Mai 68 par celles et ceux qui l’ont vécu

Histoire
vendredi 25 mai 2018

L’ouvrage publié par les éditions de l’Atelier et par MEDIAPART regroupe les témoignages écrits d’anonymes qui ont fait ou observé Mai 68 ; les textes sont présentés par trois chercheur-e-s, Christelle Dormoy-Rajramanan, Boris Gobille et Erik Neveu, qui ont coordonné la collecte et organisé l’ensemble des récits, une “mosaïque”. De nombreuses photos, généralement en noir et blanc, illustrent le livre. Edwy Plenel a rédigé une postface justement intitulée Une histoire participative.

La parole sur les évènements a parfois été confisquée par une tête de gondole médiatique, récupérée par des idéologues qui ont vu dans Mai 68 l’origine de tous les maux, par exemple celui de l’individualisme contemporain. Or les témoignages s’inscrivent dans une dimension collective, celle d’un “tous, toutes ensemble” (manifestations gigantesques, occupations) qui n’occulte pas l’expression personnelle, foisonnante, parole libérée dans la rue entre inconnu-e-s, affiches sauvages, slogans sur les murs, discussions où chacun/chacune peut dire ce qu’il/elle pense sur son lieu de travail ou d’études. La force du mouvement reste d’être social, solidaire, et de remettre en cause toutes les hiérarchies, celle des “mandarins” à l’université, celle des chefs dans les usines et les bureaux, celle qui règne dans les partis, les Églises, les rapports profs/élèves, sans oublier la domination masculine. Titres et phrases mis en valeur s’avèrent particulièrement révélateurs : “Ce jour-là, le sempiternel : « Taisez-vous, Mesdames ! » ne marche plus” (Gisèle Moulie, employée des Chèques Postaux à Paris). Significatif aussi, “L’abandon du voile infirmier”, symbole d’un métier où les femmes étaient considérées comme des “bonnes sœurs laïques” (Élisabeth Balland). Autre caractéristique du mouvement, l’apprentissage de l’autogestion : “nous auto-organisons tout” raconte Michel Antony, alors en terminale à l’École normale d’instituteurs de Besançon, entretien, nettoyage, cuisine, réalisation et distribution de tracts, de panneaux d’affichage et banderoles.

Changer la vie !

Sont d’abord évoqués les prémisses de Mai 68, notamment en Guadeloupe, puis les soulèvements dans le monde étudiant et lycéen ; ensuite le regard se porte à hauteur d’enfant et plonge au cœur de la grève générale et des occupations. Mai 68 est également mis en perspective vu de loin, du Maroc ou de la campagne où les répliques des fortes secousses citadines sont affaiblies. Certain-e-s jeunes, emporté-e-s par le mouvement, ne comprennent pas bien ce qui émerge, mais bien souvent Mai 68 bouleverse la vie, nombre de textes témoignent d’une “révolution intérieure”, “dépucelage politique” selon Daniel Balizet, découverte de l’insolence, une nouvelle naissance (Monique Hebrard) pour les femmes, étudiantes “sages” ou mères au foyer isolées, soudain résolues à changer le cours du destin. Pour un ouvrier immigré “franchir les portes de l’utopie”, c’est devenir prof d’histoire.

Mais l’élan se heurte à la violence policière qui se déchaîne, et à celle des groupes fascistes ; les institutions veillent, l’armée se tient prête à intervenir, les appelés témoignent des menaces qui pèsent sur le mouvement. Après ces “rappels à l’ordre”, les derniers textes ouvrent sur l’après 68. Mai juin 68, ces deux mois exceptionnels ont donné l’impulsion aux engagements ultérieurs de nombreux témoins. “Je suis une fille de 68 !” s’exclame Anne-Marie Lallement, cinéaste de vingt-sept ans à l’époque.

Une euphorie totale mais...

L’ultime page a pour titre “une euphorie totale” : Catherine, étudiante âgée de vingt ans à cette période, résume bien l’atmosphère de liesse souvent ressentie dans le milieu par celles et ceux qui ont participé au mouvement : “le bonheur d’être tous ensemble dans un immense élan et une même volonté”. À Paris, l’exaltation est à son comble chez celles et ceux qui construisent les barricades mais l’allégresse déborde aussi en province, sur les campus plus calmes.

Cependant, la situation en milieu ouvrier nuance le tableau, les avancées sociales sont indéniables, mais prennent du temps et le patronat relève vite la tête. À cet égard, le témoignage de Daniel Graveson, tourneur sur métaux chez Delachaux, me paraît particulièrement poignant. Il décrit d’abord des conditions de travail très dures, presque insoutenables (“l’atelier des doigts coupés”), une grève qui permet d’obtenir d’importants acquis… mais souligne-t-il, les demandes concernant l’hygiène et la sécurité furent vite remises en cause, et lui-même, militant et meneur, fut licencié dès le mois de septembre.

L’intérêt de ce pavé de papier est de donner un panorama contrasté de Mai 68, de mêler l’intime et le politique, l’infime et le spectaculaire des embrasements parisiens, de mélanger des voix d’âge et de milieux très variés, de militant-e-s syndicaux et politiques de courants divers, d’offrir une vision multiforme de l’évènement, sans esprit partisan, dans un souci “polyphonique”. Le comité éditorial a travaillé à partir de deux mille pages de récits. Ceux qui n’ont pas trouvé place dans le livre sont publiés par MEDIAPART. D’ailleurs les témoignages continuent d’affluer et peuvent être mis en ligne, la parole sur Mai 68 coule encore à flot. L’histoire avec un grand H c’est aussi mon histoire, découvre Jean-José Mesguen, alors lycéen. Toutes nos histoires content l’Histoire de Mai 68.

Marie-Noëlle Hopital

  • Mai 68 par celles et ceux qui l’ont vécu , sous la direction de Gobille Boris, L’Atelier, mars 2018, 29,90 e.

À commander à l’EDMP (didier.mainchin@gmail.com).