Cinéma : Avril & Co

jeudi 5 octobre 2006
par  QD, Administrateur

(article publié dans la revue "L’Emancipation syndicale et pédagogique", numéro 2 d’octobre 2006)

http://www.emancipation.fr/emancipa/ecrire/?exec=articles&id_article=42

CINEMA

Avril & Co

Avril, de Gerald HUSTACHE-MATHIEU, France 2006
Ce film est parmi les plus originaux de l’année.

Premier long métrage du réalisateur de courts remarqués comme La Chatte andalouse où jouait déjà Sophie Quinton, il rompt absolument avec les poncifs du cinéma français, notamment autour du couple.

Curieuse solitude que celle de cette nonne qui se prépare à prononcer ses vœux définitifs, et qui, sur les conseils d’une autre, se jette sur les routes en vélo à la recherche de son frère jumeau.

La peinture qu’elle pratique en cachette aurait pu suffire à cette libération et on peut regretter que cette piste n’ait pas suffi-moins mélo que diverses reconnaissances familiales qui rappellent les "règles" de nos pièces classiques -et qu’elle n’ait pas été développée convenablement car le body painting collectif, sacrifiant à une certaine mode, vers la fin, n’est pas convainquant, surtout quand il se mâtine de "miracle" dans le songe final de l’héroïne.

Ce qui frappe est la justesse des dialogues et des comportements, en particulier entre le trio mâle et la jeune fille où, ô miracle, aucun machisme ne transparaît.

Ces marginaux se reconnaissent et s’aiment, sans se juger.

Comme de la famille (fraternité plus maternité), on aurait pu se passer de la fin tragique déclenchée par une religieuse caricaturale qui en évoque d’autres, dans des films célèbres ; bravo à l’interprétation sobre de Miou-Miou, éclipsée pourtant par la vitalité de la jeune interprète.

Un ton libre, voire libertaire, des images de bonheur radieuses qu’un fléchissement vers le pathétique altère quelque peu dans la seconde moitié de l’œuvre.

L’iceberg , de Dominique ABEL, Fiona GORDON et Bruno ROMY, Belgique 2006
Encore une oeuvre très personnelle qui tient du ballet, avec des évolutions entre grotesque et poésie ; les corps sont bien vivants, plus touchants que beaux, mais jonglent avec la mort du début à la fin, de la chambre froide au pôle, de la vie étriquée entre fast food et maisonnette à la fureur de la mer. Tout est dit de la difficulté de vivre, en famille notamment, entre deuil et rêve, larmes et rire. Le cadrage de l’image participe de cet équilibre-déséquilibre humoristico-tragique : horizontalité des plans du début évoquant la linéarité fastidieuse des vies, jeu entre eau et ciel dans la noyade évitée de justesse grâce à une main secourable.

Les réalisateurs sont aussi les acteurs principaux ; la facture du générique et la liste de remerciements prouvent qu’avec un petit budget, on peut faire une oeuvre marquante, détachée du lot. Bravo à Fiona Gordon, sirène anguleuse, accordée à l’océan, qui n’en oublie pas pour autant son humanité, voire ses devoirs.

Nos jours heureux, de Eric TOLEDANO et Olivier NAKACHE., France 2005
Plus conventionnel dans l’écriture filmique, le sujet aussi. Mais on n’échappe pas malgré outrances et redites au plaisir de retrouver sa vie de colon ou de moniteur-monitrice.

Le portrait de l’enfance comme des mécanismes de pouvoir entre adultes investis d’une fonction éducative, semble assez juste, nuancé dans l’ensemble : toute la gamme des émois et refus adolescents est abordée mais on regrette le côté caricatural de la métamorphose en poissarde d’une animatrice coincée. Son vocabulaire ordurier parait artificiel et rend peu vraisemblable son rapprochement avec le "directeur" finement joué par Jean-Paul Rouve.

Le spectateur est gagné par l’émotion née des liens entre deux mondes nullement faits pour s’entendre -l’hyper protection parentale étant fustigée dès le début. On serait volontiers resté là-dessus, la facilité comique de la dernière séquence affaiblissant l’ensemble.

La raison du plus faible, de Lucas BELVAUX, franco-belge 2005
D’une façon générale, bravo au cinéma belge et franco-belge qui grâce aux frères Dardenne et autres réalisateurs (saluons encore le petit chef d’œuvre qu’est Quand la mer monte de Gille Porte et Yolande Moreau) sort le cinéma actuel de l’enlisement dans ses cucuteries psychologiques.

L’atmosphère de désolation communiquée par les premiers plans du film (une démolition contemplée et ressentie par les autochtones) s’étend à l’ensemble de l’œuvre -peut-être pas assez progressivement ; il semble qu’on ait sauté un cran depuis la partie de cartes entre copains jusqu’à la décision du hold-up. Peut-être le scénario s’inspire-t-il d’un fait divers, mais il aurait dû insister davantage sur les étapes, sur les allers-retours du mûrissement du projet, surtout chez les deux anciens ouvriers qui y adhèrent immédiatement et même le fomentent. Ce pathos servira-t-il la cause sociale qu’il prétend au moins considérer sinon défendre, on peut se le demander.

Là où le documentaire tire sa force des plaintes des intéressés dans la mesure où elles s’articulent sur leurs luttes, ce choix de la délinquance violente présenté comme la seule issue possible au malheur général paraît complaisant, invraisemblable et dès le début porteur d’échec -en aucun cas exemplaire et pouvant redonner courage à ceux que l’économie a broyés.

L’interprétation est excellente, notamment celle d’Eric Caravaca ; l’agonie interminable de Luc Belvaux à la fin, par ailleurs bon acteur, un brin complaisante.

Vol 93 de Paul GREENGRASS, Grande Bretagne 2006
A signaler comme une curiosité par sa virtuosité technique (une étourdissante virevolte de caméra à l’épaule qui nous mêle aux acteurs).

Ce film ne mérite pas les éloges dithyrambiques dont il a bénéficié dans la presse.

Sans doute parce que, là aussi, l’impossible documentaire ou la fiction très romancée auraient pu seuls émouvoir-la réalité du drame mondial nous habitant encore.

Là, on n’a qu’une énième revue de la sophistication technique des USA (aviation, armée). Une oeuvre de propagande, pas une oeuvre d’art.

Tournage dans un jardin anglais, de Michael WINTERBOTTOM, Grande Bretagne 2004
On est loin du beau film qu’évoque ce titre. Il ne s’agit là que d’une aimable parabole, très habile, sur ce "foutoir" technique et humain qu’est la fabrication d’un film où intrigues personnelles et souci du bonheur interfèrent continûment avec les exigences et les caprices du travail de création. Une interprétation en finesse, admirablement critique du métier d’acteur, de Steve Coogan et Rob Brydon.

Marie-Claire CALMUS