Où en est le Venezuela ?

samedi 20 janvier 2018

Pour la droite, c’est une horrible dictature sanguinaire. Pour une certaine gauche, le chavisme est une expérience socialiste sabotée par l’impérialisme. Nous avons interrogé Thomas Posado, docteur en sciences politiques, qui a séjourné dans ce pays.

L’Émancipation : Peux-tu te présenter ? Ton parcours, ton positionnement politique, ton séjour au Venezuela, tes écrits…

Thomas Posado : Je m’appelle Thomas Posado. Je suis docteur en sciences politiques à l’Université Paris VIII, auteur d’une thèse sur les recompositions syndicales dans le Venezuela d’Hugo Chávez. Je milite depuis de nombreuses années dans la gauche radicale. J’ai découvert le Venezuela en 2006, enthousiasmé à l’époque par la rhétorique anti-impérialiste d’Hugo Chávez et j’y ai séjourné un an dans le cadre d’un stage auprès d’une radio de quartier dans un barrio de Caracas. J’ai vu un pays avec des perspectives révolutionnaires et j’ai pu constaté que l’horizon s’est assombri et le processus politique s’est institutionnalisé au fil de mes séjours de plusieurs mois pour réaliser ma thèse, en 2010 et 2013.

L’Émancipation : Le chavisme a été vu comme une nouvelle forme de socialisme. Qu’est-ce qui a changé au Venezuela ? À qui appartiennent les moyens de production ? Y a-t-il eu réduction de la pauvreté ? Partage des richesses ?

T. P. : La pauvreté a été fortement réduite, principalement entre 2003 et 2007. La pauvreté a été divisée par deux, l’extrême-pauvreté par trois. Les classes populaires vénézuéliennes ont fait avorter plusieurs tentatives insurrectionnelles de l’opposition (un coup d’État militaire en avril 2002, un blocage de l’économie entre décembre 2002 et février 2003). Après ces événements, le gouvernement Chávez a mis en place des “missions”, des programmes sociaux financés par la rente pétrolière (le cours du baril de pétrole dépasse les 100 dollars durant ces années-là), qui ont amélioré le quotidien des classes populaires vénézuéliennes en termes d’éducation, de santé, d’alimentation… Les structures de l’économie vénézuélienne ont en revanche peu changé. La part du secteur public dans le PIB a stagné durant le processus bolivarien, légèrement inférieur à un tiers de la production totale. Hugo Chávez a nationalisé des entreprises, indemnisées au prix du marché, mal gérées et peu productives.

L’Émancipation : Comment fonctionne l’économie vénézuélienne (production, importations, exportations) ? Comment expliquer la crise économique sans précédent, l’hyperinflation et les pénuries ? Y a-t-il sabotage de l’économie ? Spéculation ?

T. P. : L’économie vénézuélienne est rentière, dépendante d’un seul produit, le pétrole, qui représente plus de 95 ?% de ses exportations. Cette dépendance date du début de l’exploitation de l’or noir au Venezuela, il y a un siècle. Hugo Chávez a réussi après maints affrontements, à récupérer le contrôle de la rente pétrolière, à en redistribuer une partie mais n’a pas réussi à diversifier l’économie vénézuélienne, ce que n’avaient pas réussi non plus ses prédécesseurs avant lui. Nicolás Maduro aggrave cette dépendance aux matières premières avec le projet de l’Arc Minier de l’Orénoque, une zone représentant 12 ?% du territoire national, qui serait livrée aux multinationales étrangères pour l’exploitation de l’or, du coltan, de la bauxite, en dérogeant aux droits des communautés indigènes qui vivent sur place, au droit du travail et au droit de l’environnement sur le modèle des Zones Économiques Spéciales chinoises. Une autre cause concourt à la crise actuelle : le détournement du taux de change. Les entreprises ont obtenu plusieurs centaines de milliards de dollars pour des importations surfacturées ou non réalisées avec la complicité de hauts fonctionnaires gouvernementaux. La différence entre le taux de change officiel et officieux avec le dollar atteint aujourd’hui une échelle de 1 à plus de 8 ?000. Dans ces conditions, les importations sont très difficiles et la population subit de graves pénuries d’aliments et de médicaments.

L’Émancipation : Maduro est soutenu par certaines forces progressistes en Occident pour sa résistance à l’impérialisme et diabolisé par les médias et la droite. Qu’en penses-tu ?

T. P. : La diabolisation de Maduro par les médias et la droite internationale est réelle. L’opposition, putschiste en 2002-2003, néolibérale dans son positionnement économique, est dépeinte comme de gentils démocrates, revendiquant la liberté contre une dictature totalitaire. Ce n’est évidemment pas le cas ! En février 1989, pour faire appliquer un plan d’ajustement signé avec le FMI, ils ont réprimé la population au prix de plus d’un millier de mort-e-s en une semaine. Le soutien acritique à Maduro me semble également une erreur. Aussi réactionnaire que soit l’opposition vénézuélienne, le gouvernement Maduro connaît une dérive autoritaire qui ne touche pas seulement les élites d’opposition. Les élections syndicales sont reportées sine die, des “organisations de libération du peuple”, selon les ONG de défense de droits de l’homme, sont responsables de plusieurs dizaines d’assassinats extra-judiciaires sous le prétexte de lutter contre l’insécurité.

L’Émancipation : La droite au Venezuela a tenté plusieurs coups d’État contre Chávez. Est-ce une droite “démocratique” ? Ou faut-il craindre le pire si elle revient au pouvoir ?

T. P. : C’est une coalition de partis très hétérogènes, allant d’un post-maoïsme à la droite la plus radicale. Son habillage “démocratique” est évidemment une façade. La répression du Caracazo en février 1989, évoquée plus haut, et les tentatives de renversement de Chávez en 2002-2003 en attestent. Son retour au pouvoir serait sans doute l’application d’une austérité brutale pour la population et un alignement sur les États-Unis. L’opposition a d’ailleurs approuvé les récentes sanctions de l’administration Trump qui rendent plus difficiles l’accès du Venezuela au financement de sa dette malgré les conséquences dramatiques que les décisions états-uniennes peuvent avoir pour la population, chose qui visiblement leur importe peu.

L’Émancipation : Y a-t-il eu des morts des deux côtés pendant les manifestations de cet été ?

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T. P. : Oui. Un rapport de l’ONU, jugé partial par le gouvernement, le plus complet sur la question des manifestations et des violences d’avril à juillet, fait état de 73 morts dont la responsabilité peut être incombée au gouvernement (soit par les forces de l’ordre, soit par des groupes armés pro-gouvernementaux, des “colectivos”) et 28 à l’opposition, dont certains cas de lynchages de militants chavistes, qui relèvent d’une vengeance de classe particulièrement préoccupante. On peut tirer quelques enseignements de ces données : que les violences politiques ont eu lieu des deux côtés, que la répression gouvernementale a été disproportionnée et que l’opposition ou au moins une partie d’entre elle, a des pratiques particulièrement violentes. Si on compare le ratio victimes du côté du gouvernement / victimes du côté de l’insurrection armée, on atteint un niveau de violence de l’opposition sans commune mesure avec ce qui se passe en Palestine, sans que les médias européens ne s’émeuvent de la “dictature Nétanyahou”.

L’Émancipation : Y a-t-il une internationalisation du conflit vénézuélien (menaces de Trump, décoration de l’opposition vénézuélienne par le Parlement européen, soutien de l’OEA à l’opposition) ? Y a-t-il ingérence ? Que deviennent les accords avec Cuba (pétrole contre professeurs et médecins) ?

T. P. : Oui, il y a une projection géopolitique de chacune des puissances sur le Venezuela. D’un côté, l’Union Européenne et les États-Unis. Les principaux gouvernements européens (Rajoy, Merkel, Macron) ont accueilli les dirigeants de l’opposition. Le Parlement Européen a décerné le prix Sakharov à l’opposition vénézuélienne, voté un embargo sur les armes au Venezuela et gelé les avoirs d’un certain nombre de dirigeants vénézuéliens. Les États-Unis sont allés plus loin dans l’ingérence, avec en plus du gel des avoirs de hauts dignitaires, la menace d’une “option militaire” de Donald Trump dans sa fuite en avant belliciste et, surtout, une interdiction de contracter de nouvelles obligations envers l’État vénézuélien ou l’entreprise pétrolière publique, alors que le pays s’approche du défaut de paiement avec une dette qui est estimée à 150 milliards de dollars. À l’inverse, la Russie et la Chine acceptent un rééchelonnement des paiements. Les montants sont tels que seuls un moratoire, voire une annulation partielle ou totale de la dette permettraient à l’économie de redémarrer et de mettre fin aux pénuries. Les échanges avec Cuba perdurent mais affaiblis, d’une part par la crise au Venezuela qui a besoin de capitaliser chaque baril de pétrole, d’autre part par la diversification des partenaires commerciaux par Cuba, notamment avec l’amorce du dialogue avec les États-Unis.

L’Émancipation : Sur quelles forces sociales s’appuie le régime ? Et la droite ?

T. P. : L’armée demeure un soutien fidèle du gouvernement Maduro. Hugo Chávez ,qui en provenait, a bénéficié de sa fidélité. Nicolás Maduro, loin d’avoir la même autorité que son prédécesseur, cherche à maintenir cet appui en lui octroyant des privilèges substantiels. Un tiers des ministres en sont issus. De nombreuses entreprises publiques sont désormais dirigées par des militaires. Les classes populaires, base sociale traditionnelle du chavisme, s’éloignent du gouvernement. Dans les zones rurales, le chavisme résiste mieux, les pénuries alimentaires étant moins fortes. Dans les zones urbaines, les classes populaires sont davantage déçues du gouvernement au point qu’on a pu voir l’opposition l’emporter dans certains barrios. Le gouvernement a mis en place des Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP) distribuant de la nourriture dans les quartiers populaires, avec plusieurs limites. Ce panier est loin de subvenir aux besoins mensuels des personnes dans un pays où le salaire minimum, rongé par l’hyper-inflation, ne représente plus qu’un quart des nécessités d’un foyer. Ce panier est attribué en échange d’un soutien politique au gouvernement. Ne pas aller voter peut entraîner sa non-distribution. Même si l’opposition commence à gagner de l’influence dans les quartiers populaires urbains, sa base sociale traditionnelle depuis l’accession au pouvoir d’Hugo Chávez demeure les classes possédantes.

L’Émancipation : Le Venezuela est-il devenu une dictature ? Quelle est l’importance des dissidences apparues dans le camp chaviste ? Existe-t-il une gauche qui refuse de choisir entre le régime et la droite ?

T. P. : C’est un gouvernement qui connaît une dérive autoritaire incontestable mais qui ne me semble pas aujourd’hui un régime autoritaire, une dictature, à proprement parler. Le moyen de légitimation des autorités élues demeure l’élection concurrentielle, l’opposition peut se présenter à des élections, s’exprimer et se mobiliser, même si c’est sous des modalités très encadrées juridiquement. Des dissidences sont apparues dans le camp chaviste. La plus célèbre d’entre elles est l’ancienne Procureure Générale de la République, Luisa Ortega, qui a critiqué légitimement le virage répressif de ces derniers mois. Elle est exilée dans des pays conservateurs après avoir été accusée d’être l’auteure intellectuelle des violences d’avril à juillet. Le problème, c’est que dans un pays aussi polarisé que le Venezuela, il est difficile de critiquer le gouvernement sans rechercher le soutien de l’opposition conservatrice. Certain-e-s militant-e-s libertaires ou trotskistes parviennent à dépasser ce dilemme mais ils et elles sont peu nombreux/ses (quelques centaines tout au plus) et ne sont malheureusement pas en mesure de peser sur les événements tragiques qui se déroulent actuellement dans le pays.

Entretien réalisé par Pierre Stambul


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