Un credo international : la privatisation de l’école

mercredi 26 décembre 2018

Dans des pays aussi différents que les États-Unis d’Amérique, la France ou la Suède, le mouvement de privatisation de l’école est encouragé, financé par les États et influence fortement et négativement le système public d’enseignement. Pourtant les vertus supposées de l’enseignement privé ne résistent pas aux analyses des chercheur·e·s comme aux évaluations internationales.

Fiasco de l’enseignement privé, l’exemple suédois

C’est dans les années 1990 que la Suède supprime la carte scolaire et instaure le système des chèques éducation versés aux familles et utilisables dans le secteur public ou privé. Alors très peu nombreux, les collèges privés scolarisent désormais près de 20 % des élèves. [...] Les conséquences d’une telle marchandisation furent catastrophiques. La recherche d’élèves en vue d’accroître sa part du marché a perverti les relations pédagogiques, faussé les évaluations maison, défavorisé les élèves aux origines les plus modestes en détériorant la mixité sociale, augmenté les menaces de violence envers les enseignants et surtout les enseignantes… Ajoutons le constat de la moindre réussite des élèves dans le privé que dans le public à catégorie sociale égale. Toute ressemblance avec la situation consécutive au dualisme scolaire en France n’est pas fortuite. Entre l’année 2000 où la Suède occupait les premières places dans les évaluations internationales et 2015, la place du pays a reculé significativement notamment en sciences et en mathématiques. Et ce malgré une dépense éducative à hauteur de 7 % du PIB, la plus élevée d’Europe. Comme en France dans les années 1980 a été invoquée la “liberté de choix”. Puis est venue la municipalisation de l’école mettant fin au service public unifié. Ce système, où les enseignant·e·s sont recruté·e·s par les établissements dont un quart sans certification, perdure et la modeste proposition de limiter les profits des entreprises éducatives a même été rejetée par le Parlement suédois le 7 juin.

L’éducation ne peut être rentable

C’est ce que montre Samuel E.Abrams, directeur du Centre national d’étude de la privatisation de l’éducation à l’université Columbia aux États-Unis : “Ceux qui dégagent des profits dans ce secteur ont la motivation implicite de contrevenir aux intérêts des citoyens. […] La probabilité qu’il se produise des malversations augmente quand il y a la possibilité de faire des profits”. L’enseignement privé français commence aussi à attirer des appétits. Il peut être rentable dans la mesure où le coût du travail (le salaire des enseignant·e·s du privé sous contrat) mais aussi l’entretien des infrastructures et leur fonctionnement (largement subventionnés par les collectivités territoriales) ne sont pas supportés par les établissements privés eux-mêmes ! Ce miracle est dû à la Loi Debré de 1959. Ainsi le Fonds Providence Equity Partners a mis la main sur l’École internationale bilingue de Paris où les frais de scolarité sont de 6495 € par an. Le phénomène concerne surtout pour l’instant l’enseignement supérieur qui a absorbé 80 ?% de la hausse des effectifs étudiants ces dix dernières années. Il prend de l’ampleur face au sous-investissement de l’université publique et aux barrières érigées par le dispositif Parcoursup.

Le développement de classes hors contrat non subventionnées s’adressant à des couches sociales aisées semble aussi lucratif (Montessori, Steiner-Waldorf, cursus bilingues ou internationaux), d’autant que la Fondation pour l’école dirigée par Anne Coffinier, égérie de la Manif pour tous, en subventionne une partie grâce à la défiscalisation des dons. Des collectivités publiques, probablement illégalement, n’hésitent plus à subventionner des structures hors contrat. C’est le cas de la Normandie avec des classes Espérance banlieue dites Écoles de production.

Une seule école publique et laïque

Plusieurs états des États-Unis ont connu des grèves d’enseignant·e·s parfois prolongées. Avec des revendications sur les salaires, l’assurance maladie, les “performances individuelles”, mais aussi contre la privatisation de l’enseignement public avec les charters schools. Partout les expériences de privatisation de l’enseignement aggravent les phénomènes de ségrégation sociale, s’avèrent néfastes pour la qualité de l’enseignement et la réussite scolaire. Elles s’accompagnent de l’inculcation de dogmes favorables aux entreprises ou religieux ou les deux. Ainsi le système d’enseignement privé français catholique est-il compatible avec la logique de marché. Seule une école publique et laïque peut porter un projet éducatif émancipateur et démocratique à l’abri de tout dogme religieux ou libéral.

CREAL 76

Sources :

Hors contrat : comment comprendre le succès des écoles alternatives ?, Le Monde.fr du 31.08.18 ;

Privatisation de l’école, le fiasco suédois ; À qui profite la paix scolaire ? Les enseignants américains voient rouge, Le Monde Diplomatique , septembre 2018


(1) Voir L’école de demain ? dans Combat Laïque 63, page 4 (http://www.creal76.fr/medias/files/creal76-combat-laique-n-63-decembre-2016.pdf).