“Bord de route”

Tribune féministe
mardi 24 avril 2018
par  Rosine

Parmi les nombreuses activités de l’Association Départementale du Planning Familial de l’Aude, Émancipation a choisi de s’intéresser à l’une d’elles, mise en place ces dernières années et qui touche à l’un des points sur lequel les féministes n’arrivent pas encore à s’accorder : la prostitution.

Émancipation : À côté des interventions habituelles du Planning, le PF11 a développé une nouvelle action en allant régulièrement rencontrer sur les routes du Narbonnais des femmes “en situation de prostitution”. Pouvez-vous nous dire pourquoi ?

Planning familial 11 : Nous avons construit ce projet suite à la lecture du rapport de l’IGAS de décembre 2012 : Prostitutions : les enjeux sanitaires , en prenant en compte – avec nos moyens – les recommandations qui y sont faites.

La mission rappelle tout d’abord que ce terme recouvre des réalités diverses, contrastées, en constante évolution, induisant donc des problèmes et des besoins variables en termes de santé”...

Il nous a semblé évident alors d’être présentes sur ce terrain-là et dès 2013 on a mis en place l’action.

Émancipation : En quoi consiste cette action ?

PF 11 : Nous tenons des permanences itinérantes régulières, c’est à dire que nous allons rencontrer ces personnes avec du thé, du café, des préservatifs, de la documentation... Cela se passe au détour d’une vigne, derrière un buisson, sur un parking... de Lézignan-Corbières à Nissan-les-Ensérune, vers Béziers, et de Narbonne à La Palme, vers Perpignan. Et ceci par tout temps et en toute saison...

Les personnes que nous rencontrons échangent des services sexuels contre rémunération et sont en situation de précarité.

Au départ, ces tournées permettaient de leur apporter du matériel de prévention comme des préservatifs masculins et féminins et des tests de grossesse, d’échanger avec elles, de les informer sur les dispositifs de santé existants.

Puis leur demande nous a conduites à les accompagner physiquement vers les services de santé dans les villes et ainsi déjà de les leur faire connaître.

Un long travail de sensibilisation en amont a été nécessaire pour que ces personnes prennent la décision de faire un geste pour leur santé. Et ce travail d’accompagnement est parfois mis à mal par la complexité d’accès aux dispositifs de soin ou même par un accueil jugeant dans ces services.

Petit à petit nous avons réussi à tisser des liens privilégiés avec ce public qui fait de plus en plus appel à nous sur les questions de santé sexuelle.

Émancipation : Vous pouvez préciser les thématiques abordées ?

PF 11 : C’est très varié ; on parle de parentalité, de douleurs de règles, d’avortement, des stratégies de réduction des risques, de l’accès aux soins mais aussi d’autodéfense, de concurrence entre les filles (prix, protection), de l’accès aux droits ou du rapport aux forces de l’ordre et à la loi...

Émancipation : Quel est le profil des personnes que vous rencontrez ?

PF 11 : La plupart sont étrangères, issues de différents milieux et de différents pays. Et toutes en situation de précarité. Ce sont majoritairement des femmes, des trans aussi ; elles ont de 20 à 70 ans ; la majorité de 25 à 45 ans. La plupart ont choisi d’être là et ne souhaitent pas faire un autre travail. la plupart aussi se nomment travailleuse du sexe.. Elles ont en commun des conditions d’exercice plutôt difficiles, du fait d’être exposées et rejetées. Ce ne sont pas toutes des victimes de traite ou de proxénètes, mais elles sont toutes victimes de la violence verbale régulière. On leur vole leur chaise ou leur parapluie qu’elles avaient cachés, parfois des monticules de terre sont placés sur le parking, du coup elles ne peuvent pas rester là... La précarité induit également des difficultés pour se loger, des coûts important pour le logement. Certains propriétaires en profitent.

Émancipation : Quelles sont les structures avec lesquelles vous pouvez travailler ?

PF 11 : Souvent ces personnes n’ont pas de droits Sécurité sociale et dans ce cas le Centre de Planification et d’Éducation Familiale et le CDAG (Centre de Dépistage Anonyme et Gratuit) sont incontournables : l’accès aux droits exige de multiples démarches administratives et stigmatisantes, rendues plus difficiles par la barrière de la langue, l’éloignement géographique...

Nous orientons aussi vers les Centres Médico-sociaux et dans l’Aude, nous sommes en relation avec l’intervenante sociale police-gendarmerie du CIDFF (Centre d’information sur les Droits des Femmes et des Familles) pour une aide sur les dépôts de plainte en particulier.

Par ailleurs nous utilisons sur les questions de santé des documents faits par l’association Cabiria de Lyon et pour les violences, nous utilisons la documentation de l’association Grisélidis de Toulouse qui a une expérience plus importante que la nôtre et qui nous soutient.

Émancipation : Quel est le positionnement du Planning national par rapport à la prostitution ?

PF 11 : Dès le congrès de 2012, l’avant dernier, notre mouvement a souhaité aborder la question non pas comme un affichage politique mais comme une prise en compte des réalités de terrain. Le Planning se mobilise pour dénoncer les conditions des personnes qui se prostituent et des travailleuses du sexe en l’inscrivant dans son combat contre les discriminations et la stigmatisation.

Le Planning familial pense que les lois qui condamnent le rapport sexuel tarifé en pénalisant les clients, pénalisent les personnes prostituées en priorité.

Défendre l’accès aux droits et à la santé sexuelle pour tou.te.s, au delà des positionnements abolitionnistes, prohibitionnistes ou réglementaristes, c’est la position actuelle du Planning, c’est aussi notre position dans l’Aude.

Nous avons constaté ici que les personnes ont peur et ont tendance à se cacher. La négociation de la passe se trouve raccourcie, d’où moins de temps entre autres pour évaluer les risques, notamment de violences. L’accès aux soins et aux droits s’en trouve aussi affecté.

Pour nous, ce ne sont pas des personnes à part et elles doivent bénéficier des mêmes droits que toutes les autres femmes.

Entretien réalisé par Rosine Charlut


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