Comme remède à la régression sociale et à la médiocrité culturelle

Théâtre
mercredi 2 janvier 2019

Ayant vu Entre avant la “conférence décalée” du metteur en scène Vincent Berhault et de l’anthropologue Cedric Parizot qui a participé à l’élaboration du texte, je suis saisie par la puissance de la pièce née de cette collaboration.

Pas convaincue de la nécessité de cet échange introductif. Il est d’ailleurs visible que l’essentiel de ce public convié au débat est composé de chercheurEs. On reste donc, malgré la volonté de décloisonnement – participant de l’abolition des frontières – entre soi. C’est la même contradiction et la même hétérogénéité indépassable qui m’a frappée lorsqu’en cours de spectacle un morceau de conférence théorique sur l’immigration – bien venue dans un article – a rompu le rythme théâtral savamment orchestré et soutenu. Comme le dit Vincent Berhault dans le monologue jonglé de la première partie, la frontière, thème du spectacle, est le “gouvernement du mouvement”. Or c’est bien la science de celui-ci qui structure l’admirable chorégraphie d’ Entre .

D’après le plan précis élaboré par le metteur en scène, assisté du chercheur, les danseurEs y font (presque) tout. Leurs contorsions ou leurs prestations de break-danse pouvant dispenser de tout commentaire. Si l’on conservait la présentation théorique, c’est avec eux et elles que nous aimerions dialoguer… infirmes que nous nous sentons en regard de leurs prouesses signifiantes.

Danse de la solitude

Encadrant, suscitant et rythmant cette danse de la solitude, de la souffrance et de la révolte, l’utilisation judicieuse d’un minimum de matériel : les barrières en ruban constituées et défaites en un labyrinthe instable lors d’une poursuite effrénée du/de la migrantE qui s’y trouve piégéE, comme les fauteuils métalliques de la salle d’attente de l’aéroport déclenchant à la fin un comico-tragique jeu de “chaises musicales” visant à parapher l’exclusion de celui qui incarne Merhan Karimi Nasseri, qui vécut seize ans dans l’indifférence générale, dans le Terminal 1 de Roissy. Ces jeux de scène dénoncent avec éclat cette société de contrôle dont parlait déjà Gilles Deleuze :“Les enfermements sont des moules, des moulages distincts, mais les contrôles sont une modulation, comme un moulage auto-déformant qui changerait continûment d’un instant à l’autre ou comme un tamis dont les mailles changeraient d’un point à un autre” (1).

Cet espace morcelé, mouvant, enfermant est continûment hostile. La présence de voyageurs et voyageuses “libres” et impassibles croisant celle du réfugié nous renvoie à notre propre indifférence coupable et mortifère autant que les interrogatoires à vide, hallucinants d’absurdité et les violences physiques du préposé.

Cette mathématique de l’espace est doublée et soutenue par celle du temps.

Une autre dimension

Temps bousculé du récit biographique – les plus anciens souvenirs d’enfance de Mehran en Iran ne venant que tout à la fin. Le fil de l’Histoire dans son déroulement linéaire se perd dans cette perturbation des lieux activée par la monstrueuse machination ou l’incurie administrative qui fait rebondir un innocent de pays en pays, d’avion en avion, sans chercher une issue à la situation. Ces espaces-temps bouleversés, chaotiques nous transportent dans une autre dimension : celle du politique. Le contexte, implacablement analysé par Christian Laval et Pierre Dardot dans La Nouvelle Raison du Monde (2), celui de la surveillance généralisée et de la mutation de l’humain en un “capital” exploitable ou jetable, prisonnier de “l’injonction entrepreneuriale de la performance et la réticulation de la surveillance généralisée”, physiquement pour les migrantEs – l’éploiement magique des corps décuplés, agile et maîtrisé des danseurEs conjurant symboliquement cette négation et cette destruction – mentalement et éthiquement pour nous touTEs qui sommes emportéEs aussi par ce cataclysme.

L’insupportable de la démonstration est heureusement allégée par les interventions comiques – notamment celles, au haut-parleur, en une syntaxe trébuchante, de l’employé de l’aéroport devenant ensuite garde-chiourme, un des rôles polymorphes de la pièce – servis par autant d’excellentEs comédienNEs et aussi par les effets de surprise du rythme lui-même – celui des déplacements et celui du dialogue.

Marie-Claire Calmus

  • Entre , par la Compagnie Les Singuliers, mise en scène de Vincent Berhault, librement inspiré de la vie de Merhan Karimi Nasseri, théâtre de l’Échangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, Bagnolet.

(1) Article paru dans L’Autre Journal en mai 1990, repris dans Pourparlers (1972-1990 ), Éditions de Minuit.

(2) Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison de Monde, Essai sur le néo-libéralisme , Éditions La Découverte, 2009.