Les mémoires de la guerre : une expérience pédagogique

vendredi 23 novembre 2018

Il est normal qu’une revue se voulant syndicale et pédagogique traite de la guerre au travers de l’enseignement. Celle-ci est normalement abordée en Première – et les nouveaux projets de programme ne sont pas sans poser problème de ce point de vue aussi. Vous pouvez lire ci-dessous l’interview de deux enseignant·e·s du lycée Maurice Janetti (Saint-Maximin, Var) ayant mis en place un projet pédagogique avec un groupe d’élèves de Seconde. Il prend place dans le cadre de l’enseignement “Littérature et société” associant normalement un·e enseignant·e de Lettres et un·e enseignant·e d’histoire-géographie, avec un groupe d’élèves issu·e·s de différentes classes. Il ne s’agit pas de présenter un “modèle” pédagogique mais d’analyser ce qu’il est possible de faire pour travailler une question telle que la Première Guerre mondiale dans le cadre qui est celui d’un lycée avec ses contraintes, et dans le contexte d’austérité que nous connaissons.

L’Émancipation : Bonjour Coralie et Martin, et merci pour cet entretien ? Vous avez entamé un travail pédagogique autour des mémoires de la guerre, pourriez-vous en indiquer les grandes lignes ?

Coralie Gourgeon : Il s’agit d’un projet que nous avons amorcé avec un groupe d’élèves de Seconde dans le cadre d’un enseignement d’exploration “Littérature et société”. Ces élèves n’étaient a priori pas volontaires au départ. Nous avons préparé ce projet depuis l’année dernière, il va toucher plusieurs domaines d’activités. Aussi bien en français, en littérature, qu’en histoire. Nous allons par exemple recevoir un écrivain qui va venir animer des ateliers d’écriture. Par la suite il y aura également un projet autour du poète Guillaume Apollinaire (qui est mort le 9 novembre 1918, deux jours avant l’armistice), avec notamment l’écriture de calligrammes, et la participation à un projet sur Twitter : il y aura donc un travail important autour de ce poète.

Martin Gelly : Ensuite il y aura aussi un projet photographie avec l’artiste JR qui photographie des portraits et les colle sur des endroits divers, des murs, des sols, etc. On aimerait bien faire un travail autour de l’image ; l’artiste permet d’envoyer des fichiers directement sur son serveur, il les renvoie imprimés et ensuite nous n’avons plus qu’à les coller. Le but aussi, est de faire une journée – sans doute au mois d’avril (l’enseignement d’exploration s’arrête en avril) – de restitution de tous les travaux faits avec les élèves. Une journée avec une exposition reprenant tous les travaux faits, dans le domaine littéraire, dans le domaine historique. En histoire je les fais travailler sur les monuments aux morts, et sur les trajets des soldats dont les noms sont inscrits sur ces monuments. Grâce à la numérisation de toutes les archives sur la Première Guerre mondiale, nous avons pu avoir accès aux carnets de campagne, aux carnets militaires : il est donc possible de retracer le trajet d’une compagnie, donc d’un soldat, donc d’un soldat local ! Notre idée est aussi de mettre en place une semaine de projections cinématographiques avec cinq séquences de cinéma programmées pour les Premières (à l’origine nous aurions aimé faire ça pour tout le lycée, bien évidemment il y a la contrainte financière qui est centrale dans ce type de projets). Nous allons donc centrer cet aspect sur les Premières, qui ont dans leur programme d’histoire la Première Guerre mondiale ; ils vont voir Les sentiers de la gloire, Joyeux Noël, Cheval de guerre, La chambre des officiers, La vie et rien d’autre. L’idée est aussi que notre travail ne se limite pas à notre groupe d’élèves “Littérature et société” qui, comme l’a dit Coralie, n’étaient pas automatiquement très motivés car au au départ pas engagés volontairement dans ce projet. Nous essayons de mobiliser au delà de notre groupe d’élèves de départ, y compris en contactant les collègues du lycée pour voir s’ils voulaient et pouvaient participer.

L’Émancipation  : Votre projet pédagogique ne se limite pas au cadre de la classe, mais fait aussi appel plus largement aux familles ?

C.G. : À ce sujet nous avons eu des retours au niveau documentaire, des collègues sont venus nous voir en disant : “J’ai cela chez moi, je peux l’apporter ?”. Un collègue d’enseignement professionnel est allé au CDI déposer des revues. En fait cela évoque des souvenirs de famille, et fait appel à la mémoire familiale chez une bonne partie des enseignants.

M.G. : L’objectif du projet à l’origine n’est pas de travailler sur la guerre, mais sur la transmission de la mémoire de la guerre dans les familles, et à travers les générations ; pour nos élèves évidemment, ce sont leurs arrière-arrière-grands-parents qui ont participé à la guerre – s’ils l’ont fait – et ça remonte à très très loin. Mais justement ce qui nous intéressait était d’essayer de confronter les mémoires de chaque génération pour raviver la mémoire de cette guerre. C’est sur cela que nous essayons de travailler. Nous avions lancé un appel à témoignages dans le quotidien local Var-Matin. Nous avons eu tout de même quelques retours qui peuvent être intéressants, nous allons donc rencontrer des personnes intéressées, certaines ont envoyé des travaux qu’elles avaient faits, ou des travaux de recherches, notamment sur le 15e corps constitué de soldats provençaux. Juste une dernière chose sur les travaux que nous voulons réaliser : nous ne voulons pas nous limiter à notre groupe, nous avons élargi à la section professionnelle du lycée en les impliquant dans la construction d’un monument, sans doute un monument commémoratif, avec la plantation d’un arbre peut être dans la cour du lycée. Ils sont intéressés et nous ont donné un devis, les différentes sections de l’enseignement professionnel sont prêtes à participer aussi. C’est donc un projet qui en théorie touche tout le lycée et implique aussi des gens de l’extérieur.

L’Émancipation : Dans le festival de films que vous projetez, au moins trois voire quatre de ces films sont considérés comme étant des films nettement antimilitaristes… est-ce un hasard ?

M.G. : Ce n’est pas tant un hasard que ça, dans le sens où, sans être un grand spécialiste, il me semble qu’une grande partie de la production cinématographique, qu’on dira “moderne”, sur la Première Guerre mondiale est assez antimilitariste. C’est aussi une des caractéristiques de la mémoire de cette guerre : je pense que dans les esprits elle est restée comme une guerre terrible, elle a marqué les populations avec ses horreurs, les traumatismes qu’elle a laissés... parfois, c’est une guerre qui peut sembler plus marquante dans certains esprits que la Seconde Guerre mondiale, qui a fait pourtant beaucoup plus de morts. Déjà la Première Guerre mondiale est un sujet qui a été peu abordé au cinéma comparé à la Seconde Guerre, évidemment. En grande partie parce que concernant la Seconde Guerre, il y a beaucoup de films américains, et que les Américains ont quand même moins participé à la première. Et c’est vrai qu’il y a beaucoup de films antimilitaristes, en tout cas critiques vis-à-vis de comportements de l’armée. Donc ce n’est pas un hasard en soi, c’est aussi ce genre de films qui sont sortis. Et en tout cas ils constituent un message intéressant.

L’Émancipation : Pourquoi avoir choisi un projet structuré autour de deux disciplines ? Qu’est-ce que cela a apporté d’après vous ?

C.G. : Nous sommes dans le cadre de l’enseignement “Littérature et société”, moi je trouve très intéressant d’imbriquer les deux disciplines histoire et lettres, parce que finalement parler de littérature c’est aussi parler de la société. C’est vraiment cela que nous voulons montrer aux élèves, lier nos deux disciplines. Par exemple, Apollinaire était dans les tranchées, c’est un poète, c’est ainsi qu’il a commencé à concevoir ses calligrammes. Il me semble que cela va de soi, que c’est naturel d’imbriquer ces deux disciplines.

M.G. : Les deux disciplines, histoire comme littérature, sont de toutes les façons des matières littéraires donc cela se recoupe et se retrouve. Après j’avoue que je ne sais plus exactement comment on s’est mis à travailler ensemble sur ce sujet.

C.G. : Nous en avons parlé en salle des profs durant une récréation, tu m’as dit : “ça te dirait un projet sur la première guerre mondiale ?” J’ai dit “oui d’accord” tout simplement (rires).

M.G. : À l’origine nous ne voulions pas prendre une classe de Seconde en “Littérature et société”, nous voulions prendre une Première. Le problème, c’est que nous nous sommes vite rendus compte qu’au vu de l’ampleur du projet, et du programme des deux disciplines – avec le bac de français en fin d’année – nous ne pouvions pas grignoter des heures sur le programme pour mener à bien notre projet : cela aurait nécessité des heures en plus pour mener un tel projet. Nous avions bien compris que peut-être, cela ne coïnciderait pas forcément avec le point de vue de la direction, ni avec les possibilités concrètes. Donc nous nous sommes dit que finalement le format qui convenait le mieux était celui de l’enseignement d’exploration “Littérature et société”.

Par conséquent le projet se fait avec des Secondes, nous avons hésité un long moment, car nous avions déjà fait tous les deux l’enseignement “Littérature et société”, et c’est vrai que c’est un enseignement qui est difficile. Puisque cela intervient surtout en fin de journée, les élèves le choisissent sans savoir exactement ce qu’ils vont faire, un peu par défaut : certains arrivent dans cet enseignement d’exploration alors qu’ils auraient préféré faireun autre choix mais il n’y a plus de place donc ils arrivent dans cet enseignement pour cette raison. Ils ne savent pas ce qu’ils veulent et vont faire ; pour être honnête, les profs aussi au moment de la rentrée ne savent pas forcément ce qu’ils vont faire car ils ne savent pas avec qui ils vont de se retrouver en doublette. C’est donc très compliqué, nous avons eu la chance de pouvoir travailler ensemble. Donc dans ce genre de situations et avec ce genre de projets, on s’adapte un peu à ce qu’on a. Le format n’est sans doute pas idéal en l’occurrence.

L’Émancipation : Quelles sont les difficultés principales que vous avez rencontrées ?

M.G. : La dernière chose qu’on veut et qu’on va faire, c’est le voyage à Verdun que l’on met en place avec l’aide d’une association nommée le “Souvenir français”, qui nous a fourni un voyage quasiment clef en main : nous n’avons pas eu à chercher ni faire les réservations, le programme est tout fait, il est très intéressant, cela implique la visite du site, d’un musée, le fort et l’ossuaire de Douamont, l’ossuaire et le fort de Vaux… nous allons visiter la Voie sacrée, sur une période de trois jours. Là par contre, nous nous sommes retrouvés en difficulté !

C.G. : Quand nous avons eu les élèves en début d’année, nous leur avons parlé tout de suite de ce projet de voyage. Ils étaient très enthousiastes, et quand il a fallu concrètement officialiser la chose, et bien là nous avons eu affaire à une vague d’hésitations ; pour des raisons financières très compréhensibles bien entendu (nous avons proposé des aides mais parfois la démarche est difficile à faire pour certaines familles, c’est un point délicat à traiter). Mais aussi car certains élèves se sont désengagés, au sens propre comme au sens figuré.

M.G. : Il faut se rappeler que l’enseignement “Littérature et société” ne concerne pas une classe, mais des élèves de différentes classes qui ne se connaissent pas, et en fait le voyage pour eux se pose aussi de la façon suivante : avec qui je vais-je être, vais-je travailler avec d’autres élèves de ma classe ? On a beaucoup d’élèves qui n’ont pas voulu rater une semaine de cours et avaient peur de ne pas pouvoir les rattraper – en Seconde ?! – et surtout qui ne connaissaient personne d’autre ou presque : dans ces conditions, pour eux le projet en lui-même de voyage à Verdun ne les motivait pas assez. Il a fallu lutter un peu pour trouver 17 élèves suffisamment motivés. La difficulté, c’est que si le voyage se fait mais qu’il n’y a pas un groupe complet de 17 élèves, le lycée doit financer les places. Cette difficulté va néanmoins déboucher sur quelque chose de positif : c’est que véritablement les élèves qui participent au voyage sont très motivés, ont très envie d’aller sur ces lieux de mémoire et ça, par rapport à l’objectif initial, ça nous permet de retomber sur nos pattes. Mais cela met vraiment en lumière le problème de ce qu’est un enseignement d’exploration, parce qu’au final je crois qu’en faisant le compte, sur l’ensemble du groupe de départ seule une partie participe au voyage. Par ailleurs cela questionne leur engagement sur la suite du projet, et cela jette un certain doute.

Une dernière chose : le projet est labellisé dans le cadre des commémorations du centenaire, nous avons commencé à en parler en avril-mai et avons lancé le dossier de labellisation, peut-être que ce qui nous a ralentis, c’est l’officialisation assez tardive de la labellisation, en septembre. On ne pouvait pas lancer le voyage tant que nous n’avions pas la labellisation, de plus la labellisation n’implique pas que l’on ait un financement directement pour le projet pédagogique concerné : il faut faire un dossier de subvention. Nous ne sommes pas spécialistes de tout cela, heureusement le gestionnaire nous a aidés. Mais cela fait quand même beaucoup de travail et d’interrogations pour savoir si l’argent – le nerf de la guerre – sera suffisant pour réaliser ce projet. Donc nous sommes quand même très heureux d’être labellisés, cela donne une visibilité au projet puisqu’un journaliste de France 3 nationale nous a contactés et va venir nous filmer. Nous allons officialiser cela lors du voyage à Verdun, au moment de la visite du fort de Douaumont avec les élèves, donc on voit que le fait qu’il y ait une labellisation jette une lumière positive sur les projets mis en place. Nous espérons pour avril faire une belle journée de restitution avec une exposition (des gens nous ont proposé de prêter des objets voire une exposition complète). Nous espérons inaugurer le monument envisagé et intégrer la chorale du lycée. Lors de l’inauguration du monument on pourrait faire chanter “La Marseillaise de la paix”.

Propos recueillis par Quentin Dauphiné