Contorsions et impostures

dimanche 24 février 2019

La guerre en Syrie, qui se poursuit depuis 2011, provoquant une hécatombe de près d’un million de mortEs par mort directe ou mort différée selon les évaluations de R. Pitti, médecin de guerre impliqué dans ce conflit, ne cesse de se développer selon des volte-face inopinées, toujours pourvoyeuses de violences inouïes, de retournements et de trahisons qui œuvrent implacablement à l’anéantissement de la résistance armée de ce peuple toujours aussi résolu dans son opposition au dictateur Bachar al- Assad.

Trump, l’intempestif

L’annonce de Trump sur le mode “il faut savoir terminer une guerre” aura pris de court, outre l’état-major de son propre camp, tous ses alliés. Le tweet présidentiel qui a suivi, sur les conseils appuyés de John Bolton a modéré fortement l’annonce initiale, mais suscite un effet d’aubaine dont ne manqueront pas de se saisir les acteurs principaux impliqués dans cette guerre.

Sur-le-champ, la Russie et l’Iran ont mis à profit les propos inconsidérés de Trump, saluant hypocritement sa “sagesse”. Mais le jeu du kaléidoscope secoué par Trump réactualise les problématiques et les enjeux liés au Kurdistan syrien et, au nord-ouest, dans le gouvernorat d’Idlib.

Retour du PKK-PYD dans le giron du régime ?

Il est inévitable que l’administration autonome kurde parvienne à une solution avec le gouvernement syrien, car nos régimes font partie de la Syrie” affirme Redur Khalil, commandant des Forces démocratiques syriennes, coalition arabo-kurde (FDS), lequel envisage de surcroît de ne pas écarter la possibilité d’intégrer ses forces dans l’armée nationale syrienne. En guise d’exorde, le 28/12/2018, l’armée syrienne se déploie aux environs de Manbij à la demande des YPG (Unités de protection du peuple, combattants kurdes syriens liés au PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan). Manbij, aujourd’hui sous contrôle du conseil militaire majoritairement arabe, est pourtant placée sous l’autorité des puissances occidentales mais, selon Al-Watan, journal officiel pro-régime syrien, une entente entre la Russie et la Turquie devrait permettre un retour de cette ville hautement stratégique sous le contrôle des forces liées à Bachar al-Assad. La décision de Trump aura manifestement aidé les forces du régime à se préparer à franchir ce Rubicon.

Dès le 31 juillet, Damas engageait des négociations avec l’administration du Rojava, le territoire kurde. Une délégation du régime syrien se rend à Qamichli, invitée par le Conseil Démocratique Syrien (CDS), instance politique des FDS puis, en retour, une délégation du CDS conduite par Ilham Ahmed (kurde) et Ryad Darar (arabe) se rend à Damas porteuse d’une revendication votée par leur congrès portant sur la demande de la reconnaissance de l’autonomie du Rojava au sein d’une Syrie décentralisée.

Damas, experte en calculs froids et cyniques, ne saurait concéder de telles revendications qui feraient litière à des réalisations sociales antinomiques à celles appliquées dans les territoires soumis à son autorité.

Le PKK-PYD persiste toutefois, en offrant au régime syrien ses services pour assurer le maintien de l’ordre assadien au nord de la Syrie.

Rappelons que le PKK d’alors l’assuma de 1984 à 1998 et fit preuve d’une grande maîtrise du contrôle des populations grâce à sa police secrète constituée d’Assayiches qui prouvèrent en cette occurrence l’efficience de leur savoir-faire.

L’hydre à trois têtes, créature des impérialismes

Daech à l’est, Hayat Tahrir Al-Cham ex al-Nosra affiliée à Al-Qaïda (HTC) à l’ouest, les desseins de Bachar al-Assad, tête cardinale de ce monstre tricéphale, se seront réalisés selon un mode opératoire qui pourrait avoir dépassé ses propres espérances.

L’établissement de l’organisation État islamique (EI), auquel il aura activement contribué dès 2012 en libérant de ses geôles des activistes islamistes, aura permis de focaliser l’ensemble des forces occidentales et états-uniennes sur un théâtre de guerre dont la fonction première de détournement stratégique aura été d’occulter le pourquoi de la guerre en Syrie : le refus de tout un peuple de vivre sous le joug du tyran fasciste qu’est Bachar al-Assad.

Même enjeu et même stratégie dans le gouvernorat d’Idlib, où HTC affirme désormais son hégémonie militaire et administrative dans toute cette région, qui concentre aujourd’hui près de trois millions de personnes.

Turquie : trahisons et renoncements

L’armée turque, en accord tacite ou officiel avec les différentes composantes de l’Armée Nationale de Libération opposée au régime, laquelle selon les accords de Téhéran de septembre 2018 devait combattre et éradiquer HTC du gouvernorat d’Idlib, a trahi ses engagements et laissé place aux djihadistes d’Abou Mohammed al-Jolani.

Ainsi, les puissances occidentales donnent le feu vert à l’offensive attendue des forces pro-régime et de l’aviation russe, pour “libérer”, après Alep-est, le nord-ouest de la Syrie de la présence djihadiste.

Le PKK-PYD, attentif à la situation, a d’ores et déjà offert ses services de milice mercenaire pour participer à l’offensive sur cette région rebelle afin de donner le coup de grâce, non à HTC qui se recomposera ailleurs sous forme de “cellules dormantes”, mais aux dernières katibas de l’armée syrienne libre (ASL).

Le 13 janvier 2019, le gouvernement de “salut national” de Tahrir Harar al Cham, sous la gouverne de Mohammed al-Jolani, s’est autoproclamé maître de la région après que ses forces armées ont défait celles du Front national de libération abandonnées en rase campagne par les forces armées turques qui restent l’arme au pied.

Les forces de Nourredine al-Zinki, la plus importante composante du Front national de libération, qui sont autonomes dans leurs sources de financement et d’organisation militaire, ont dû soutenir à elles seules la violence de l’offensive djihadiste et céder le terrain faute d’armement lourd.

Ainsi, les djihadistes de Daech et ceux de HTC auront répondu aux attentes de Bachar al-Assad et permis les coups tordus des puissances impérialistes d’est et d’ouest qui prendront racine au Machrek en faisant l’économie de leurs propres pertes humaines dans les combats, en enrôlant des forces supplétives qui paieront lourdement le prix du sang. Ces forces affidées seront néanmoins toutes au rendez-vous quand l’heure de l’ultime assaut aura sonné pour la prise d’Idlib afin d’en chasser Al-Qaïda, pour restituer ce gouvernorat rebelle au régime de Bachar al-Assad. Les populations civiles, souvent réfugiées des zones reconquises, et fortement densifiées, en feront encore les frais. Nonobstant le rapprochement actuel de Moscou avec Ankara et Israël, et sa mise à distance de l’influence de Téhéran pourraient différer l’assaut sur Idlib tant que la Turquie n’a pas écarté les forces kurdes YPG et du PKK du nord-est de la Syrie

Grand détournement et collaboration de classe

L’horreur provoquée par les attentats islamistes en France et en Europe a conduit nos organisations politiques et syndicales reconnues comme représentantes du mouvement ouvrier à déserter la lutte anti-impérialiste au profit du prétendu élan national contre l’islamisme.

Cette lutte aurait exigé, et exige encore, une campagne permanente contre la présence des troupes des puissances occidentales, américaines au Machrek, ainsi que celles de la Russie, principalement responsable du maintien d’un régime fasciste en Syrie.

Dès 2012, nos exigences auprès du gouvernement français auraient dû être celles de l’armement de l’ASL en formation et, dans le même temps, le retrait des forces françaises d’Irak et de Syrie.

Nous savons que ce sont les impérialismes qui génèrent le fascisme, et non l’inverse : sans la présence des impérialismes, tous confondus, impliqués dans le conflit syrien, ni Bachar et son régime, ni Daech, ni Al-Qaïda ne seraient aujourd’hui présents en Syrie.

Le choix de nos directions ouvrières, en accord avec ceux des états bourgeois et impérialistes, est celui de la collaboration de classe, qui a brisé l’élan révolutionnaire du peuple syrien insurgé.

De même, la question palestinienne ne serait pas aujourd’hui posée sans la création artificielle de l’État israélien, pur produit des puissances impérialistes en 1948.

Autre erreur induite par la précèdente, ou autre parti-pris tout aussi dramatique, l’idée qu’une organisation telle que le PKK, qui s’est constituée dans la matrice même d’un État fasciste construit par les Assad, puisse être porteuse d’un projet révolutionnaire.

Le PKK, maoïste à ses origines, se prétend aujourd’hui d’inspiration libertaire, en alliance permanente paradoxale depuis sa création, soit avec un régime dictatorial prédateur, soit avec des puissances impérialistes russe ou occidentales, ne saurait conduire le combat légitime du peuple kurde pour son autodétermination, son autonomie ou son indépendance.

Par ailleurs le PYD pourrait-il être révolutionnaire dans son espace endogène du Rojava et contre-révolutionnaire dans son compagnonnage permanent avec les pires forces d’oppression et de dévastation dans son espace exogène ?

De telles contorsions, qui confinent à l’imposture, illustrent la prédiction de Marx  : “un peuple qui en opprime un autre ne saurait être libre”. Le peuple kurde, lui-même en proie aux affres du colonialisme, ne saurait être accusé d’être oppresseur, mais la direction politique du PKK, qui participe à son dévoiement en fomentant des alliances criminelles avec des forces d’oppression, ne saurait le conduire vers la liberté.

Les impérialismes dans leurs stratégies de domination et de pillage nourrissent le terreau fasciste et celui des forces obscurantistes exacerbées.

Déclarer la guerre à ces dernières tout en se satisfaisant du régime de Bachar al-Assad et des puissances impérialistes qui directement le soutiennent ou le tolèrent, c’est se condamner à des conflits sans issue, mais dont les peuples paieront le terrible prix.

Claude Marill le 22 /01/2019


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