1918 Hélène Brion : une institutrice féministe devant le Conseil de guerre

Histoire
samedi 23 février 2019

L’anniversaire de l’armistice donne une excellente occasion de faire revivre une figure assez méconnue du féminisme et du pacifisme, celle d’Hélène Brion (1882-1962).

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L’écrivain Daniel Flamant propose une biographie de l’institutrice, syndicaliste et socialiste, axée essentiellement sur deux périodes, d’abord celle de son procès pour propagande défaitiste après cinq mois d’incarcération à la prison Saint-Lazare où fut enfermée Louise Michel en son temps. Une campagne de presse violente et mensongère est orchestrée contre la jeune femme dont l’originalité vestimentaire, l’allure sportive et le parcours militant choquent l’opinion conservatrice. Mais les soutiens d’Hélène, personnalités prestigieuses et témoins de moralité, proches et collègues, sont nombreux. L’institutrice est brillante, ses arguments convaincants, l’accusation sans fondement. Dans un contexte politique défavorable où Clémenceau pourfend le moindre fléchissement du bellicisme, le sursis lui est accordé par le tribunal militaire. La seconde période couvre la vie militante après la première guerre mondiale.

La biographie se fonde sur de nombreuses archives, notamment sur les minutes du Conseil de guerre. À notre époque où la vie privée est souvent dévoilée dans tous ses détails, on restera sur sa faim dans ce domaine : on apprend peu de choses sur l’enfance et l’adolescence de la militante, et ses relations affectives ne sont guère évoquées. Correspondance et carnets personnels ne revêtent presque jamais un caractère intime. Probablement lesbienne à une époque où l’homosexualité est un tabou, cette féministe ardente prône l’émancipation sur tous les plans, mais on ne sait si elle use de la liberté qu’elle revendique.

Un portrait attachant et émouvant

Daniel Flamant trace un portrait attachant et émouvant d’une femme dont les activités militantes furent multiples et très intenses et qui paya au prix fort ses engagements. Hélène Brion fut une responsable syndicale de premier plan, secrétaire générale de la Fédération nationale des Instituteurs et Institutrices affiliée à la CGT en 1914 , et membre de la SFIO. D’abord ralliée à l’Union Sacrée au début de la Grande Guerre, elle rejoint dès 1915 la majorité pacifiste des instituteurs et institutrices syndicalistes, et soutient sans faille leur combat qu’elle lie aux luttes féministes. En tant qu’institutrice, elle est très appréciée dans son milieu professionnel, ce qui ne l’empêchera pas d’être suspendue sans traitement du 27 juillet 1917 au 16 janvier 1925. L’arrivée au pouvoir du Cartel des gauches permettra sa réintégration. Durant les années où elle est privée de son poste d’enseignante, les ami·e·s qui la soutiennent, lui procurent du travail comme secrétaire d’un orphelinat et directrice de crèche.

Le fil rouge du féminisme

Le fil rouge de l’engagement d’Hélène Brion demeure le féminisme, sujet largement traité dans la deuxième partie de l’ouvrage, avec la création d’une brochure, La voix féministe , puis d’une revue mensuelle, La lutte féministe , qui comptera dix-huit numéros. La militante ne renonce pas pour autant à s’inscrire dans une perspective politique plus globale ; en février et mars 1921, elle est déléguée en Russie soviétique au Comité pour l’adhésion à la Troisième Internationale. Elle en revient enthousiaste et en tire un récit lyrique, exalté, qui ne paraîtra jamais ; il semble que son engouement pour la Russie rouge ait été de courte durée, peut-être en raison de la primauté qu’elle accorde au féminisme. Il est possible aussi que son penchant avéré pour l’occultisme et le spiritisme n’ait pas inspiré confiance dans le milieu du Parti, suppose l’auteur de l’ouvrage.

Hélène Brion continue à militer jusqu’à la fin de sa vie, elle est très active parmi les féministes qui réclament le droit de vote ; après sa retraite dans un village des Vosges, elle poursuit avec obstination l’œuvre de sa vie, une Grande Encyclopédie Féministe débutée en 1902 où elle s’efforce, avec des amies volontaires, d’arracher à l’anonymat une foule de femmes remarquables dans tous les domaines. Témoins d’une ambition considérable, celle de sortir de l’ombre une moitié de l’humanité, les cahiers s’empilent et accumulent une foule d’anecdotes captivantes et de faits passionnants, mais le manque de méthode complique la tâche et l’entreprise demeure inédite.

Le livre est complété par trois annexes, une notice chronologique et des extraits de textes d’Hélène Brion, une préface féministe et une déclaration lue devant le Conseil de guerre. Par ailleurs romancier, Daniel Flamant campe avec talent et vivacité une personnalité d’envergure qui a tenté de concilier syndicalisme, engagement politique et féminisme, et a dénoncé les contradictions du mouvement ouvrier, par exemple chez les typographes qui refusaient l’accès de leur profession aux femmes, ou chez les membres de la SFIO qui militaient pour des candidatures féminines mais refusaient de “sacrifier” des circonscriptions où elles auraient eu des chances de l’emporter. Tous les combats qu’elle a menés (pour l’égalité des salaires, l’avortement, contre la double journée de travail des travailleuses mariées et mères de famille… ) sont encore d’actualité , souligne un auteur qui nous offre de feuilleter une captivante page d’histoire.

Marie-Noëlle Hopital

  • 1918 Hélène Brion, une institutrice devant le Conseil de guerre, Biographie, Daniel Flamant, Éditions Raisons et Passions, 2018, 187 pages, 18€.

À commander à l’EDMP (8 impasse Crozatier, Paris 12e, 01 44 68 04 18, didier.mainchin@gmail.com)