Les solidarités pendant les luttes ouvrières à la fin du XIXe et au début du XXe : des pratiques à ne pas oublier

Histoire
jeudi 4 janvier 2018

L’intervention, lors de la semaine de Saint Beauzely, de trois membres de l’Association pour la promotion de l’histoire sociale millavoise avait pour thème les grèves de gantiers, en particulier la grève de 1911.

Lors de cette intervention a été abordée la question des solidarités : pour réussir une grève il faut “tenir” ; et c’est là que jouent les différentes formes de solidarités mises en place. L’idée de cet article, à travers la présentation de ces différentes formes de solidarité dans l’histoire ouvrière, est de rappeler des possibles pour l’avenir, à un moment où des luttes longues seront nécessaires pour éviter les multiples remises en cause des droits et libertés fondamentales. Pour cela, cet article s’appuiera principalement sur les publications de l’association (1), mais aussi sur des exemples pris dans d’autres ouvrages.

La nécessité de la solidarité

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Il faut se replacer dans le contexte de l’époque, où il n’y a pas de protection sociale et où le salaire très faible ne permet aucune épargne. La fin de ce salaire peut amener un basculement très rapide dans la pauvreté et la misère. Ce basculement a été analysé dans un article (2) de Stéphane Sirot. La solidarité est donc un élément indispensable pour réussir une grève.

Pour en faciliter la lecture, la présentation des éléments de solidarité mis en place est faite sous forme d’une liste. Il est évident que les différentes solidarités sont souvent liées : on s’en rendra compte dans les présentations qui suivent ; pour ne prendre qu’un exemple, le financement des soupes communistes est souvent assuré par les caisses de grève : je cite Stéphane Sirot : “de manière assez régulière, particulièrement entre la fin du XIXème et les années 20, les caisses de grève servent donc à organiser ces soupes communistes” (3).

Cette solidarité a toujours existé en cas de conflit ; jusqu’au milieu du XIXe, c’était surtout une solidarité de “métiers”, avec une proximité à la fois professionnelle et géographique. La fin du XIXe verra se développer une solidarité de classe, à un niveau national et international.

Un autre travail pour résister : les chantiers communaux

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Cette pratique, que l’on retrouve sous différentes appellations (chantier de charité, ateliers communaux, ateliers de charité) est courante au XIXe siècle. Les municipalités les mettent en place pour donner du travail aux “chômeurs” : il faut entendre ce terme au sens qui lui était donné dès le Moyen-Âge : celui qui n’a pas de travail, pour une raison ou pour une autre. C’est ainsi par exemple qu’à Sommières, au budget supplémentaire de l’exercice 1908 est ouvert un crédit de 300 Fr sous la dénomination de “chantiers communaux” (ateliers de charité) pour donner du travail aux ouvriers agricoles pendant la période de chômage hivernale.

Les municipalités qui soutiennent les grévistes votent des sommes affectées à ces chantiers et permettent donc leur ouverture pour donner du travail à ces ouvriers en lutte et ainsi leur permettre d’avoir un revenu. Il est demandé à ces ouvriers de venir avec leurs outils.

Pour la grève des gantiers, Millau, mais aussi d’autres villes comme Rodez ,ouvriront des chantiers. Cette démarche de trouver un “autre travail” durant la grève se retrouve sous une autre forme : il ne s’agit plus de chantiers communaux, mais de recherche individuelle de travail ; c’est ainsi que lors des grandes grèves du Havre en 1922, le comité de grève encourage les métallos à trouver du travail ailleurs (4), dans d’autres branches, et à reverser une partie de leur salaire à la caisse de résistance. Au moins 1200 métallos auraient quitté Le Havre pour trouver du travail ailleurs, 600 travaillent comme journaliers sur le port et une centaine font d’autres travaux.

Tenir sans avoir faim : les soupes ou marmites communistes

Expliquons déjà le terme (5), terme qui se répand dans les années 1900. Serge Bianchi note la première apparition du terme avec la grève des papetiers de 1900 ; mais, sans en avoir le nom, Stéphane Sirot signale une pratique identique lors de la grève des bouchonniers en 1869 dans le Var, où les grévistes organisent une cuisine commune servant jusqu’à 300 repas par jour (6). À cette date, il ne s’agit évidemment pas du parti communiste. Serge Bianchi y voit deux sources possibles : celle des socialismes utopiques d’une part, et de l’autre l’expression d’une solidarité et d’un partage égalitaire.

Ces soupes ont un but premier : permettre aux grévistes de se nourrir correctement. Mais c’est aussi, au moment des repas, un lieu de discussion et de débat. C’est un lieu où la solidarité se renforce. La préparation se fait en commun (“ corvée de bois”, épluchage, cuisson, distribution). La soupe communiste est donc un facteur de cohésion, comme le décrit le journal La bataille syndicaliste en 1912  : “Tandis que la solitude rend morne, les repas en commun détruisent et stimulent chez les compagnes des grévistes et chez les grévistes eux-mêmes cette appréhension du lendemain qui décourage…” (7).

Ces soupes, pour reprendre une expression souvent employée à l’époque, sont des endroits où l’on mange “bien”, “bon”, et “chaud” : pain, légumes, viandes, vin sont le plus souvent possible proposés aux grévistes. Le nombre de repas est impressionnant : ainsi lors des grèves de Fougères, 4000 repas quotidiens étaient servis ; à Graulhet, chaque jour, plus de 3000 personnes ont pu être nourries gratuitement ; le premier jour de la mise en place des soupes communistes à Millau, 600 familles ont pu en bénéficier.

L’organisation matérielle, l’approvisionnement et le financement et sont assurés de différentes façons :
- financement par le comité de grève (les caisses de grève financeront dans certains conflits la quasi-totalité du fonctionnement des soupes) ;
- bourses du travail (qui accueillent souvent dans leurs locaux les soupes communistes) ;
- les coopératives qui fournissent à crédit, et qui donnent aussi des aliments ;
- des souscriptions, dons d’argent et dons de nourriture par les commerçants.

Ces “soupes communistes” disparaissent au moment de la Première Guerre Mondiale ; le terme n’est pas employé par exemple lors des grèves de 36. D’autres formes de solidarité se mettront en place pour aider les grévistes à se nourrir : par exemple au moment des grandes grèves de mineurs de 1948, les enfants de grévistes se verront offrir des repas par les municipalités (Aubin, ou Saint-Étienne).

Fourneaux économiques

Il s’agit ici d’associations de charité, de “sociétés de bienfaisance” dont l’intervention n’est pas spécifique aux temps de grèves. Leur mise en place se fait au XIXe siècle, en particulier sous le second empire. Ces sociétés sont le plus souvent liées à l’Église catholique : à Millau ce sont les sœurs de la Miséricorde. Ces sociétés préparent des repas ; les familles reçoivent des bons pour ces repas.

À noter la persistance jusqu’à aujourd’hui de ces fourneaux, avec la même appellation et les mêmes liens avec l’Église catholique : ainsi à Nice (“Le fourneau économique” Société Saint Vincent de Paul), ou encore à Rennes (“Association des Fourneaux économiques” qui sert entre autre des repas aux élèves de l’enseignement privé catholique).

L’exode des enfants

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L’exode des enfants consiste, pour aider les familles de grévistes, à demander à des familles dans d’autres villes d’accueillir ces enfants sur la durée de la grève. Cette forme de solidarité se rencontre souvent lors des grandes grèves de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.

Dans Millau 1911 , les auteurs citent un extrait du journal L’Humanité , à propos d’une autre grève, celle des boutonniers dans le département de l’Oise : « depuis trente jours, nos camarades boutonniers de Méru, Andeville,… se sont insurgés contre les prétentions patronales. Nos vaillants camarades acceptent tout de même de lutter dans ces conditions. Mais devons-nous laisser leurs enfants avoir faim ? Nous sommes persuadés que pas une seule d’entre vous se refusera à ne pas soulager tant d’infortunes et à ne pas s’imposer un léger sacrifice ; pour les aider, il suffit que chacune assure la nourriture et le couchage d’un enfant pour la durée de la grève…” (8).

À Millau, on ne connait pas le nombre d’enfants concernés. Mais à d’autres endroits les chiffres sont impressionnants : ainsi à Fougères, lors des grèves de 1906, 500 enfants sont concernés (9). À Graulhet (grève des moutonniers 1909-1910), 250 graulhétois partiront vers Decazeville, Carmaux, Castres, Mazamet ou encore Toulouse.

Cette pratique se retrouve dans d’autres pays : ainsi aux États-Unis, un “exode” des enfants est organisé lors de la grève des ouvrières de manufactures de textiles à Lawrence (Massachusetts) en 1912 : au moins 200 enfants sont concernés, dont une grande partie accueillis à New York (10).

Elle se retrouve également plus tard : ainsi lors de la grève des mineurs de 1948, où, en dehors des anonymes, on voit des noms célèbres accueillir des enfants de mineurs ainsi par exemple Frédéric Jolliot-Curie.

Notons pour terminer que, lors de conflits plus récents, à défaut d’accueillir les enfants pendant la grève, syndicats et/ou associations ont essayé de faciliter le départ de ces enfants en vacances : c’est le cas par exemple dans les années 70 au moment des grèves de LIP et du Parisien libéré (rôle du Secours populaire). C’est encore le cas en 2016 suite aux luttes contre le projet de loi EL Khomri, où la CGT finance presque totalement les vacances des enfants de grévistes.

Le rôle des magasins coopératifs et des sociétés coopératives

Ces sociétés sont nombreuses à la fin du XIXe et au début du XXe. Ce développement est lié à l’influence du “socialisme utopique” ; elles concernent les denrées alimentaires, mais pas seulement. Elles affichent dans leurs statuts une dimension sociale et politique, dépassant largement la seule préoccupation immédiate de la vie quotidienne. Ainsi la “Glaneuse”, boulangerie coopérative des ouvriers tanneurs et corroyeurs de Millau et Creissels, a pour but : “d’améliorer le sort moral et matériel de ses membres par l’établissement de rapports légaux et réciproques avec toutes les sociétés coopératives et toutes les organisations ouvrières qui concourent à l’émancipation générale des travailleurs et par la création d’œuvres sociales” (11). Autre exemple, à Paris, la Bellevilloise souhaite “montrer aux incrédules [que] les bienfaits de la coopération […] ne se cantonnent pas uniquement dans la vente de haricots” (12).

En temps de grèves, ces sociétés vont fournir des secours aux grévistes, secours le plus souvent en nature, sous forme de bons ou de jetons distribués aux ouvriers, mais aussi pour aider les soupes communistes à fonctionner (voir ci-dessus)

Les souscriptions, contributions, caisses de grèves

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Caisses de grèves, caisses de résistance : nous sommes là au cœur de ce qui permet de “tenir” pendant une grève. C’est un outil ancien : avant même la reconnaissance du droit de grève en 1864, des soutiens s’organisaient de façon clandestine. Il existe peu de caisses permanentes ; par contre dès qu’un conflit commence à durer (souvent plus d’une semaine), des caisses s’organisent. La solidarité est internationale : dès 1867, l’AIT (Association internationale des travailleurs-Première internationale) constitue une caisse de grève pour soutenir la lutte victorieuse des bronziers en France.

Au niveau du financement, plusieurs possibilités :
- les cotisations ayant un caractère obligatoire ;
- appels à contribution, à souscription ; on remarque dans ces souscriptions que la solidarité internationale joue à fond.

On trouve aussi, par exemple lors de la grève des gantiers à Millau, des intérêts de dépôts à la Caisse d’épargne, et aussi la recherche d’emprunts auprès d’autres centres gantiers.

Les versements sont faits selon différents critères, la discussion ayant souvent lieu en Assemblée Générale. Le montant dépend des charges familiales, de la qualification, de la durée du conflit, plus rarement de l’appartenance syndicale (13). Ces versements sont également faits sous différentes formes : espèces, bons d’achat et jetons de nécessité pour acheter chez des commerçants et surtout dans les magasins coopératifs. Les dons en nature sont essentiellement de la nourriture ; on trouve un exemple de dons de chaussures lors d’une grève de démolisseurs à Paris en 1907.

Cette solidarité financière se retrouve dans des grèves plus récentes ; deux exemples :
- La grève des mineurs de 1948 : CGT et Parti Communiste se mobilisent ; il y a une très forte solidarité internationale (14), notamment en provenance des pays de l’est (qui, d’ailleurs, n’est pas sans déclencher une polémique au niveau du gouvernement, qui n’admet pas ce qu’il considère comme une immixtion de l’étranger dans les affaires intérieures françaises. La solidarité nationale est également très forte.
- Exemple encore plus récent : les grèves de 2016 contre la loi travail : là encore une solidarité financière importante : le premier mois de souscription, plus de 500 000 € sont recueillis.

Stéphane Sirot, dans un interview à Libération (15), constate la très grande diversité des pratiques actuelles (caisses nationales ou locales, temporaires ou permanentes, alimentées par des dons ou/et des cotisations).

D’autres actions de solidarité, très diverses, se mettent en place dans certains conflits ainsi les garçons coiffeurs de Millau coifferont et raseront gratuitement les ouvriers grévistes.

Des pratiques de solidarité diverses, des pratiques qui pour certaines sont liées à un contexte qui aujourd’hui n’est plus le même, et pour d’autres restent toujours d’actualité, et à ne pas oublier.

Didier Torset

Documents

Sauf indication contraire, les documents sont extraits de la brochure Millau 1911 et reproduits avec l’aimable autorisation de l’Association pour la promotion de l’histoire sociale millavoise.
- Page 30 : “Sauvons nous, nous mêmes”, slogan ancien présent dans de nombreuses luttes ; on le trouve dans le deuxième couplet de l’internationale “Travailleurs, sauvons-nous nous-mêmes” (1871). C’est, selon les luttes, le rejet du patron, d’un dieu, de l’homme providentiel, mais aussi le rejet de partis politiques ou de syndicats.
- Page 31 : “Cuisine communiste” : carte postale dont le titre exact est “Grève des gantiers de Millau - cuisines communistes à la maison du peuple” (page 46).
- Page 32 : “Exode des enfants de Flers” : carte postale ; source article : En 1907, les enfants de grévistes en exode, L’Orne Combattante, 28/08/2015.
- Page 33 : “Liste souscription gantiers” : résultats de la souscription internationale (page 38).

(1) Millau 1911 : avec les gantiers en grève , Éditions CGT, Millau 2011 ; Revue : La Main Chaude numéros 1 (mai 2015), 2 (mai 2016) et 3 (mai 2017).

(2) La pauvreté comme une parenthèse : survivre en grève du XIXe siècle à la Seconde Guerre mondiale de Stéphane Sirot, Cahiers d’Histoire n°101, 2007.

(3) Le syndicalisme, la politique et la grève , Stéphane Sirot, Éditions Arbre bleu, 2011, page 180.

(4) Dockers, métallos, ménagères, mouvements sociaux et cultures militantes au Havre (1912-1923 ), John Barzman ; Publications des universités de Rouen et du Havre, 1997 page 321.

(5) Je m’appuie essentiellement sur l’article : Les « soupes communistes » dans les grèves de la Belle Époque (1900-1914), Serge Bianchi, extrait de : Tous à table ! Repas et convivialité sous la direction de Christiane Demeulenaere-Douyère, Éditions du CTHS 2015, pages 27-43.

(6) Le syndicalisme, la politique et la grève de Stéphane Sirot, éditions arbre bleu 2011 page 179.

(7) Serge Bianchi, op cité page 40.

(8) Millau 1911 , op.cité, page 41.

(9) Les luttes et les rêves : Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours par Michelle Zancarini-Fournel.

(10) Une histoire populaire des États-Unis : De 1492 à nos jours par Howard Zinn.

(11) extrait des statuts reproduits dans Millau 1911 , op.cité, page 49.

(12) Extrait du journal la Bellevilloise, 1920, cité dans La Bellevilloise : une page de l’histoire de la coopération et du mouvement ouvrier français (1877-1939) , s/d Jean Jacques Meusy, page 157.

(13)Stéphane Sirot, op cité page 184.

(14)Le montant et l’origine des soutiens sont indiqués dans Conflit social ou affrontement politique ? La grève des mineurs en France en 1948 sous les angles de la solidarité et de la répression , Jean-Louis Vivens, 2015, Université Paris-Sorbonne, HAL.

(15) http://www.liberation.fr/france/2016/06/28/la-greve-course-de-fonds_1462733