Un collectif féministe à Nantes

Tribune féministe
lundi 23 avril 2018
par  Catherine

Au printemps 2016, à Nantes, lors du mouvement social, les insultes machistes, la misogynie, la brutalité quasi systématique de policiers envers des femmes a amené des étudiantes à réfléchir et s’organiser de manière un peu inédite. Entretien avec une militante.

Je n’étais pas dans ce collectif en soi (puisque je n’étais plus étudiante à ce moment-là), donc mon point de vue est purement personnel et je ne parle pas au nom de ce collectif. Disons que j’ai assez fréquenté les personnes qui le composaient pour savoir un peu ce qui s’y jouait.

La constitution du collectif féministe à Nantes au cours du printemps 2016 répond à plusieurs volontés :

- placer le féminisme au coeur des luttes : la lutte des femmes et des minorités de genre est bien souvent mise à l’écart, comme une lutte à part et qui prend trop de temps pour qu’on s’y arrête. Pourtant, les milieux militants, ainsi que, plus largement, les mouvements sociaux, ne sont clairement pas exempts de comportements et d’idées sexistes, à l’image de notre société patriarcale et machiste. Les hommes prennent plus la parole, ils sont plus écoutés, ils se posent et sont considérés comme des référents... Dans les manifs, ils sont beaucoup plus visibles que les femmes. Il ne s’agit pas d’affirmer que les têtes de cortège ne sont composées que d’hommes. Évidemment qu’il y a des femmes. Néanmoins, on ne peut nier que tous les moments d’apparition publique dans les luttes (AG, manif, action collective, blocages...) sont teintés d’un certain virilisme et de machisme. Les moments et espaces politiques de luttes ne sont pas à l’écart de ce monde dans lequel nous avons toutes et tous grandi. C’est pourquoi des femmes se sont organisées en vue d’affirmer leur présence et de rompre l’invisibilité dans laquelle le regard masculin du monde nous enferme. Il s’agit d’imposer le fait que les regards qu’on porte sur les luttes et les stratégies qu’on met en place ne sont pas masculins, mais doivent être féministes. Ces femmes qui se sont organisées sont donc apparues comme pleinement actrices du mouvement, et ont permis de placer le féminisme comme étant partie intégrante de ce qui constituait la force politique déployée à cette période.

- une autre raison, plus spécifique, de la création de ce collectif, a été la misogynie exacerbée des forces de l’ordre. Ainsi, une femme qui s’est fait interpeller s’est retrouvée face à la BAC qui déclarait “si même les pouffiasses s’y mettent maintenant !” et “pute !". Une autre femme, interpellée également, a été palpée par un homme de la BAC, tandis que ses collègues rigolaient “vous inquiétez pas, vous ne l’excitez pas du tout notre collègue”, ceci peu de temps après avoir plaisanté en disant “eh, mais on n’a pas vérifié si c’était une fille !”.

On a vu un policier donner un coup de matraque sur le ventre d’une femme manifestement enceinte (sa faute ? se trouver à proximité du cortège), ou avec des LBD, viser et tirer au visage de jeunes femmes. Citons aussi lors des sages manifs lycéennes de février : un policier a piétiné une adolescente sous ses bottes, un autre ouvre le crâne d’une étudiante à coup de matraque. Le 7 mars 2018, après l’expulsion militarisée d’un lieu abritant des exilé-e-s, une étudiante entend de la part d’un policier “allez va-y, suce...”

Par ailleurs, en dehors de ces éléments précis et révoltants, l’attitude de la police en manifestation est tout à fait caricaturale : aimer frapper, se plaire à blesser, être excité par la baston... autant de caractéristiques d’un corps de métier patriarcal et machiste, voire masculiniste. Dénoncer les faits précis commis par les policiers permettait aux femmes de ne pas se sentir seules face à ces agressions et de trouver ensemble les façons d’y faire face. Par ailleurs, l’organisation en collectif a donné des clefs pour comprendre le fonctionnement machiste de la police, pour dénoncer ce corps de métier comme étant le très digne représentant et garant du patriarcat.

Prendre part à la lutte en confiance

En période de mouvement ou non, l’existence d’un collectif féministe permet une ouverture de la parole, invite des femmes qui ne souhaitent pas fréquenter des hommes, à prendre part à la lutte en confiance. La constitution de cortèges féministes, avec des banderoles renforcées liées, s’est imposée assez naturellement, et fait écho aux raisons qui ont amené à la création d’un groupe féministe. Ceci d’autant que les premiers rangs des manifestations peuvent être assez testostéronés, puisque dans les représentations communes, ce sont les hommes qui se battent, en l’occurrence face à la police, et non les femmes. Aujourd’hui, ce collectif n’a plus exactement la même existence. Une partie de ses membres qui souhaitaient continuer de s’organiser a créé une association, Bonny Read, non par envie de rentrer dans la légalité pour être respectable aux yeux de la loi, mais pour pouvoir réserver des salles pour des événements politiques. Le printemps 2016 a permis de mettre en lumière un fait inéluctable : les femmes luttent et les luttes doivent être féministes. Bien entendu, le collectif féministe de la fac n’est pas le seul à avoir été moteur de cela. Mais il est vrai que sa visibilité, à travers à la fois sa présence sur la fac et ses visuels au cours des manifestations, a marqué le mouvement, et sans doute une génération de militant-e-s.Tout n’est cependant pas parfait. Dans les milieux autonomes, des agressions d’hommes sur des femmes sont toujours monnaie courante. Il manque un réseau de solidarité féministe, à l’intérieur des lieux, mais aussi qui traverse les endroits politiques, afin que ces faits ne se perpétuent plus. Il manque également encore l’implication des hommes sur le sujet. Non que ces hommes doivent prendre la place des femmes dans cette lutte. Mais il leur faut prendre position de manière ferme sur le sujet, et joindre le geste à la parole. Ils ne peuvent pas se cacher derrière le fait que c’est aux femmes qu’il appartient de lutter pour gagner le combat féministe. Ils doivent oser se positionner. Parce que bien souvent, quand un fait affreux survient, comme un viol par exemple, ce sont les femmes qui se retrouvent à tout gérer. Les hommes doivent s’impliquer, et dans les luttes, on manque de ce positionnement, et de discussions autour de ce que cela implique, de quelle manière ce positionnement doit intervenir. Toutefois, il est vrai qu’on observe de plus en plus d’hommes qui s’affirment féministes, ce qui montre qu’être féministe commence à ne plus être une insulte. Il faut également faire attention à ce que nos mots, nos combats, ne soient pas repris comme un produit marketing. En étant au CAN – Collectif Actions Nantaises, issu du Front social – je remarque qu’il y a un problème : on ne parle jamais de lutte des femmes, d’antisexisme et de féminisme. Presque jamais. Les espaces de composition sont, dirait-on, trop précieux pour que de tels sujets, sans doute trop polémiques, interviennent. Et c’est vraiment dommage. Il nous faut briser cet espèce de tabou qui nous empêche, dès que nous ne sommes plus avec notre groupe affinitaire, de mettre le féminisme sur la table. Le féminisme peine à apparaître dans tous les espaces de lutte. Or, il le faut !

Entretien recueilli par Emmanuelle Lefèvre

L’Émancipation syndicale et pédagogique – 3/04/2018 - page III (11


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