Hommage à Jean-François Guillaume

jeudi 31 janvier 2019

Jean-François Guillaume est décédé le 8 décembre 2018 de la récidive d’une leucémie déclarée il y a une douzaine d’années. Militant au SNES puis à SUD-éducation, à l’École Émancipée puis à Émancipation, il était resté fidèle à ses idéaux de transformation sociale malgré la maladie.

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J’ai connu Jean-François Guillaume il y a plus de trente ans de cela, alors que nous étions tous deux militants à l’École Émancipée. Étudiant en classes préparatoires à Paris en 1968, il y tenait la librairie de la MNEF et militait à l’UNEF avant sa scission. Il avait été lambertiste un temps de sa jeunesse. Devenu professeur de sciences économiques et sociales, cette expérience politique l’avait vacciné contre l’avant-gardisme éclairé auto-proclamé. Il avait ainsi refusé de passer sous les fourches caudines d’un groupuscule qui, lors de la scission de la FEN et après la chute de l’URSS, s’était pensé investi d’une mission historique le conduisant à se rapprocher des directions UA de la FSU. Cette trajectoire ne pouvait s’appuyer que sur un renoncement aux fondamentaux du syndicalisme incarnés par l’École Émancipée, et sur la volonté d’imposer cette ligne dans la tendance où nous nous trouvions. La rupture était devenue inévitable ; lui et moi avons alors choisi de poursuivre l’orientation de l’École Émancipée avec Émancipation.

Après les luttes de 1995, il avait quitté le SNES pour contribuer à la fondation de SUD-éducation sur Marseille. Puis, à l’occasion de vacances, il s’était pris de passion pour le Royans, y avait acheté une vieille maison qu’il restaurait et s’y était installé. Il continuait à enseigner au lycée Thiers de Marseille et je l’hébergeais chez moi durant la semaine. C’était l’occasion de discussions où nous tombions très vite d’accord ; qu’elles soient syndicales, politiques ou philosophiques. Cela a duré jusqu’à son décès : en novembre, nous débattions encore ensemble du mouvement des gilets jaunes qui débutait, alors qu’il était hospitalisé. Il avait finalement réussi à obtenir un poste au lycée de Villard-de-Lans au début des années 2000.

Alors qu’il se rendait au lycée, l’hôpital de Grenoble l’avait appelé pour l’informer qu’il devait y entrer en urgence, son système immunitaire défaillant le mettant en grave danger. Nous étions en 2005 et une leucémie s’était déclarée. Une première autogreffe l’avait sauvé, mais il ne pouvait plus enseigner, était mis en congé de longue maladie, puis à la retraite. Tout en continuant à militer, contre l’extension d’une carrière qui menaçait des domaines agricoles et dont l’exploitation par des camions créerait des nuisances, avec la CGT de Saint-Hilaire-du-Rosier pour l’accueil des migrant.e.s ces dernières années, pour la mémoire du Vercors, il s’était mis à apprendre le chinois qu’il était parvenu à maîtriser très vite et fort bien, tant en ce qui concerne la pratique de la langue que de son écriture. Si bien, que durant la douzaine d’années de rémission de sa maladie, il n’hésitait pas à faire seul de longs séjours en Chine.

Mais au-delà de nos débats, ce qui pouvait caractériser Jean-François était sans doute la curiosité et son engagement dans ce qu’on pourrait nommer des passions. Passions intellectuelles en tant que professeur de sciences économiques et sociales : politique, philosophique, économique, sociologique… Mais aussi passion pour tout autre chose : musique et instruments, photo, cinéma, cuisine, travail du bois...

L’une des dernières fois où il est venu chez moi à Marseille, avant que la maladie le rattrape, et à mon grand étonnement, il avait racheté un livre de Trotsky : L’histoire de la révolution russe, je crois me souvenir. En fait, il n’était pas dupe à propos du personnage de Trotsky et du rôle qu’il avait joué avec les bolcheviks dans la trahison des soviets et l’avènement du stalinisme, mais loin de tout dogmatisme, il continuait à chercher, à comprendre comment les meilleures idées sur la transformation sociale et les mouvements qui les portaient avaient pu être dévoyés, trahis.

Il avait envisagé de quitter sa maison isolée au sommet d’un petit col, qu’il avait achetée en ruine et avait lui-même restaurée, et de se rapprocher d’une ville. Mais la dernière fois que l’on s’est vu en novembre, et que l’on a reparlé de cette idée, il m’avait dit qu’il n’en ferait rien. Non pas qu’il ait envisagé l’issue fatale de la maladie qui l’a emporté en ce début de décembre, mais tout au contraire, parce qu’il souhaitait vivre bien.

Il s’était en effet rendu compte de l’importance de tout le réseau d’amis du Royans qui l’avaient accompagné au long de sa maladie et qu’il ne voulait plus quitter. Si c’était pour quitter sa maison isolée, ce serait pour une autre non loin dans le Royans, dans un village, afin de rester auprès d’eux, m’avait-il dit. L’amitié et l’humain étaient plus importants pour lui que les commodités matérielles. Tel était Jean-François Guillaume.

Yves Matheron le 13 décembre 2018