Syndicalisme et transformation sociale

jeudi 5 octobre 2006
par  QD, Administrateur

(article publié dans la revue "L’Emancipation syndicale et pédagogique" ; numéro 2 d’octobre 2006)

(article téléchargeable en PDF avec le reste de la revue à cet endroit)

Syndicalisme et transformation sociale

Tel était le titre du forum organisé par Alternative Libertaire le 20 mai 2006 à propos de la Charte d’Amiens. Il n’est pas dans notre habitude de nous faire les relais des initiatives de telle ou telle organisation de type politique. Pour autant, cette initiative a été le lieu de débats qui peuvent intéresser tous les militants du syndicalisme de lutte. C’est cette raison qui pousse notre revue à en rendre compte, de même que nous évoquerons toutes les initiatives de cette nature.

Ce forum était divisé en deux parties. Nous passerons sur le débat de la seconde partie avec deux hiérarques de Solidaires et de la FSU, ce qui ne manque pas de sel... Nous nous intéresserons plutôt au débat historique sur l’actualité de la Charte.

Les origines de la Charte d’Amiens
Gérard Coste, militant syndical dans les Telecom et membre de l’Alternative Libertaire, rappelle le contexte syndical de l’époque : la CGT apparaît en 1895, c’est une petite organisation à l’échelle du syndicalisme européen (200 000 membres pour 6 millions de salariés), elle ne regroupe qu’une partie des syndicats existants (il existe de puissants syndicats réformistes non confédérés, comme les mineurs du Nord). Le congrès d’Amiens se tient dans le contexte de la lutte pour la journée de 8 heures, contre le militarisme... mais quelle est la raison de fond du débat du congrès d’Amiens ? Face à la CGT, le parti socialiste SFIO nouvellement unifié, fortede ses 60 000 membres, engage une concurrence pour la représentation des travailleurs et pour prendre la tête de la transformation sociale.

La question du rôle de la SFIO se pose d’autant plus que dans la CGT existent des courants politiques qui n’ont pas la même approche : des syndicalistes révolutionnaires qui regroupent à la fois des grosses fédérations syndicales (bâtiment, métallos...) et des petites fédérations très militantes (horticulture, bijoutiers...) ; des réformistes puissants dans certaines fédérations (livre, cheminots...) ; les guesdistes... et dans ces trois courants se trouvent des membres de la SFIO...

En fait, le grand débat se résume dans cette question : comment changer la société ? Avant 1905, il était assez simple pour les syndicalistes révolutionnaires de s’opposer aux guesdistes (y compris en s’alliant avec d’autres courants socialistes), et de refuser de lier la CGT aux organisations socialistes : le mouvement socialiste est divisé par la "crise ministérialiste" (1), le refus de reproduire dans le syndicat les divisions existantes dans le mouvement socialiste est facile à défendre. Ce sont deux grands changements qui modifient la donne : en 1905 a eu lieu l’échec de la lutte pour la journée de huit heures, qui constitue un échec du syndicalisme révolutionnaire et entraîne une remise en cause de la stratégie de grève générale ; d’autre part, avec l’unification du socialisme au sein de la SFIO, l’argument de ne pas reproduire au sein du syndicat les divisions politiques ne tient plus. Face à cela, et à l’offensive des guesdistes du Nord, la direction de la CGT réagit et cherche à régler le débat une fois pour toutes : ce sera la motion d’Amiens !

A ce propos, une mise au point a lieu sur le rôle de l’anarchisme dans la CGT de l’époque. Gérard Coste relève que le poids des anarchistes dans la CGT de 1906 est assez faible, il y a d’ailleurs un débat interne à l’anarchisme sur le problème syndical. L’élément important qui a pu faire croire à une puissante emprise anarchiste est la question de la grève générale : en la défendant dans le débat les responsables de la CGT sont assimilés aux libertaires. Ainsi il apparaît que certaines thématiques qui caractérisent la CGT ne sont pas portées par les seuls libertaires, qui ne sont d’ailleurs pas d’accord entre eux... Pour Guillaume Davranche (Alternative Libertaire) il y a deux sortes d’anarchistes dans la CGT : les inspirateurs de la Charte (Pouget, Monatte) qui privilégient d’abord l’unité syndicale, et d’autres (Yvetot, Broutchoux... ) qui sont plus explicites sur leurs préférences idéologiques.

Mais en fait, il semble bien que par-delà l’idéologie anarchiste ou pas, le syndicalisme révolutionnaire a en fait développé des formes d’actions correspondant à la culture ouvrière de l’époque : ce que propose la CGT (action directe, grève expropriatrice...) correspond à la culture des travailleurs très qualifiés qu’elle syndique. Ainsi plutôt que de voir uniquement les courants idéologiques, il faut aussi s’interroger sur l’adéquation du syndicalisme avec la culture de la classe ouvrière.

Les paradoxes de la Charte
Jean-Marie Pernot (membre de l’Institut de Recherches Economiques et Sociales) met en évidence un paradoxe de la Charte  : elle est très liée au syndicalisme de l’époque, et en même temps elle a connu une postérité considérable. Tous les courants issus de la CGT y font référence, et même d’autres courants (par exemple la CGC qui en 1944 y fait référence pour définir sa relation avec les partis...). Ainsi cinq thèmes de la Charte émergeront de manière récurrente dans les débats du mouvement ouvrier :

1/ "en dehors de toute école politique", aspect très différent du reste d’un syndicalisme européen où les syndicats sont souvent des émanations des partis sociaux-démocrates (2)

2/ la reconnaissance de la lutte des classes

3/ la liberté d’appartenance aux partis et la légitimité d’y militer (il n’y a pas de coupure totale)

4/ ne pas introduire dans le syndicat des choses extérieures à lui

5/ la notion de "double besogne", en liant la défense des intérêts quotidiens et l’émancipation intégrale des travailleurs ; cette thématique sera reprise à d’autres époques, sous des formes variées : ainsi le PCF qui organise les relations parti-syndicat autour de ces deux notions, le syndicalisme chrétien qui lui aussi – avec ses propres buts – avance des projets sociaux en lien avec ses revendications immédiates, ou encore la CFDT qui reprend cette "double besogne" en la résumant sous le concept d’autogestion.

Qu’est-ce qui contribue à cette postérité ? En premier lieu la formation du courant communiste après la révolution russe, sur le plan politique (scission de la SFIO) comme syndical (formation de la CGTU). La "bolchevisation" de la CGTU entraîne une résistance à la pression de l’Internationale Communiste qui forme des "noyaux communistes" dans les syndicats. En même temps la relation est compliquée entre PCF et CGTU, car la CGTU n’est pas toujours une courroie de transmission du parti (des dirigeants CGTU sont en effet tentés par faire l’inverse, en investissant le PCF pour le "redresser"). En tout cas, les dirigeants de la CGT réformiste (et plus tard de FO) condamnent cette imbrication entre parti et syndicat et font pour cela référence à la Charte d’Amiens . Cette référence sert de distinction par rapport aux communistes, la Charte est instrumentalisée comme élément de lutte politique contre l’influence du courant communiste.

Plus surprenant encore, la référence à la Charte dans d’autres courants. Ainsi le courant chrétien : le catholicisme social s’implante avec des partis forts en Allemagne et en Autriche ; en France, il n’y a pas de parti démocrate-chrétien fort, et lorsqu’il se forme avec le Mouvement Républicain Populaire, la CFTC à l’issue de son congrès de 1946 affirme sa coupure avec ce parti... en faisant référence à la Charte . La CFTC élabore un travail idéologique sur la Charte , et sa radicalisation après 1968 voit émerger la thématique de l’autogestion, dans laquelle le syndicalisme englobe les questions directement politiques. Ainsi la CFDT prétend-elle (frauduleusement !) reprendre le meilleur du syndicalisme révolutionnaire.

La Charte, symptôme d’une crise du syndicalisme révolutionnaire ?
A l’entrée du congrès d’Amiens, comme le relève un participant, plusieurs questions majeures ont été tranchées depuis quelques temps, comme par exemple celle de la grève générale. Si le débat revient, c’est que le courant syndicaliste révolutionnaire dominant est mis en cause. Cette crise s’aggravera : l’échec de la grève générale provoquera à terme une remise en cause rapide de la Charte , sans le dire ouvertement au début : une période de désarroi va survenir dans la CGT, les idées d’Amiens sont progressivement remises en cause et les années 1909-1912 vont être le moment d’un débat très nourri. La direction de la CGT martèlera la doctrine syndicaliste révolutionnaire, ce qui donnera lieu à une production littéraire importante (par exemple le roman de Pouget Comment nous ferons la révolution ). Ainsi, ce n’est pas forcément le parti socialiste SFIO qui pose le plus de problèmes, d’autant plus qu’il est divisé entre deux attitudes (les guesdistes d’une part, Jaurès d’autre part qui en parole affirme poursuivre les mêmes objectifs que les syndicalistes révolutionnaires). La crise vient du syndicalisme révolutionnaire lui-même, l’effritement de son projet préparant un alignement sur la SFIO en 1914 puis une remise en cause frontale de la Charte par les communistes après la Première Guerre Mondiale. Y compris les anarchistes se divisent par la suite : certains anarchistes -les fondateurs de la CGT-SR (3)- estime que la Charte a été impuissante à stopper la dérive réformiste de la CGT, et théorisent le passage de l’a-politisme (position de la Charte ) à l’anti-politique (c’est l’apparition officielle et théorisée de l’anarcho-syndicalisme). D’autres anarchistes au contraire, maintiennent la Charte pour préserver la perspective de l’unité ouvrière (la Charte a en effet permis la coexistence des différents courants du mouvement ouvrier dans la CGT) ; leurs positions, telles que la Charte de Lyon adoptée par la CGT-SR, manifesteront un mimétisme voire une nostalgie par rapport à celle d’Amiens.

Les références ultérieures à la Charte
Hervy, de l’Institut d’Histoire Sociale de la CGT, se pose la question : y a-t-il des moments après 1906 qui porteraient l’empreinte de la Charte , ou un rapport de forces qui rappellerait cette situation ? Certains éléments historiques contiennent des signes forts de référence à la Charte dans les débats.

D’abord dès la mise en place de l’Internationale Communiste : ce sont les militants français qui demandent l’assouplissement des conditions d’adhésion en arguant des questions liées à l’indépendance syndicale. Ensuite au moment du Front Populaire : le Front Populaire ce ne sont pas seulement les congés payés, mais aussi une volonté de résistance au fascisme, une volonté d’alliance entre le monde intellectuel et le monde du travail ce qui impose de respecter une certaine dimension sociale... le Front Populaire c’est donc aussi la réunification de la CGT et l’affirmation de l’autonomie syndicale, un moment où le syndicalisme exige sa reconnaissance et l’obtient. Les débats sur la question de l’Etat porteront aussi la marque de la Charte  : la CGTU communiste se méfie ainsi de l’Etat et s’oppose aux nationalisations, avant de changer de position en 1936 et de développer la notion de service public ; mais en 1939, Jouhaux scissionne la CGT en excluant non seulement les communistes, mais aussi tous ceux qui refusent la perspective d’un Etat fort (les exclus forgeront une "CGT-bis" avec des revendications très liées à la vie quotidienne des travailleurs). Le clivage sur la question de l’Etat va ainsi se poser ; par exemple le Manifeste des douze signé par des responsables CGT et CFTC en 1940, affirme que le syndicalisme doit participer à la construction de l’Etat, et les syndicalistes exilés à Londres vont développer le même point de vue. En revanche, les accords du Perreux en 1943 (4), ainsi que le Conseil National de la Résistance ne font pas apparaître fortement la notion d’Etat.

A la Libération, des questions soulevées par la Charte sont de retour. Ainsi, alors que les occupations d’usines lors du Front Populaire n’avaient pas pour but de les faire fonctionner (alors que la Charte précisait bien que le syndicat devait être l’outil d’organisation et de gestion de la société), à la Libération les choses sont différentes : il y a une mise sous séquestre des entreprises collaboratrices, et on reprend la production sous contrôle populaire. C’est la concrétisation de l’idée de grève générale, de prise des usines et de contrôle de la production par les travailleurs. Ces opérations d’autogestion de masse ont lieu dans des industries de pointe (métallurgie, énergie, aviation, textile, chimie...), les régions qui y échappent sont le Nord, les mines... Les débats de l’époque dans le mouvement ouvrier retrouvent une part de l’affrontement d’Amiens. Guy Hervy en conclue que la Charte est un révélateur de l’affrontement dans le mouvement ouvrier, elle matérialise un rapport de forces donné, elle est à la fois un point d’appui et quelque chose de "récupérable" pour certains courants du mouvement ouvrier dans la confrontation idéologique.

A la Libération toujours, De Gaulle doit tenir compte du CNR pour sa politique gouvernementale (ainsi s’explique la valorisation de la Révolution de 1789). La réponse de la bourgeoisie aux revendications ouvrières sera l’ordonnance sur les Comités d’Entreprise, rejetée par la CGT car elle ne procède pas à une reconnaissance de l’organisation syndicale, ni aux revendications de droits et de citoyenneté dans l’entreprise.

La Charte et le syndicalisme européen
Une question se pose : le même phénomène a-t-il eu lieu dans d’autres pays européens ? En Espagne la CNT se crée en 1910. Elle a des poins communs avec la CGT française, et d’ailleurs a initialement envisagé de s’appeler "CGT"... mais comme il n’y avait pas d’unité syndicale (du fait de la concurrence avec l’UGT liée au PS espagnol), il n’y avait donc pas besoin d’un document comme la Charte pour préserver idéologiquement la distinction entre réformistes et révolutionnaires ; la CNT peut en effet d’emblée s’affirmer comme anti-politique et anarcho-syndicaliste par contraste avec l’UGT. Mais les choses ne sont pas si simples : en 1927 une tendance de la CNT (les "trentistes") se forme pour critiquer l’insurrectionnalisme de cette dernière. En réaction se forme la Fédération Anarchiste Ibérique, qui se veut un outil de lutte contre la déviation supposée de la ligne syndicale : de fait on assiste à la mise en place d’un groupe politique constitué pour défendre une "ligne" syndicale... sinon il y a peu de traces de courants syndicaux proches.

Un débat a lieu dans la salle sur la question de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT, réunissant divers courants issus du syndicalisme révolutionnaire) formée en 1922, et de sa proximité avec la démarche de la Charte d’Amiens . Raphaël Romnée du Cercle d’Analyses Syndicalistes Révolutionnaires fait référence à la Charte de Berlin issue de la formation de l’AIT, Jean-Marie Pernot relève à ce sujet que si dans beaucoup de pays des courants syndicalistes révolutionnaires se maintiennent après la Première Guerre Mondiale, ils ne se trouvent pas au cœur du mouvement ouvrier, contrairement à la CGT française. De plus, relève Guillaume Davranche, l’AIT de 1922 se définit comme anarcho-syndicaliste et résolument contre les partis politiques ; ce ne sont pas les mêmes positions que celles du congrès d’Amiens.

D’une manière générale, il n’y a pas d’équivalent de la Charte française dans d’autres pays européens, car la relation entre le syndicat et le parti, et plus largement entre le syndical et le politique, est propre à ce pays. Ainsi en général c’est le modèle d’organisation de la Seconde Internationale (repris et durci ensuite par Lénine) qui domine, même si un débat sur la frontière entre le politique et le syndical existe quand même : ainsi le débat sur la grève générale dans le parti allemand, avec la position de Rosa Luxembourg qui est favorable à la grève générale contre la guerre (alors que les dirigeants syndicaux allemands sont les plus hostiles à la grève générale au sein du SPD). Les partis démocrates-chrétiens connaissent eux aussi ces débats (ainsi des syndicalistes qui sont "naturellement" candidats aux élections parlementaires). Disons-le clairement, postuler l’exceptionnalité de la démarche de la Charte d’Amiens semble réducteur, car la question de l’auto-organisation de la lutte, du passage des luttes économiques au projet de société, etc... ne trouve de facto pas de réponse dans les types d’organisation mis en place par les sociaux-démocrates, les léninistes, les staliniens...

Des questions encore actuelles
Des intervenants soulignent que l’on ne peut esquiver dans le débat la question des pratiques syndicales réelles, aussi bien pour la CGT de l’époque que pour le syndicalisme d’aujourd’hui. Les problèmes de démocratie, mandatement, congrès... ne vont pas de soi. Au-delà des textes, il y a la pratique. Ainsi, que se passait-il réellement dans les Bourses du travail à l’époque ? Jean-Marie Pernot insiste sur cet aspect en signalant que pour lui le critère principal est celui des pratiques syndicales et pas des étiquettes. Par exemple, Fernand Pelloutier met certes en place un bureau de placement ouvrier (échappant ainsi à l’emprise étatique et patronale, dans le droit fil de l’autonomie ouvrière), mais il reçoit une subvention pour cela... Le syndicalisme révolutionnaire charrie aussi ses illusions et ses réalités plus complexes que les discours. Y compris dans son fonctionnement démocratique : la règle du fonctionnement de la CGT d’alors c’est une organisation = une voix ; s’il y avait eu une répartition des délégués proportionnelle à la taille des syndicats, les syndicalistes révolutionnaires auraient sans doute été minoritaires (point contesté par Guillaume Davranche pour qui les syndicalistes révolutionnaires, s’ils n’étaient pas dominants dans toutes les fédérations de la CGT, étaient forts y compris dans des fédérations réformistes)... Il conclut en indiquant que le critère fondamental reste celui des pratiques, et qu’à cet égard la CGT de 1906 avait elle aussi des aspects contradictoires.

A propos de démocratie syndicale, il y a d’ailleurs un autre problème (toujours bien actuel !) qui est celui du mandatement. La logique un syndicat = une voix ne correspond pas seulement à une logique de calcul des mandats de congrès, mais aussi à la situation d’un syndicalisme en phase de construction avec des organisations très différentes : toutes les organisations doivent pouvoir s’exprimer (c’est par exemple le mode de fonctionnement de Solidaires aujourd’hui). C’est aussi une conception du syndicalisme : la "base" du syndicat n’est pas l’individu, mais le collectif syndical de base. Quoiqu’il en soit, y compris à cette époque le mandatement ne partait pas forcément de la "base"...

Raphaël Romnée intervient quant à lui sur le rapport aux institutions, en faisant le lien avec la situation actuelle. Au nom de quoi la CGT se disait-elle en-dehors des partis ? Au nom de ses pratiques réelles, où la classe ouvrière créait ses propres institutions et prenait ses affaires en main. L’autonomie ouvrière se comprend donc par rapport aux partis, mais aussi par rapport à l’Etat. Récemment un accord signé le 1er juin 2006 dans les PTT décrétait qu’il n’y avait plus qu’un droit syndical, celui pour les organisations qui font un score aux élections professionnelles : d’où retrait des panneaux syndicaux, locaux... pour les organisations qui ne s’y présentent pas. On est directement au cœur du sujet, le syndicat devant être conçu comme un regroupement de travailleurs qui doit opérer une rupture par rapport aux institutions étatiques.

Eh fin de compte, l’actualité de la Charte d’Amiens est une vraie question. Ainsi Laurent Esquerre d’Alternative Libertaire relève que la question des rapports entre politique et syndical se pose aussi en Allemagne, alors qu’on pensait les choses figées avec les rapports entre le SPD et la confédération des syndicats allemands (l’ADGB). Or aujourd’hui se développe une forte contestation de ce lien dans certains syndicats, du fait de certaines luttes récentes : ce mouvement pose la question de la satisfaction des revendications, mais aussi de la rupture avec le capitalisme. Autrement dit, même dans un pays considéré comme "l’anti-Charte d’Amiens", les thématiques portées par la Charte font débat !

Quentin DAUPHINÉ

Var

(1) En juin 1899, dans le contexte créé par l’Affaire Dreyfus, le socialiste Millerand participe à un gouvernement bourgeois de "défense de la République", ce qui crée une grande division dans le mouvement socialiste français entre partisans et adversaires de la participation gouvernementale.

(2) Ainsi la confédération syndicale allemande est-elle au départ la commission syndicale du parti social-démocrate, le SPD.

(3) En 1922 les dirigeants réformistes de la CGT organisent sa scission : il y aura la CGT réformiste et la CGTU (U pour Unitaire) révolutionnaire. En 1926, le courant anarcho-syndicaliste scissionne de cette dernière pour créer la CGT – Syndicaliste Révolutionnaire.

(4) Accords réunifiant la CGT.


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mardi 2 octobre 2007 à 13h32 - par  CNT-AIT

LA CHARTE D’AMIENS EST MORTE...

La « charte d’Amiens » est le nom du texte adopté lors du congrès de la CGT en octobre 1906. C’est depuis et de façon invariable devenu le texte de référence des syndicalistes révolutionnaires.

La charte d’Amiens est morte... très jeune. Elle n’avait qu’à peine 8 ans.

Depuis, se revendiquer de la charte d’Amiens, c’est se revendiquer d’un mythe. Certains « anarchistes » et autres « syndicalistes révolutionnaires » essayent régulièrement de réanimer le cadavre ? Quel peut bien être leur intérêt dans cette entreprise ?

Un texte de compromis historique ?

Les syndicalistes révolutionnaires oublient souvent de rappeler que ce texte est avant tout un texte de compromis entre les tendances anarchistes et réformistes (parlementaristes) de la CGT. Si, pour faire plaisir aux premiers, la Charte établit le principe de grève générale expropriatrice il assure surtout une bienveillante neutralité du syndicat envers les partis politiques qui, pour reprendre les termes de la Charte « en dehors et à côté, peuvent poursuivre en toute liberté la transformation sociale ». Alors que la CGT « apolitique » ne se donnera jamais les moyens de donner vie au principe de grève générale, les partis politiques sauront utiliser toute leur « liberté » ainsi garantie pour renforcer leur pouvoir sur le dos des travailleurs.

La neutralité politique à vécu ...

Dès 1922, à la re-création de l’AIT, l’apolitisme de la Charte d’Amiens était dénoncé pour ce qu’il était : une trahison contre la classe ouvrière, qui, sous couvert de « neutralité » consistait en fait à subordonner les travailleurs aux intérêts des partis politiques, dont il était évident après les épisodes de l’Union sacrée en 14, de la contre révolution en Allemagne et de la contre révolution bolchevique qu’ils étaient en opposition totale.

Nous ressortir la Charte d’Amiens aujourd’hui n’est pas anodin. Alors que tout le monde constate la perte de la mémoire militante et le règne de la confusion spectaculaire, on réexhume opportunément la vieille momie syndicaliste révolutionnaire, comptant ainsi nous refourguer sous les bandelettes quelques cadavres politiques décomposés depuis la chute du mur de Berlin. Cette régression permet en effet de trouver « normal » et « naturel » la collaboration avec des organisations politiques, voire d’ouvrir l’organisation « syndicaliste révolutionnaire » aux militants des partis et organisations politiques. Cela permet de créer des proximités (qui a dit des connivences ?) dans l’objectif d’une hypothétique refondation syndicale avec d’autres forces d’extrême gauche voire de gauche ... (cf. l’article sur le réveil des chats noirs de Politis http://www.politis.fr/article1293.html)

Syndicats vs classe

Aujourd’hui, il est temps d’en finir définitivement avec ces conceptions héritées d’un passé mythique. La Chartes d’Amiens clamait, et la Charte de Paris de la CNT avec elle - que « le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera, dans l’avenir, le groupement de production et de répartition, base de la réorganisation sociale ». Ce projet, rien moins que totalitaire - du Grand Syndicat s’apparente à celui du Parti unique ... Il s’agit d’une énième avant garde, dont on sait comment cela finit ...

Aujourd’hui, 100 ans après, la CGT et ses avatars sont devenus les partenaires obligés de l’Etat pour construire le spectacle de la contestation inutile. Quand au "mouvement anarchiste" il est partagé entre ceux qui vendent de l’anarchisme mais qui proclament ne pas être anarchistes et ceux qui défendent encore un projet de société.

Ce projet de société c’est le communisme anarchiste. Ce projet, qui rejoint l’anarchisme ouvrier globaliste de la FORA, appelle à un dépassement du syndicalisme. En effet, le syndicalisme étant un mode d’organisation dont la forme est structurée par le capitalisme (comme une empreinte en creux), il ne peut abolir le capitalisme sous peine de s’abolir lui-même. Donc s’il venait à gérer la société future, il reproduirait fatalement le capitalisme, les structures ayant toujours tendance à privilégier leur propre survie. (cf. à ce propos les textes sur la résistance au travail en Espagne révolutionnaire parus sur le site http://mondialisme.org)

Cette réflexion, mêlée et enrichie avec d’autres apports convergents (communisme de conseil, situationnisme, etc ...) amène aujourd’hui des syndicats CNT AIT à développer le concept d’autonomie populaire.

On est donc ici bien loin de la Charte d’Amiens ou de Paris et des statuts actuels de la CNT. Certes, on peut décréter le texte obsolète et donc aboli. Mais est ce bien important ? Ce qui compte, c’est le processus d’élaboration d’un nouveau référentiel anarchosyndicaliste idéologique et pratique, adapté à la réalité sociale actuelle. Ce processus doit être ouvert tout en étant cohérent, pour être opérationnel. Il doit se nourrir des réflexions et des expériences pratiques de tous ceux qui souhaitent y participer (la participation n’étant pas fondée sur un label ou l’appartenance - ou non - à une organisation - mais sur une volonté constructive et un minimum de clarté tant sur les objectifs que sur les moyens et sur leur articulation).

Tiré du bulletin Espoir numéro 4

http://cnt-ait.info/article.php3 ?id_article=1241

CNT AIT 108 rue Damrémont 75018 PARIS

contact@cnt-ait.info

(au passage, la CGT SR ne se réclamait de la Chartes d’Amiens que pour la dépasser. les textes de Besnard sur la création de la CGT SR sont sans équivoque à ce sujet. L’AIT s’est recréée en 1922 à berlin précisémént sur le rejet de la Charte d’Amiens, de sa fausse autonomie vis à vis des partis qui leur reconnait pourtant un rôle dans la transformation sociale, à côté des syndicat. Contre cette position a-politique, l’anarcosyndicalisme se définit par l’anti-politisme : non les partis politiques ne contribuent pas à l’émancipation, oui ce sont des organismes qui font partis du pouvoir étatico-capitaliste que nous visons à détruire. A ce titre, ils doivent donc être combattus sans relache en tant qu’ennemis des travailleurs.)

Voir en ligne : LA CHARTE D’AMIENS EST MORTE...