colloque sur la fondation de la FSU

jeudi 5 octobre 2006
par  QD, Administrateur

(article publié dans la revue "L’Emancipation syndicale et pédagogique", numéro 2 d’octobre 2006)

(article téléchargeable en PDF avec le reste de la revue à cet endroit)

COLLOQUE SUR LA FONDATION DE LA FSU

À Mâcon, nous n’étions pas d’accord.

Nous ne le sommes toujours pas !

L’Institut de la FSU organise les 14 et 15 décembre à Paris un colloque sur la fondation de la FSU. À cette occasion, cet article, qui montre comment cette fondation est directement liée à la scission de l’Ecole Emancipée, a été envoyé à l’Institut pour publication.

La FSU se penche sur son passé et sur ses origines. La fondation de la fédération est étroitement liée à l’histoire de l’Ecole Emancipée. Si celle-ci est aujourd’hui considérée comme une tendance fondatrice, il n’est pas inutile de rappeler que cette tendance a été profondément divisée au moment de l’éclatement de la FEN. Cette profonde division a duré plus de 10 ans et a abouti à la scission de l’Ecole Emancipée puis, après la perte du sigle, à la fondation de la tendance "Emancipation".

Retour sur une identité toujours vivante
L’influence de l’Ecole Emancipée était limitée au moment de la scission de la FEN. Malgré cela, la tendance a été très courtisée pour plusieurs raisons : il y a sa légitimité historique (elle a traversé tout le XXe siècle dans des périodes historiques très différentes) et le fait qu’elle soit liée aux fondateurs du syndicalisme français. C’est un militant de l’Ecole Emancipée (Marcel Valière) qui est à l’origine de la motion fondatrice de la FEN. Enfin la présence de l’Ecole Emancipée dans un syndicat donne une image pluraliste au syndicalisme.

L’Ecole Emancipée des origines est marquée par son attachement au syndicalisme révolutionnaire et à l’unité syndicale, par un antimilitarisme et un anticléricalisme sans concession et par une référence à la Charte d’Amiens . Les revendications sont liées à des pratiques novatrices coopératives dans les classes, et à la perspective de l’éradication du capitalisme.

Entre les deux guerres, l’Ecole Emancipée est dans une position tout à fait originale : c’est une tendance révolutionnaire et en même temps, au nom (entre autres) de l’indépendance syndicale, elle a rompu avec le parti qui s’est autoproclamé représentant de la classe ouvrière. Elle dénonce le stalinisme.

C’est ce positionnement qui permet à l’Ecole Emancipée de jouer un rôle décisif pour maintenir l’unité dans l’enseignement au moment de la scission du syndicalisme ouvrier en 1947.

Après 1968, tous les courants divers de l’extrême-gauche cohabitent dans l’Ecole Emancipée. C’est à cette période que toute une série de "positions fondamentales" sont élaborées. Si j’en cite quelques-unes, c’est pour qu’on mesure le virage idéologique qui a été nécessaire pour transformer l’EE en une "tendance de direction" de la FSU. D’autant que les militantEs de l’EE ont toujours défendu des exécutifs syndicaux homogènes et le droit des tendances minoritaires à présenter une alternative à la direction.

Que revendiquent les militantEs de l’EE dans tous les congrès syndicaux de 68 à la fin des années 80 ? La titularisation immédiate et sans condition de touTEs les précaires, les augmentations uniformes de salaires, le corps unique, le refus de la hiérarchie (les primes qui dégradent et les grades qui dépriment), la nationalisation sans indemnité ni rachat de toutes les écoles confessionnelles ou patronales, la grève générale et l’auto organisation des travailleurs/euses en lutte, la réunification syndicale avec droit de tendance, une structuration du syndicalisme en "fédération d’industrie" (ce qui exclut les syndicats nationaux corporatistes), l’indépendance du syndicalisme vis-à-vis du gouvernement et des partis, la rotation des tâches syndicales, le non-cumul des mandats, l’engagement dans les luttes contre le racisme, le sexisme, le militarisme, le nucléaire, en solidarité avec les peuples opprimés …

Dans les syndicats, l’EE dénonce symétriquement les deux grandes tendances "réformistes" (UID et UA), leur dépendance vis-à-vis des partis politiques, leur corporatisme et leur frilosité. La critique des bureaucraties syndicales est totale, aussi bien celle d’UID qui a multiplié les petits syndicats pour garder le pouvoir que celle d’UA qui a fondé une véritable "FEN-bis".

Le fonctionnement de la tendance Ecole Emancipée repose sur des Groupes Départementaux (GD), une équipe responsable changée tous les deux ans, des Collèges nationaux où s’élabore l’orientation et des "Semaines de l’EE" annuelles, rassemblements d’une dizaine de jours où, de façon conviviale, la plupart des grandes questions sont débattues.

Renoncement, lassitude et manœuvres d’appareil
L’Ecole Emancipée qui a compté près de 3000 abonnéEs à sa revue dans les années 70 s’est affaiblie à la fin des années 80. Malgré tout, son influence électorale dans la FEN n’est pas négligeable : plus de 5000 voix dans chacun des deux gros syndicats, SNI et SNES.

Des militantEs sont lasséEs par leur rôle d’opposantEs ou d’aiguillons qui ne parviennent pas à influencer les stratégies syndicales. Quand, avec l’écroulement de l’URSS, les dirigeants de la FEN entament leur marche vers la scission, l’unité de l’Ecole Emancipée va exploser.

Pourquoi les dirigeants de la FEN ont-ils voulu la scission ? Probablement parce qu’avec les mutations politiques de l’époque, ils ont cru qu’un syndicalisme d’appareil sans militantisme à la base, lié au PS et reconnu comme interlocuteur institutionnel, était possible et souhaitable. Sans doute aussi parce qu’ils se sont imaginé que tout ce qui, de près ou de loin, était lié au souvenir de 1917 allait s’écrouler et, que puisque le PC s’effondrait électoralement, UA qui lui était historiquement lié, allait faire de même. Et puis, il y avait à la fois un changement sociologique des enseignants et une évolution démographique qui jouaient en faveur du SNES contre le SNI. À terme, les manœuvres consistant à multiplier les petits syndicats ne pouvaient plus suffire à l’appareil UID pour conserver la FEN. La direction de la FEN a fait une grosse erreur d’analyse en s’imaginant que les syndiqués prendraient le parti de la fédération et que l’exclusion des syndicats à direction UA pouvait réussir.

Très vite, ce qui est à l’ordre du jour chez certainEs militantEs de l’EE, c’est beaucoup plus qu’une condamnation de la responsabilité d’UID dans la scission ou une forme de solidarité avec ceux qu’UID veut exclure.

En 1991, au congrès national de la FEN de Clermont-Ferrand, une motion commune (la charte de Clermont ) est présentée aux noms de trois tendances minoritaires : UA, "Autrement", c’est-à-dire le SNETAA et … l’Ecole Emancipée. Cette charte proclame l’inverse de ce que sont les positions de la tendance puisqu’elle oppose aux manœuvres fédérales la souveraineté des syndicats de catégorie et des revendications corporatistes. Ce texte provoque un vrai clivage à l’intérieur de la petite délégation de l’EE. L’éclatement n’a pas lieu à ce moment-là, parce que tout le monde a le souci de l’unité, mais il est en route. Il s’avère bien que des négociations ont commencé avec UA et Autrement pour créer une nouvelle fédération et que cette négociation se fait en dehors des structures de la tendance. Il s’avère aussi que les négociateurs sont prêts à reculer sur tout ce qui fait "l’identité" de l’EE.

Le processus en cours est confirmé à la "Semaine de l’EE" de 1992 à Saint-Pabu (Finistère). Parmi les invités, malgré des remous, il y a Raphaël Szajnfeld, responsable UA. Les négociations ont beaucoup avancé. La fondation du SNUIPP puis de la FSU ne va pas tarder.

De nos positions, faisons table rase
Le mode de construction de la FSU ne pouvait que diviser l’EE dès lors qu’il était exclu au départ qu’elle rejoigne la FSU comme tendance minoritaire en conservant ses positions "historiques". Le choix a été fait de noyer les tendances dans un unanimisme mou où les statuts comme l’orientation seraient acceptés par tout le monde. La FSU, dès sa fondation, reproduit l’éparpillement catégoriel et la logique des syndicats nationaux concurrentiels qui avaient largement contribué à l’éclatement de la FEN.

Une partie minoritaire de l’EE a, dès le départ, refusé de rejoindre la FSU. Des militantEs se sont désyndiquéEs ou ont rejoint la CGT ou la CNT. Dans le Puy-de-Dôme et le Finistère, les militantEs du primaire ont activement participé à la création de syndicats départementaux (qui ont rejoint Sud-Education au moment de la création de ce syndicat). En Seine-Maritime, des militantEs ont animé un courant original (TRANS) qui refusait la scission. Du coup, si l’Ecole Emancipée a été partagée à part sensiblement égale, celles et ceux qui sont restéEs à la FSU mais en refusant d’y dissoudre la tendance se sont retrouvés en position d’infériorité.

Il y aurait sans doute une vraie recherche à faire pour comprendre pourquoi tant de militantEs de l’EE ont cru (ça a été clair à Mâcon) que les positions historiques de l’EE étaient devenues utopiques ou obsolètes et que l’heure était venue de construire une "fédération unitaire et pluraliste" en abandonnant l’essentiel de l’orientation passée. On peut avancer plusieurs causes. Politiquement, l’écroulement de l’URSS a pu faire penser que les oppositions d’autrefois n’avaient plus de raison d’être. Il y a eu le poids et les méthodes d’une organisation politique (LCR) qui avait choisi dès le début les nouvelles alliances à imposer. Il y a eu aussi l’envie de ne pas être d’éternelLEs opposantEs et de diriger des syndicats. Dans ce processus, la "tactique" a pris le pas sur l’orientation.

Que reste-t-il de ce que fut l’Ecole Emancipée ? La "Justice" a accordé le sigle au courant qui a construit dans une négociation à trois (avec UA et Autrement) la FSU. Les historiens du syndicalisme pourront comparer point par point ce que fut l’EE et les positions défendues depuis la création de la FSU.

La précaritéet la titularisation immédiate ? Les motions quasi-unanimes votées à Mâcon puis dans tous les congrès parlent de "plans de titularisation" qui n’ont pas empêché depuis 15 ans les licenciements massifs et l’aggravation de la situation des précaires. Le corps uniqueet le refus de la hiérarchie ? Dès 1993, la majorité des délégués de l’EE a renoncé à se battre sur ces questions. La laïcité ? La FSU a abandonné ce qui était une position historique du syndicalisme enseignant (la nationalisation laïque). Ceux qui ont aujourd’hui le sigle EE ne font plus de différence entre public et privé. Le droit de tendance ? Il a été transformé en parlementarisme. Pire, les dirigeantEs des nouveaux syndicats venus de la CFDT qui adhèrent à la FSU sont, de fait, obligéEs d’adhérer à UA. La fédération d’industrie ? Ceux qui ont négocié les statuts de la FSU ont accepté d’entrée qu’elle soit une fédération de syndicats nationaux (souverains), c’est l’article 1. L’indépendance syndicale ? On plaisantait dans les années 70-80 sur les liens PC-UA ou PS-UID. Même si des militantEs non encartéEs de l’EE se sont laissé convaincre par le mythe du "nouveau syndicalisme, de lutte et pluraliste", les liens avec la LCR ne font pas de doute et le secteur enseignant de ce parti a joué un rôle décisif dans la scission de l’EE. La Charte d’Amiens  ? Elle a été rangée au rayon des archaïsmes. La réunification syndicale ? Elle n’a rien à voir avec le renforcement d’une fédération autonome aspirant, dans un cadre concurrentiel, à devenir une sixième confédération. Le fonctionnement de la tendance ? Il a été contourné dès le début de la construction de la FSU. Ce sont des structures indépendantes de la tendance qui ont nommé les déléguéEs en congrès ou distribué les décharges.

Le congrès de Mâcon
Nous n’avons été qu’une quinzaine dans la délégation EE du congrès fondateur à voter contre les statuts et/ou la plate-forme. Même sur un point qu’on pourrait juger mineur de l’orientation de l’EE (l’opposition au sport de compétition qui s’était manifestée par un engagement militant contre la coupe du monde en Argentine ou les Jeux olympiques de Moscou), la plate-forme de Mâcon était totalement opposée à l’histoire et à l’identité de l’EE.

Au vu de l’évolution de la FSU, nous n’avons aucun regret, au contraire. La pratique des motions communes et des consensus obligatoires fait qu’il n’y a ni véritable débat, ni syndicalisme révolutionnaire, ni opposition à la direction de la fédération. L’opacité de bon nombre de décisions en résulte. Tout pousse les opposantEs qui refusent la dilution de leurs idées ou de leurs pratiques à quitter la fédération et il faut être fortE pour développer une alternative à la direction "hétérogène" dans un tel cadre et avec ces statuts. Il serait peut-être temps pour la FSU de réexaminer sereinement le processus qui l’a créée, sans refaire l’histoire. En tout cas l’Ecole Emancipée méritait mieux qu’un tel aboutissement.

Pierre STAMBUL