De la nécessité de critiquer radicalement le sport

jeudi 5 octobre 2006
par  QD, Administrateur

(article publié dans la revue "L’Emancipation syndicale et pédagogique", numéro 2 d’octobre 2006)

(article téléchargeable en PDF avec le reste de la revue à cet endroit)

De la nécessité de critiquer radicalement le sport

L’euphorie générée par les exploits de nos footballeurs nationaux nous a rappelé la dimension politique du sport. Les drapeaux tricolores qui décoraient les rues à chaque victoire étaient bien le ferment de la construction d’une identité nationale, contre l’ennemi, déguisé en footballeur pour l’occasion.

Au début de l’été dernier, des journaux libertaires ont publié un texte vantant le sport comme une "allégorie de la jubilation libertaire" (1). Ce texte ne fait pas l’apologie du sport-spectacle ou sport-business. Mais le sport n’est pas uniquement dévoyé par l’argent. C’est une institution dont la problématique dépasse la seule fracture de la professionnalisation ou de l’amateurisme.

La nature réelle du sport
En effet, le sport est aujourd’hui un vecteur central de l’idéologie dominante. Le danger que nous voyons dans la position pro-sport est de vouloir mélanger ses propres désirs – ce que nous voudrions que soit le sport – avec la réalité – ce qu’est vraiment le sport. Il ne s’agit pas d’adopter une position morale de type "arrêter d’aimer le sport", mais plutôt de s’interroger sur "quelle est la place, le rôle du sport dans notre société". Cette position nécessite d’avoir du recul par rapport à sa propre passion du sport. Les thuriféraires du sport nous présentent le sport comme la joie, le plaisir… Tous les phénomènes que nous voyons autour seraient des excès. Quand la violence, le dopage, la corruption sont généralisés, pourquoi nous parle-t-on toujours d’excès ?

Bien évidemment pour répondre à cette question, il faut se mettre d’accord sur une définition du sport. Une définition est déjà une prise de position politique. Toutefois, des éléments tangibles permettent de savoir que le terme "sport" n’apparaît qu’au début du XIXe siècle dans les écoles de la bourgeoisie anglaise. Il s’agit de transformer les jeux existants en y imposant des règles fixes, en les institutionnalisant. Le choix établit par les critiques du sport apparus après 68 est de distinguer le sport de l’activité physique. On peut définir le sport comme "un système institutionnalisé de pratiques compétitives, à dominante physique, délimitées, codifiées, réglées conventionnellement, dont l’objectif avoué est sur une meilleur concurrent (le champion) ou d’enregistrer la meilleure performance (le record)" (2).

Quelques facettes du sport
Le sport c’est la spécialisation, la préparation du corps pour une seule fonction. Le tennisman va développer un bras surpuissant, le cycliste des cuisses surdéveloppées. La spécialisation du corps, la rationalisation des gestes sont l’essence du capitalisme comme du sport. Cela ne concerne pas uniquement les pros. Dès le plus jeune âge, on brime l’enfant qui souhaite s’amuser avec le ballon, faire des gestes non-académiques pour lui enseigner un type de mouvement. Le plaisir est remplacé par l’efficacité. Pour parfaire cette préparation le dopage est incontournable à haut niveau, mais il existe aussi chez les amateurs. Avec le dopage, c’est bien une société qui va de travers tant son utilisation est massive aussi chez les salariés pressurisés.

Le sport c’est la violence. La violence faite à son corps. Le sport, à la différence de l’activité physique, ce n’est pas la santé. Ce sont des blessures à répétition. Les milliers d’amateurs qui souhaitent courir le marathon connaissent les dangers de l’entraînement : tendinite, mal de dos… Le sport est une activité physique qui se prépare au millimètre tel un moteur (mais des fois ça casse...) Ensuite c’est la violence sur le terrain. La finale de la coupe du Monde et le coup de boule de Zidane nous l’a rappelé. Cette pratique n’est pas propre au sport pro, mais bien généralisée, y compris chez "les sportifs du dimanche". En 2006, des arbitres de championnats amateurs ont arrêté de siffler, fatigués des menaces perpétuelles, allant jusqu’aux menaces de mort. Pas un centime en jeu pourtant. La violence du terrain, de la compétition, seulement.

Le sport c’est l’apprentissage des valeurs capitalistes. Le coach, le manager est une figure majeure de l’entreprise néolibérale comme du sport. Sa fonction est la même : organiser la sélection des meilleurs individus. Cela passe par la mise en concurrence des membres de l’équipe les uns contre les autres pour établir une hiérarchie. On nomme ainsi le capitaine, les titulaires, les remplaçants et ceux qui n’ont pas leur place. Manque de talent ou manque de travail. Peu importe, ce n’est pas le problème du coach. Lui, il organise en excluant les plus faibles… En tout cas, on est loin d’un projet libertaire.

Le sport contre le politique
La place du sport dans la société ne cesse de croître. À chaque événement, son lot de records d’audimat, de ventes de maillots, de rassemblements dans les rues. "Toutefois, la critique du sport est absente, même du discours révolutionnaire : soit parce que ça n’a aucun intérêt (c’est une affaire de sportifs), soit parce qu’on ne souhaite pas se mettre en porte-à-faux avec une pratique si populaire" (3).Pourtant, le sport reste est un moyen essentiel de détourner de la question sociale. "Il faut tenir jusqu’en juin. Après, les Français seront occupés par <?xml:namespace prefix st1 ns "urn:schemas-microsoft-com:office:smarttags" /><st1:PersonName ProductID="la Coupe"><I>la Coupe</I></st1:PersonName><Idu mondepuis les vacances"} expliquait un proche de M. Sarkozy, fin avril, en pleine affaire Clearstream ({{ {Le Monde} }}, 29 avril 2006) {"Il s’agit bien de cela le politique et la contestation sont neutralisés par le sportOn s’en prend à l’incompétence des entraîneursmais pas à son patronOn s’engueule pendant des heures à parler stratégiemais jamais on ne discute de l’avenir que nous réserve le MedefLa force du sport est de produire tout autant de l’idéologie capitaliste de la performance que du spectacle pour celles et ceux qui n’auront bientôt peut-être même plus de painTant qu’ils ont des jeux…"} (3)



{{Gildas}}

{{Membre d’Offensive}}

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(1) {{ {Le Monde Libertaire} }}, n°1443, 15-21 juin 2006 et {{ {No Pasaran} }}, n°50, été 2006.

(2) {{Frédéric Baillette}}, {{ {Les arrières-pensées réactionnaires du sport} }}, {{ {Quasimodo} }}, octobre 1996.

(3) {{ {Offensive} }} n°11, septembre 2006, p.13.