De Gauny à Gori

Culture
vendredi 1er mars 2019

On peut s’étonner que la perspicacité professionnelle d’un psychiatre, de surcroît politiquement engagé, comme Roland Gori, ait un temps été déjouée par les rodomontades de l’actuel pouvoir.

Ce n’est qu’au bout de plusieurs mois de présidence d’Emmanuel Macron que l’auteur de La nudité du pouvoir réalise l’imposture des discours de celui-ci et de la fameuse formule du “en même temps” promettant en fait non pas la réconciliation de la droite et de la gauche, et celle des intérêts divergents des classes sociales, mais celle impossible du sacré de la représentativité suprême et du cynisme néo-libéral.

Peut-être est-ce la pratique du théâtre qui pouvait laisser deviner derrière le lyrisme séduisant du discours dont l’auteur-interprète s’enchantait lui-même le creux voire la perversité des intentions politiques. Comment d’ailleurs le parcours de celui qui se trouvait brusquement propulsé au sommet pouvait-il augurer d’une autre réalité ?

Roland Gori part d’un conte populaire : seule l’innocence d’un·e enfant dans une foule de sujets et de courtisan·e·s aveuglé·e·s ose clamer et penser que loin d’avoir des habits invisibles aux sot·te·s, le roi est nu.

Croyance à un changement...

Cette nudité du pouvoir insoutenable finit par sauter aux yeux et, comme l’annonce ce livre, déclenche la violence du rejet actuel non seulement de la part des Gilets Jaunes mais, si l’on en croit les statistiques, d’une bonne moitié de la population.

Le politique, dans ses amours comme dans ses haines, dans ses aspirations comme dans ses rébellions, suppose le sacré. L’assimilation par Macron de sa personne au roi des anciens temps n’était pas si folle et grandiloquente que çà selon Gori : les illusoires habits “royaux” de chef d’État sont là pour masquer une image de la Mort, du vide absolu que nous ne pouvons regarder en face. Ces promesses de bonheur général dans un pays transformé répondaient au désir de croyance en un changement radical, quasi-magique. Or la politique menée aboutit à une aggravation des inégalités et des injustices, et pour la plupart des gens, les très riches exceptés, à une dégradation de la vie en général.

Retour au menuisier Gauny

Cette pauvreté qu’au XIXe siècle, avec un lyrisme flamboyant et pathétique, le menuisier Gauny dépeint au long de ses écrits et qui, pour être combattue, exige le sacrifice des corps à la tâche tend aujourdhui, sous d’autres formes, à redevenir le lot de ceux et celles qui comme lui travaillent ou sont exclu·e·s du système.

Comme il le dit, pour survivre à l’écrasement de l’exploitation, il faut laisser grandir la flamme de la révolte, ce qui nous ramène à l’embrasement actuel :“Quand on entre comme travailleur dans la première cour d’un établissement industriel livré à la centralisation de quelques grandes fortunes, on sent une sorte de paralysie qui du front descend au coeur en comprimant la vie sous son étouffement. Mais aussitôt la nature se débattant au sein des plus placides, elle jette à la gorge de ceux-là un cri de détresse, un mot de condamnation. Quand elle s’enflamme chez un insurgé, elle redresse ses entrailles ; atrabilaire et furieuse elle emplit sa bouche de paroles formidables contre les outrages qu’il doit subir”.

Cette révolte qui comme le disait Victor Hugo et le confirme un Gilet Jaune peut “mener à la révolution” était prévisible en ce qui concerne notre époque dès les premières trahisons du pouvoir et ses fameuses réformes contre lesquelles les longues luttes précédentes semblent avoir été vaines – ce qui n’est peut être pas tout à fait vrai dans la mesure où ces mois de résistance ont creusé un sillon dans lequel s’inscrit la mobilisation actuelle.

De l’égalité des “élites” et de la “base”

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Comme le rappelle Jacques Rancière dans sa belle préface à cette nouvelle édition, évoquant sa rencontre à la Bibliothèque municipale de Saint-Denis avec les écrits de Gauny, il est difficile pour un intellectuel de percevoir, de vivre et de tirer les conséquences de cette égalité intellectuelle des “élites” avec “la base” qu’incarne et que réclame pour tou·te·s ce menuisier : “Il faut apprendre, apprendre sans fin, écrit Gauny, toujours apprendre afin que l’esclave puisse avec vérité et conviction prouver au maître ce qu’il y a de meurtrier pour l’individu et surtout pour l’espèce humaine, dans celui qui consomme sans produire en privant la masse de son intelligence, ou dans celui qui produit sans autre résultat que d’obtenir une pâture matérielle et toujours insuffisante à l’organisation d’un être humain”.

Ainsi le philosophe auteur de La nuit des prolétaires décrit-il cette “torsion” à laquelle oblige cet abattement des cloisons : “Mais cette égalité ne se donnait elle-même que dans la violence d’une torsion. Celle que le chercheur professionnel devait subir pour abandonner la présupposition d’une pensée d’« en bas » bien identifiable n’était elle-même que la conséquence de la torsion plus fondamentale que les trois promeneurs et celui qui relatait leur journée avaient dû effectuer pour entrer dans un univers de perception et de parole qui était normalement fermé à ceux qui partageaient leur condition.
C’est aussi cette conviction qui poussa certains à reprocher au député Ruffin, infatigable militant pensant avec Lordon établir un pont durable avec les révolté·e·s actuel·le·s, d’avoir employé un vocabulaire discriminatoire, parlant à son propos et à celui de ses “pairs” des “éduqués” par opposition aux gens du peuple qui n’avaient pas eu la chance de l’être (!). Mis à part le fait qu’éduqué n’est pas le synonyme de cultivé, on peut être sûr que les militant·e·s des ronds-points sont loin d’être sans culture, (l’une affichant d’ailleurs “éduquée” sur sa pancarte...) et que la torsion dont parle Rancière pour caractériser l’effort prodigieux d’un·e ouvrier·e vers la poésie et la philosophie, ce qui est le cas de Gauny et des ouvriers saint-simoniens en général, est évidemment moindre deux siècles après, du fait de la scolarisation et de la démocratisation globale de la culture.
L’intelligence partagée donne aux plus asservi·e·s la force de la révolte et comme pour tou·te·s gagne en subtilité et en force, développe ses ambitions et perspectives dans ce mouvement même.
Écoutons les conseils de Gauny : “Si la génération prochaine conciliait, dans les réformes qu’elle se propose les conditions du travail à la tâche unies aux immenses merveilles de l’association, les hommes, riches alors d’un système rationnel, régulariseraient l’activité désordonnée qui actuellement les décime.[...] Hâtons-nous de nous associer et d’apporter à la même table les fruits de notre commune révolte pour éviter que les hommes s’égorgent et que les pauvres, fous de représailles, dansent sur les morts en brandissant les tisons d’un incendie épouvantable”.

Marie-Claire Calmus

  • La nudité du pouvoir, Roland Gori, Les Liens qui libèrent, 2017, 18 euros.
  • Le philosophe plébéien, Gabriel Gauny, Textes rassemblés et présentés par Jacques Rancière, La Fabrique, 2017, 14 euros.

À commander à l’EDMP (8 impasse Crozatier, Paris 12e, 01 44 68 04 18, didier.mainchin@gmail.com)

Bienveillance

Un débat avec des spectateurs/trices de chez Adel autour du terme de “Bienveillance”, éclairé en ce qui me concerne par la lecture d’un article dans L’Humanité, nous a mis d’accord sur le fait que ce mot étrangement à la mode impliquait une hiérarchie entre celui/celle qui fait preuve de bienveillance et celui/celle qui en bénéficie. En cela bienveillance n’est pas loin de condescendance avec une nuance favorable, celle d’une certaine bonté. Moins prégnante que dans compassion. Car compatir ce n’est pas veiller à ou sur, c’est ressentir, souffrir AVEC. Plus fort est ensuite commisération auquel ne correspond aucun verbe... et pour l’usage duquel la verticalité est maximum : éprouver de la commisération est coiffer, écraser le/la malheureux/euse (“miser” en latin) de sa protection.

Une femme faisait justement remarquer que ce bien qu’on veillait à répandre est celui dont nous imaginons que l’autre ait besoin, ce qui n’est pas forcément exact. C’est par ce côté... à côté de la plaque, sciemment ou pas, que l’auteur de l’article abordait la dimension politique du mot : une sorte de paternalisme associé au libéralisme mais éludant les vraies questions sociales – délibérément en ce qui concerne le gouvernement actuel. Un article du Canard Enchaîné du mercredi 20 décembre 2017 critiquant le manquement de Macron à ses promesses électorales : “Je ne veux plus voir un seul migrant à la rue !” rappelle ce terme de bienveillance, “une notion si chère au chef de l’État, illustrée par d’étranges résolutions”. Ils/elles seront accueilli·e·s dans de bons centres de rétention, et même dans de nouveaux centres – tout aussi fermés – créés exprès pour eux et elles. Et ensuite ? Hop, expulsé·e·s (pour ceux et celles qui peuvent l’être) ! À quand le retour des charters chers à Charles Pasqua ou à Eric Besson ? Mais non, ce sera très différent, car tout se passera bien et en toute “bienveillance” ! Pour revenir au sens général une autre femme voulait maintenir à tout prix cette idée d’une “générosité” à l’écoute de l’autre, réfutée par l’ensemble comme entachée d’inégalité donc d’in-sincérité.

Déjà au XVIIIe siècle, Adam Smith dans sa Theory of Moral Sentiments de 1759 dénonçait cette notion de bienveillance comme insuffisante à garantir la solidité de la construction sociale : “La bienveillance est un ornement qui rend la construction plus agréable ; aussi est-il bon qu’elle soit recommandée mais elle n’a pas à être imposée. En revanche la justice est le pilier principal de tout le bâtiment”.

Marie-Claire Calmus

Chronique de la Flèche d’Or n° 315, Volume 7.