Violences sexuelles et sexistes : le mouvement du 24 novembre à Nantes

jeudi 24 janvier 2019
par  Rosine

À Nantes comme dans beaucoup d’autres villes, la “déferlante féministe” Nous Toutes a bien eu lieu, le 24 novembre dernier. Si le mouvement est encore à construire, et s’il reste des obstacles à franchir, les premières pierres semblent avoir été posées ce jour là. Retour sur les événements nantais et les promesses du mouvement.

Des réseaux sociaux à la rue

Tout comme le mouvement social, le mouvement féministe contre les violences sexuelles et sexistes s’est transformé, massifié, notamment par le biais des réseaux sociaux. Dans la continuité des mouvements d’ampleur qui ont marqué l’Espagne et l’Argentine notamment, mais aussi les États-Unis suite à l’affaire Weinstein, le mouvement #MeToo s’est déplacé des réseaux sociaux vers la rue, avec l’appel du collectif Nous Toutes à une “déferlante féministe”, ce samedi 24 novembre.

C’est dans un contexte de régression des droits que s’est inscrit le mouvement Nous Toutes. Ce mouvement sans étiquette politique ne développait, dans l’appel, aucune stratégie. Mais cette “déferlante féministe” du 24 devait pouvoir regrouper toutes les personnes qui subissent une ou plusieurs oppressions, ainsi que celles qui les soutiennent.

Un mouvement citoyen… et politique

Sans stratégie d’appel, le mouvement s’est d’emblée voulu “citoyen”, avec pour objectif une auto-organisation des premières et premiers concerné·e·s, mais aussi par crainte d’une récupération, syndicale et politique, du mouvement. Cette crainte, loin d’être anodine, est le signe d’une rupture, largement consommée, entre les forces susceptibles d’organiser les luttes et une population lassée de l’inertie, du manque de combativité, des trahisons qu’elle subit.

Pourtant les revendications étaient, bien sûr, éminemment politiques. À la tribune “Nous Toutes”, qui appelait à une marche solidaire envers toutes les personnes victimes de violences sexuelles et/ou sexistes, et qui exigeait des politiques publiques ambitieuses de prévention de ces violences – éducation, moyens, formation – s’est rapidement ajoutée la tribune “Nous Aussi ”. Son but : revendiquer une voix pour les travailleuses précaires, les femmes migrantes, celles et ceux qui n’ont pas les droits nécessaires à leur expression, leur visibilité. Revendiquer aussi la construction d’un rapport de force avec un gouvernement toujours plus méprisant, soulignant que la prévention ne suffit pas pour faire tomber un système oppresseur.

Ces exigences, couplées avec le caractère inclusif du mouvement, rappellent que les personnes les plus touchées par les violences sont celles qui peuvent difficilement lutter, faute d’écoute, d’aide, de moyens. Elles soulignent une fracture, une colère, qui montent et s’étendent, mais aussi la volonté de permettre à celles et ceux qu’on n’entend pas de s’exprimer.

Le mouvement entendait donc marquer un point de rupture avec un gouvernement et une politique, hypocrite et méprisante, qui relèguent la question des violences sexuelles et plus largement celle des droits des femmes et des personnes LGBTQI+ au second plan, d’abord en refusant de reconnaître et punir en leur sein les violences sexuelles, ensuite en différant toujours plus les questions et décisions relatives à ces droits.

Si les media ont tout de suite vu dans la présence de plusieurs tribunes une division entre féministes, toutes ont convergé pourtant vers la nécessité de faire corps face à un système qui cristallise et encourage les violences à l’encontre d’une large partie de la population. La question des violences sexuelles et sexistes fédère des luttes communes, qui, au-delà de la question des droits, ouvrent la voie vers la remise en question du système capitaliste patriarcal. Insister sur la division, c’était donc mépriser, décrédibiliser un mouvement qui prend de l’ampleur, mais aussi renforcer le fossé – jusqu’au point de non retour ? – entre une population opprimée et un gouvernement méprisant.

La tribune “Nous Aussi”, a d’ailleurs réagi, sur les réseaux sociaux, aux tentatives de manipulation médiatique en dénonçant l’“angle réducteur et caricatural [...] très loin de rendre compte de la dynamique en train de se mettre en place” et en rappelant “qu’expliciter nos désaccords tout en appelant à une manifestation commune est le contraire de la division. Il s’agit justement par nos discours d’enrichir les luttes féministes et d’obtenir des victoires pour l’ensemble des femmes”.

À Nantes : entre rupture et convergence

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À Nantes, l’organisation du mouvement s’est d’emblée confrontée à la rupture avec les organisations syndicales et associatives traditionnellement en charge de l’organisation de la marche du 25 novembre, qui n’ont pas su converger avec l’équipe d’organisation des marches “Nous Toutes” et “Nous Aussi”, composée de jeunes membres des associations féministes et LGBTQI+ de la ville. Si certaines divergences politiques sont à l’origine de cette scission, elles ne représentent pas à elles seules les problèmes qui s’y sont joués, renforçant tristement la crainte première du mouvement face aux organisations et partis. Dans les faits, la scission n’a pas empêché les nantais·e·s de choisir massivement leur cortège puisque c’est près de 700 personnes qui ont suivi la marche “Nous Toutes” contre presque moitié moins pour le cortège syndical et associatif.

Et pour cause, la marche “Nous Toutes”, construite autour d’un parcours à la fois symbolique et inclusif, était ponctuée de discours de divers collectifs qui luttent contre toutes les oppressions : violence sexuelles et sexistes avec l’association Féministes Plurielles, violences racistes avec le collectif antiraciste RACINE, violences obstétriques et gynécologiques, avec les élèves sages-femmes, violences à l’encontre des personnes LGBTQI+ avec l’association Nosig

Des discours justes, dans lesquels il a été question de l’intersectionnalité des oppressions, des leviers qui existent et dont les politiques ne font rien, de ceux qui devraient exister et pour lesquels la lutte est nécessaire, mais aussi du contexte social, politique et économique qui, aujourd’hui, conduit aux conflits, nécessairement violents, comme en Guyane ou à la Réunion.

Il n’est donc pas étonnant que la marche ait rencontré, en fin de parcours, l’autre mouvement populaire qui criait le même jour sa colère – celui des “gilets jaunes”, qui avait décalé l’heure de ses prises de parole devant la préfecture pour ne pas empiéter sur le mouvement féministe. Deux mouvements de la rue, aux méthodes diverses, aux caractéristiques différentes, mais qui expriment tous deux un ras le bol général face à des politiques méprisantes, des modes d’organisation inefficaces et la nécessité de s’organiser pour lutter. Si les applaudissements n’ont pas débouché sur des prises de parole communes, ils ont été le signe d’une compréhension mutuelle, d’un geste vers une convergence qui se joue dans la rue.

Cette rencontre entre les deux mouvements, tout comme la volonté intersectionnelle de la marche, peinent encore à se traduire pleinement dans les faits : le milieu social représenté dans les différentes marches féministes reste encore étroit, la conscience qu’un mouvement doit nécessairement contraindre, présente du côté les gilets jaunes, ne l’est pas encore totalement du côté du mouvement féministe. À l’image, symbolique mais importante, de la circulation seulement coupée en partie pour la marche, comme pour ne pas trop déranger… Pourtant, l’initiative est un succès, à Nantes malgré les deux blocs militants de départ, comme en France. Succès qui peut dynamiser le mouvement à condition de ne pas le considérer comme une fin en soiet d’en tirer la nécessité d’une auto-organisation, qui pourrait se construire notamment dans la perspective de l’organisation d’une grève le 8 mars. L’occasion de construire dans les faits l’intersectionnalité revendiquée et avec elle une lutte contre le capitalisme et le patriarcat.

Karine Prévot


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