Contre l’état de guerre permanent, construire la paix maintenant !

dimanche 21 janvier 2018
par  Catherine

Notre pays serait en paix, nous dit-on ! Une paix, ajoute-t-on, à mettre au crédit de l’Union européenne. Cette institution ultra-libérale a un bilan si décrié qu’il lui faut bien tenter de redorer son blason.

En paix donc, voire ? Sans oublier pourtant, par respect pour nos anciens, anciennes et leurs combats, que ma génération est sans doute la première à ne pas avoir été concrètement frappée par la guerre. Une paix toute relative certes et cependant un grand bonheur que de vivre en paix, je ne l’oublie pas pour ma part. Notre pays en paix : la réalité est cependant tout autre. Pour ne retenir que le cas de notre pays, depuis les indépendances, la France est intervenue militairement à 58 reprises dans 23 pays d’Afrique pour diverses raisons toutes qualifiées de nobles : “respect des accords de défense”, “protection de nos ressortissant-e-s”, “maintien de la stabilité face au risque du chaos”, “sécuriser un processus électoral” et le dernier avatar “l’ingérence humanitaire”... Mais quelle que soit la zone géographique, on constate le même interventionnisme belliciste, le plus souvent sous l’égide de l’OTAN et des États-Unis.

La France est intervenue militairement à 58 reprises
dans 23 pays d’Afrique

Et pourtant, toutes ces interventions ont eu des résultats désastreux et ont entraîné des cataclysmes matériels, humains et sociétaux. Dans l’histoire d’ailleurs, rien ne s’est jamais construit par la guerre, la violence et la répression, il n’existe aucun exemple du contraire. Pire, la guerre fait toujours reculer l’humanité et renaître la barbarie. Et pourtant, malgré ce constat terrible et guère contestable, l’émergence d’un intégrisme islamiste particulièrement violent a relancé la spirale infernale et notre État multiplie les interventions en Irak, en Libye, au Mali, en Centre-Afrique, en Syrie... À ces aventures militaires, s’ajoutent des opérations de police, des attentats ciblés et désormais des exécutions extra-judiciaires !

Le chef d’État déclare la culpabilité, prononce la peine et la fait exécuter sans aucune intervention judiciaire, rompant ainsi avec notre principe fondamental de séparation des pouvoirs. Le tout dans une indifférence quasi-totale et un consensus presque absolu des mondes politiques et médiatiques. Ainsi la juriste Mireille Delmas-Marty peut-elle déclarer :

“Ce qui m’inquiète le plus, c’est la résignation apparente. La France semble atteinte d’une anesthésie générale.”

Il faut dire que la politique étrangère de notre pays relève du domaine réservé du président, un comble en démocratie ; que politiques, médias... ne reconnaissent aucune voix discordante, critique... et que la propagande bat son plein ! Ainsi par exemple, et dans une totale indifférence toujours, l’Éducation nationale a-t-elle créé les “Classes Défenses et Sécurité Globale” (CDSG). Ainsi une centaine de classes de collège sont-elles, déjà, entrées en partenariat avec des unités militaires !

Une anesthésie générale

Et pourtant les résultats de ces interventions armées ne pourront qu’entraîner et relancer le cercle vicieux, morbide même, de nouvelles stigmatisations, répressions, violences et souffrances car, ne nous y trompons pas, ces interventions militaires impérialistes ne sont en aucun cas la solution, elles n’apporteront ni la paix, ni la démocratie dont les peuples ont tant besoin mais, tout au contraire, le meurtre, l’exil forcé, la fuite affolée de réfugié-e-s. Ce qui permet de plus à l’extrême droite et aux nationalistes de faire prospérer leur sinistre fond de commerce : la xénophobie.

Bref, ces interventions militaires sont des éléments de déstabilisation supplémentaires ! Une seule illustration : pour que l’un de nos drones tue 10 adversaires, on estime qu’il faut tuer 90 personnes, peut être des femmes et des enfants, des innocent-e-s dont le seul tort fut d’être au mauvais endroit au mauvais moment. Pour ces communautés martyres, nous sommes les barbares ! Saura-t-on mesurer, un jour, le poids du ressentiment et de la vengeance dans le cours de l’histoire ? D’autant plus que des fanatiques sont là pour attiser les braises. En somme, ces bombardements représentent de véritables fabriques à djihadistes !

Précisons-là que nous n’avons évidemment aucune complaisance pour les régimes autoritaires, voire les dictatures, qui président le plus souvent ces pays. Ce qui n’est pas le cas de bien d’autres pourtant prompts à donner des leçons : souvenons-nous des tentes de Khadafi plantées en plein Paris, des ventes d’armes, de systèmes informatiques sophistiqués de surveillance... à ces mêmes régimes, de l’Irak de Saddam Hussein, pays armé et choyé, pour qu’il entre en guerre et tente d’abattre la jeune république iranienne venant de renverser le Shah...

La condamnation des dictateurs est d’ailleurs bien versatile - les grâces et disgrâces peuvent se succéder en des temps records - et sélectives : ce qui permet, par exemple, à l’Arabie Saoudite de détruire le Yémen dans un silence assourdissant. Mais force est de constater que la démocratie ne saurait s’imposer de l’extérieur, par les bombes qui plus est, qu’un peuple ne peut se libérer que par lui-même et que son droit à l’autodétermination est inaliénable. Robespierre affirmait : “Les peuples n’aiment pas les missionnaires armés”. Et il avait une fois encore raison.

La démocratie ne saurait s’imposer par les bombes

Nos devoirs peuvent donc se résumer (mais la tâche est déjà immense) :

• à défendre sans aucune concession les valeurs universelles qui sont les nôtres : les libertés individuelles et collectives, la laïcité – un point fondamental, l’égalité dont évidemment l’égalité homme/femme, la mixité etc. ;

• à n’apporter aucun soutien militaire, policier (ventes d’armes, de dispositifs de surveillance, formations, encadrement)… à ces régimes ;

• et à aider, soutenir les démocrates, les laïques… en particulier en faisant vivre un réel et entier droit d’asile (quand nous faisons tout le contraire justement…). La volonté de transformer notre continent en forteresse conduit ainsi nos États à tenter d’empêcher les réfugié-e-s d’atteindre l’Europe en sous-traitant pour cela avec, par exemple, des bandes armées en Lybie. Cette politique a ainsi entraîné, et c’était inévitable, la résurgence de marchés d’esclaves !

Pourtant lorsque nos États sont en grande partie responsables de ces guerres, nous ne pouvons nous laver les mains des désastreuses conséquences humaines qu’elles engendrent !

Ce point de vue n’est pas exclusivement le nôtre, il rejoint également l’analyse de nombreux/ses africain-ne-s, arabes... je ne citerai là que le ministre des affaires étrangères tunisien, Khemaïes Jhinaoui, interviewé dans Le Monde :

“Sur le principe, nous sommes contre toute intervention militaire, surtout une intervention qui ne serait pas entérinée par le Conseil de sécurité des Nations-Unies... et pourtant nous avons 500 km de frontière avec la Libye. [...] Au lieu de décimer les forces terroristes, ces interventions extérieures leur ont permis au contraire de se répandre et d’élargir leur territoire...”

Et encore l’ancienne ministre de la culture malienne, notre chère Aminata Traoré :

“Il faut déminer les bombes semées en Afrique par l’Occident… Je parle depuis le Mali, un pays meurtri, devenu phare et alibi du dispositif militaire déployé par la France au Sahel, au nom de la lutte contre le terrorisme […] Chaque jour, des hommes meurent. Les civils ne sont pas protégés, pas plus que les militaires eux-mêmes ne parviennent à se protéger des djihadistes […] On ne peut pas prétendre vouloir faire notre bien en faisant la guerre chez nous, en pillant nos richesses et en nous fermant la porte de l’Europe […]. Ces expéditions militaires sont d’abord le miroir d’un « capitalisme meurtrier » et l’expression d’une « stratégie de recolonisation », dans laquelle l’ONU, prise en otage, sert de cheval de Troie [...] Il faut faire entendre la voix des peuples pour renouer avec la paix…”

On peut s’interroger dès lors : pourquoi s’entêter ainsi quand le fiasco est l’issue quasi-certaine ? Dans une chronique au Monde, Christophe Ayad, écrivait le 17 novembre dernier :

“Le Mali sera notre Afghanistan ! Plus l’armée française y est engagée, plus se renforce ce qu’elle était venue combattre : le djihadisme armé [...]

Les autorités locales finissent par être excédées par leurs protecteurs occidentaux...”

Les raisons de ces guerres sont donc autres et nombreuses

1- Évidemment, secret de polichinelle, le pillage et le contrôle des ressources, des matières premières demeurent des raisons tues mais déterminantes.

2- Le commerce des armes n’a jamais été si florissant et lucratif ! Le Drian, inamovible, passé avec bagages et… armes des gouvernements Hollande au gouvernement Macron, est surnommé le VRP de l’armement : de moins de cinq milliards en 2012, on est passé à 20 milliards en 2016, résultat sans doute encore dépassé en 2017 ! Et le moins que l’on puisse dire est que l’on n’est pas regardant sur les acheteurs : Arabie Saoudite bien-sûr, Qatar, Pakistan, Inde, gouvernée par un ultra-nationaliste, et particulièrement l’Éypte de Sissi qui s’apprête ainsi, avec nos armes “Made in France”, après cet horrible attentat dans une mosquée, à multiplier à nouveau les bombardements aveugles et meurtriers sur le Nord-Sinaï, une région totalement délaissée bien loin des plages du sud, telle Sharm-el-Sheikh, pour touristes fortunés, favorisant ainsi des alliances entre tribus et islamistes, dans une région fortement influencée pourtant par le soufisme, une version ouverte de l’islam.

Et ces armes, dont les ventes gavent des actionnaires de plus en plus repus, il faut bien les essayer, les promouvoir, les renouveler... Elles pullulent ainsi et tombent entre toutes les mains !

Tous et toutes, nous avons été stupéfait-e-s par l’importance de l’arsenal d’armes dont dispose Daech !

Et que dire de l’arme nucléaire, un danger mortel pour l’humanité entière, qui prolifère, prolifération que nous ne pourrons pas empêcher, tant notre légitimité est entachée, discréditée… par le fait que nous soyons nous-mêmes en possession de cette arme ?

Ces ventes représentent donc des dépenses colossales, qui plus est des sommes détournées qui seraient tant utiles au développement et au bien-être des populations... et qui seraient les meilleurs remparts contre les fanatismes. Emmanuel Macron était au Burkina-Faso récemment, 80 % de la population n’y a pas accès à l’électricité. Pour ouvrir cet accès à tous, le Burkina aurait besoin de 60 millions d’euros pour deux centrales photovoltaïques supplémentaires. Ces 60 millions, je vous laisse, sans autre commentaire, les comparer aux 20 milliards de ventes d’armes réalisées par notre pays l’an passé ! Et pourtant, cet investissement serait sans aucun doute un moyen tout à fait efficace pour faire reculer les tentations intégristes en favorisant le progrès humain et social, en redonnant de l’espoir !

3- L’instabilité du monde qui menace les affaires, le libre-échange, les profits... et pousse de plus en plus à vouloir faire de la guerre un moyen de gouverner par la peur.

4- L’emprise idéologique dominante, avec son bras armé que constitue l’OTAN, forgeant l’arrogante certitude que l’Occident rangé derrière les États-Unis a toujours vocation et légitimité à gouverner le monde.

Quelles revendications ?

J’exposerai en quatre points ? (elles sont celles du texte d’appel du Collectif national “Ni guerre, ni état de guerre”)

• exiger l’arrêt immédiat des interventions militaires françaises, le retrait des bases militaires, la fin des traités et alliances (sortie de l’OTAN…) ;

• dénoncer le marché des ventes d’armes qui irrigue entre autres les pires dictatures ;

• combattre la militarisation de la société, le quadrillage des territoires et des esprits par le complexe militaro-sécuritaire ;

• soutenir le droit à l’autodétermination des peuples, apporter sa solidarité aux forces de résistance et d’émancipation.

Je voudrais pour finir insister sur deux points encore qui expriment peut–être un point de vue plus personnel.

1- Cet état de guerre permanent a évidemment des conséquences gravissimes, fondamentales sur la nature même de notre démocratie. Nous sommes confrontés à une époque de confusion et de fusion : je cite à nouveau Mireille Delmas-Marty “[...] confusion entre terroristes et étrangers, entre mesures administratives et mesures pénales, entre droit commun et droit d’exception... bref, entre paix et guerre…”  ! À partir de multiples exemples, dans tous les domaines, la journaliste du Monde Morgane Tual démontrait combien les démocraties sont de plus en plus adeptes de la surveillance de masse. L’historien Patrick Weil rappelait combien la loi antiterroriste rappelle le code de l’indigénat. En effet, les contrôles d’identité renforcés visent une population particulière : les Noir-e-s et les Maghrébin-e-s. Enfin, Christophe Ayad démontrait l’israélisation du monde occidental : “[...] Tombant dans le piège d’al-Qaida et de Daech, l’Occident tout entier s’est mis à ressembler de plus en plus à l’État israélien : une forteresse assiégée, cherchant des réponses sécuritaires à des problèmes politiques [...] où (aussi) la question identitaire a fini par se substituer à toutes les autres...”

2- Enfin, je voudrais insister sur une évolution brutale, qui va perdurer et qui, cette fois, nous touche et nous touchera tout à fait directement pour des années encore, sans doute ! Ceci dit, que nous soyons un jour, tôt ou tard, directement frappés, était inéluctable.

Ce point s’inspire très largement des travaux et analyses de Bertrand Badie, spécialiste des relations internationales et professeur des Universités à l’Institut d’études politiques de Paris, que je remercie vivement. Je veux évoquer bien sûr l’émergence de cette nouvelle forme de violence internationale que sont les attentats. Les guerres classiques ont malheureusement de beaux jours encore devant elles : on le constate au Yémen, par cet axe nouveau, mais guère surprenant, qui réunit au Moyen-Orient Arabie Saoudite et Israël, avec Trump pour souffler sur les braises, cet axe qui ne rêve que d’en découdre avec l’Iran et embraser ainsi, une fois de plus, le Moyen-Orient.

Mais désormais le bellicisme n’est plus fatalement la guerre, État contre État, armée contre armée... mais se manifeste par une violence pauvre en moyens, quasi artisanale, à la portée de tous et toutes, comme un véhicule jeté à pleine vitesse sur une foule.

L’emballement répressif et liberticide que nos dirigeant-e-s ont lancé et accentuent sans cesse est pourtant inopérant vu le profil des coupables qui ne craignent rien, pas même la mort : des individus qui souvent sont nos propres enfants, ont grandi dans nos quartiers, étudié dans nos écoles... mais ont vécu une constante marginalisation qui les a emplis de rancune, de ressentiment... Un terreau, des esprits fragiles, voire dérangés, qu’utilisent des fanatiques pour proposer des idéaux, des revanches... venus combler un vide existentiel.

La violence internationale de la mondialisation

Nous assistons littéralement aux premiers pas de la violence internationale de la mondialisation :

- quand tout ce qui se passe en un endroit du monde est connu et a des conséquences partout ailleurs ;

- quand les consciences, les esprits, les imaginaires des uns et des autres se mondialisent ;

- quand on s’identifie à des conflits lointains ;

- quand on est confronté enfin à un capitalisme mondialisé terriblement inégalitaire et arrogant dans ses structures institutionnelles, ce qui engendre des frustrations, des haines, des désirs de vengeances quasi pathologiques !

Face à cette situation, et même s’il est légitime évidemment de prendre des mesures de protection à court terme qui passent essentiellement par le renseignement, nos politiques de répression, de stigmatisation, de marginalisation... sont inefficaces et contre-productives même !

Bertrand Badie préconise de commencer en urgence le grand programme d’intégration sociale à l’échelle universelle de l’humanité en partant de constats incontestables justement :

a - La nécessité de refuser d’être gouvernés par la peur.

b - Les puissances occidentales ne pourront plus diriger seules le monde, elles doivent accepter l’égalité entre tous et toutes et l’altérité. La diplomatie, la construction en commun d’un avenir heureux doivent devenir la règle. Il s’agira de construire, reconstruire, en commun toujours, en égalité, la promesse de lendemains qui chantent pour toutes et tous en cherchant à convaincre plutôt que de vaincre !

c - Penser qu’une vision du monde, qu’un modèle... sont supérieurs à tous les autres n’est plus possible.

d - Enfin, mettre un terme à ces terribles et odieuses inégalités qui font, par exemple, qu’un malawite dispose d’un revenu de 223 dollars et un luxembourgeois de 100 000 dollars ! C’est insupportable pour le principe même et insupportable parce que désormais le malawite le sait !

Au XIXe siècle, nos États-nations se sont créés en réduisant les inégalités et en accordant à chacun, puis plus tard à chacune, une citoyenneté avec les droits et devoirs qui en découlent. C’est bien ce modèle qui doit nous inspirer à l’échelle universelle, et cela même si les concrétisations, les déclinaisons devront se diversifier d’un endroit à l’autre selon la volonté libre des peuples.

Encore faut-il prendre conscience, admettre lucidement et courageusement que le capitalisme par les inégalités qu’il crée, le pillage des richesses qu’il perpétue à la faveur d’une infime minorité, n’est plus viable que dans le chaos ! Voici bien pourquoi un autre monde est à inventer !

Jean-Michel Bavard (Oise),

le 02 décembre 2017
Les illustrations de Pierre Rogeon sont extraites du Chahut, le journal de nos camarades de l’Oise.
Abonnement : E. Reynaert, 5 allée des Primevères 60112 Milly/Thérain.
Site : www.le chahut.info

L’Émancipation syndicale et pédagogique – 3/01/2018 - page 12 à 15