’espère beaucoup des évolutions actuelles pour la réussite des jeunes d’aujourd’hui. Vive les EPEP et les réformes à venir !!!
Un enseignant (ancien instituteur du primaire)