Le temps du polar

Culture
samedi 30 juin 2018

Pour beaucoup, l’été est propice à la lecture de romans policiers, histoire de s’évader tout en plongeant dans les noirceurs humaines. Nous publions ci-dessous deux recensions de notre camarade François Braud. On retrouvera son regard sur l’actualité éditoriale du roman noir en consultant son blog https://broblogblack.wordpress.com/. On pourra aussi y suivre son nouveau feuilleton de l’été.

L’homme est bon

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L’homme est bon affirmait Rousseau. Et Pouy de rajouter mais le veau est meilleur.

Chez Jean-Hugues Oppel, l’homme est mauvais (forcément mauvais aurait ajouté Marguerite) mais on ne sait pas ce qu’il pense du veau.

Plus que mauvais, il est cynique. Plus que cynique, il est calculateur. Plus que ça, il est désespérant. On ne peut lui ôter de la caboche que pour avancer il faut écraser. On ne peut le convaincre de contempler car s’arrêter, c’est perdre. Il n’a même pas l’outrecuidance de faire semblant, de se justifier d’un chemin pavé de bonnes intentions, non, l’enfer il le construit sciemment tout simplement, pavé par pavé, dans la gueule de l’autre, dans ses dents, ou par derrière, c’est mieux, sur la bosse des maths, faut aplanir, rien ne doit dépasser, tout doit briller. Parce que ça l’arrange à court terme. Plus que court, genre long, il s’en déluge.

19 500 dollars la tonne est le dernier roman du barbu motard nogentais demi-suisse. L’auteur continue ses fouilles, pépère, charentaises aux pieds mais piolet dans la main, sur les gisements de terres rares (après Vostock déjà), ces ressources méconnues mais essentielles à de nombreuses marchandises mondialisées, notamment les numériques, c’est vous dire si sans on ne ferait pas avec. Donc convoitées. Donc qui rapportent. Donc qui attisent. De nombreuses personnes. Oppel nous propose d’en suivre quatre dans ce roman à plusieurs voix.

Tout d’abord Mister K, un mystérieux auteur d’une newsletter économico-financière à l’humour corrosif, qui cite Gide : “Tout a été dit. Mais comme personne n’écoute, il faut recommencer”. Une hyène pessimiste, un agent moraliste, doté du bon sens malheureusement loin de l’humain, un conteur pédagogue qui sait qu’enseigner c’est répéter. Alors, il répète...

Falcon est un tueur, un professionnel en fin de course, un sprinteur de l’élimination, en attente d’une éventuelle médaille, une en or : la réinsertion peinarde, la retraite pantouflarde, la fin de vie au soleil. En attendant de se dorer la pilule, il reste prudent et compte aussi sur la chance mais “cela n’empêche pas de faire preuve de réflexion, d’ordre, et de méthode”. En aura-t-il ?

Lady-Lee possède un badge qui ouvre de nombreuses portes car le sigle CIA les ignore. Elle a le verbe facile, de la répartie mais sait s’adapter : “Si vous n’aimez pas les queues de cheval, je peux me coiffer autrement”. Et elle obéit. On lui demande d’aller en République démocratique du Congo. Dans “le Nord-Kivu, ni connu !”. Alors elle y va. Ce n’est pas Tintin au Congo mais ça ressemble au Lotus bleu avec des méchants chinois et un magot de cassitérite (Sn02), principal minerai de l’étain.

Killer Bob est un “excellent trader, aux nerfs d’acier”, “assis devant ses quatre écrans plats superposés deux par deux”. Il scrute l’actualité financière, donc la géopolitique, comme “la température sociale à Caracas” ou “la terre [qui tremble] en Italie dans Le Latium” ou “le lynchage sauvage d’un ministre en Bolivie”. Killer Bob “ne travaille que sur titres, valeurs, produits dérivés et produits structurés à hauts risques financiers ; ceux qui gagnent gros”. Aussi est-il attentif à tout, même aux newsletters de Mister K.

Évidemment. On attend la rencontre mais aura-t-elle lieu ? Et qui va rencontrer qui ? Qui est Mister K ? Falcon va-t-il mener à bien sa dernière mission et ranger son matos professionnel dans un vieux coffre en rotin dans le grenier d’une cabane de pêche tropicale ? Lady-Lee a-t-elle vraiment toutes les cartes en mains ou n’est-elle pas dépassée par un vieux tour de magie ? Killer Bob va-t-il s’enrichir, s’appauvrir, tirer la leçon finale, ânonner l’amoral ou l’immoral ?

Oppel tisse avec délice, amusement et suspense la trame de ce thriller malin (dans tous les sens du terme). On apprend beaucoup car il sait se documenter le bougre mais peu aussi car on sait l’homme, quand il s’agit d’en avoir plus, toujours prêt aux basses soumissions et aux pires saloperies. On referme le livre en regrettant tout de même une chose et l’on peut en faire grief à l’auteur : pourquoi seulement 250 pages ? Hein ?

Au fait, qu’est-ce qui coûte 19 500 dollars la tonne ? L’étain. Et à quoi ça sert l’étain à part partouzer avec le cuivre pour faire du bronze et des monnaies antiques, des candélabres et des poignées de tiroirs au XVIIe, des sculptures au XIXe ? Des soudures électroniques et informatiques. Ha... Comme dirait Jorion, le dernier qui s’en va étain la lumière...

François Braud

  • Jean-Hugues Oppel, 19 500 dollars la tonne , La manufacture du livre, 2017, 250 pages, 16€90.

Les Arabes, “faut toujours qu’ils fassent leurs coups en douce, même morts”

Soit, puisque vous y tenez, je vais vous raconter.”

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Le narrateur est un vieil homme au verbe acéré, incisif, mordant et aux expressions désuètes, argotiques, datées. Celui qui écoute, nous qui lisons, vous qui le lirez, voulons savoir ce qui s’est passé en France en 1958, pendant les “événements d’Algérie”, dans le Jura. Un homme est mort. Assassiné.

Seulement, cette confession se fera au rythme du narrateur : “Mais ce sera comme je l’entends”. Et c’est aussi là que réside la force du roman. On ne sait jamais si on doit, justement, prendre pour des vérités, les assertions lâchées, les aveux déguisés, les faits déformés ? “Vous prendrez ou vous laisserez.”

Nous sommes prévenu.e.s.

Car celui qui parle n’y va pas avec le dos de la cuiller et a un sens du détail et de la lenteur qu’il assume (voir La Citation du jour sur mon blog : https://broblogblack.wordpress.com).

Circulant à bord d’une camionnette à la recherche de frets pour survivre, Gus et André croisent un vagabond, bizarre. Gus ne l’aime pas. Comme il ne goûte guère les Arabes  : “Là-bas, ils égorgent nos soldats. Ici, ils foutent le souk.” Aussi, quand ce dernier, au cours d’une rixe, est blessé au bras par un Arabe, c’est tout naturellement vers ce vagabond que se tourne André. Gus éprouve un tel abandon, un tel ressentiment qu’il décide d’aller en découdre avec les Arabes.

Avec Hével , l’énigme, s’il en est une plus intéressante que la peinture de cette France quelque peu grise, de ces femmes et ces hommes qui, au sortir de la guerre, en vivent une autre, sournoise, qui ne dit pas son nom, réside dans l’identité du vagabond et dans les actes de Gus. Qui est le premier ? Les seconds sont-ils honnêtes et francs ?

Patrick Pécherot excelle dans les descriptions de la France d’autrefois, mais ça on le savait déjà. C’est un écrivain avec du verbe, mais ça on s’en était aperçu. C’est un auteur qui sait mener une intrigue, mais ça, on n’en doutait pas une seule ligne. Pour celles et ceux qui s’en étonnent, je les renvoie à la bibliographie de l’auteur. Non, ce qui est bluffant, c’est sa capacité, avec ce roman, de nous laisser dans le doute, une fois la dernière page lue. Il nous laisse juge. Gus est-il un salaud ordinaire ou un homme dépassé par ses actes, un enfoiré de base ou un pantin broyé par l’Histoire ?

Pas de vérité assénée. Pécherot nous laisse décider. C’est là sa force. Il nous met en face, non pas d’une vérité mais de deux, dix, cent. À nous de trier.

Et, à la fin, on ne sait pas vraiment si on y voit plus clair qu’au début : “… la nuit va tomber”.

C’est évidemment le sens du titre “Hével” : “réalité éphémère, illusoire, absurde”.

François Braud

  • Patrick Pécherot, Hével , Gallimard, série noire, 2018, 18 €.