Octave Mirbeau “gentleman vitrioleur” (1)

mardi 2 janvier 2018

Octave Mirbeau, écrivain très célèbre en son temps et actuellement reconnu dans le monde entier, reste quelque peu ostracisé en France. Est-ce lié à la période “scabreuse” de sa vie où en tant que “plumitif” il se déchaîne dans des journaux d’extrême droite contre les Juifs ou, parce qu’après un “mea culpa”, il épouse la cause anarchiste et devient un fervent défenseur des prolétaires contre la bourgeoisie, contre l’État et son armée, contre la religion... ?

En tous les cas, en relisant son œuvre, on est interpelléE par la justesse et la modernité de ses écrits dans tous les domaines sociétaux : les conditions des travailleur/ses, l’exploitation liée au capitalisme, l’aliénation causée par les religions, la condition des femmes et des enfants, l’écologie...

Quelques notions biographiques

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Octave Mirbeau est né le 16 février 1848 à Trévières (village du Calvados) dans une famille de la petite et moyenne bourgeoisie. Son père est officier de santé, ses deux grands-pères notaires.

Il passe son enfance dans le Perche ornais et fait ses études secondaires au collège des jésuites de Vannes avant d’en être chassé dans des conditions suspectes : il aurait été agressé sexuellement par un prêtre... (épisode de sa vie dont il s’inspire dans le roman Sébastien Roch).

De 1873 à 1885, il est un “folliculaire” (2). Il écrit dans des journaux de droite voire d’extrême droite des textes racistes et profondément antisémites. Il commence son “mea culpa” à cette époque et ne cesse ensuite de mettre de la distance entre lui et sa jeunesse antisémite.

Mais c’est en 1897 que s’effectue le grand virage de Mirbeau : celui-ci, dreyfusard convaincu, prend l’initiative le 15 janvier 1898 d’une “pétition des intellectuels” pour la défense de Dreyfus. En février, il assiste au procès de Zola et paie de sa poche les 7525 francs de l’amende à laquelle a été condamné celui-ci pour diffamation. Il continue par la suite et pratiquement jusqu’à sa mort à défendre les “pauvres” face à l’oppression de l’État et à dénoncer le Capitalisme. Il se moque de la morale bourgeoise. Anti-militariste et visionnaire pour son époque, Mirbeau a des positions très avancées concernant le “contrôle des naissances”, l’écologie, la condition des femmes ; darwinien convaincu, il défend la cause animale : profondément anti-chasse il est presque anti-spéciste avant l’heure. Il est profondément anti-colonialiste, position assez audacieuse à l’époque.

Il vit de sa plume dans un confort matériel qui lui permet toutes les “audaces littéraires”. Généreux, il finance des revues anarchistes, soutient des artistes ou des militants poursuivis pour leurs activités. Mais à la suite de l’assassinat de Jaurès et de la déclaration de guerre, il s’effondre et, se réfugiant à Triel, vit prostré ne recevant que très peu de visites. Il s’éteint le 16 février 1917. Un immense cortège assiste à son enterrement. Sa femme Alice Regnault, “horizontale” (3),auprès de laquelle il a vécu pendant 30 années, se refusant à être “épinglée” comme la femme d’un rebelle publie un testament qui est un reniement de tous les combats passés de son époux.

Les contradictions du personnage

Octave Mirbeau, grand écrivain, place les qualités artistiques au-dessus de ses convictions politiques. Ceci explique son amitié avec Rodin, pourtant anti-dreyfusard, Camille Claudel, virulente antisémite, Monet entre autre. À l’inverse, il rompt avec Pissaro qui partage les mêmes idées anarchistes que lui. Il aime énormément les œuvres de Félix Vallotton et de Bonnard.

Il abhorre Eric Satie musicien aux idées libertaires mais louange Wagner.

Il est ami avec Clémenceau bien que ce dernier “tournant casaque” après avoir été entre autre un fervent dreyfusard, réprime les grèves de 1906 et soit un jusqu’au-boutiste envoyant des millions d’hommes à la mort lors de la première guerre mondiale.

C’est un grand admirateur de Léon Tolstoï et de Dostoïevski. Et il découvre Freud qui lui inspire certains de ses contes cruels.

Mirbeau et la gente féminine

Octave Mirbeau, imprégné dans sa jeunesse par une éducation religieuse catholique a un rapport ambigu avec les femmes : il ne les comprend pas mais est attiré par celles que l’on nomme les demi-mondaines ou “horizontales”. Ses relations avec elles sont souvent teintées de masochisme mais il prend la défense des femmes prostituées condamnant le fait qu’elles soient punies pour racolage. Il estime qu’elles sont plus libres que les bourgeoises aliénées dans une relation maritale : la femme vénale est à proprement parler “une anarchiste des plus radicales parce qu’elle a la possibilité de ne voir l’homme que dans sa bestialité primitive qui fait tomber son masque” (4). Il prône le droit à l’avortement, et glorifie les “filles-mères” qu’il juge courageuses. Il est l’ami de Betta von Suttner (1843-1914), anarchiste pacifiste autrichienne avec laquelle il entretient une correspondance suivie.

Il est attiré par les femmes mais dans la crainte de leur emprise sur lui il ne les idéalise pas et les trouve intellectuellement inférieures aux hommes.

« La femme est bien la moitié du monde mais à condition qu’elle s’en efface ». Qu’elles se rebellent ? Qu’elles exercent des jugements ? Les femmes sont des subordonnées. C’est aux hommes de bâtir les coutumes, les usages et les lois”. La loi (5).

Mirbeau, l’homme de lettres

Mirbeau a une plume acérée mais surtout un registre d’écriture très vaste : pamphlétaire, romancier remarquable, auteur de pièces de théâtre et de contes cruels il est capable d’adapter son style aux personnages de ses écrits. Il aborde des thèmes très modernes pour l’époque : ainsi il publie le livre La 628-E8 où l’héroïne est sa voiture. Il aborde le thème de la mutation génétique dans Parquons des bigorneaux . Le héros, Jean Kerkonaïc, rêve de faire de l’élevage industriel de bigorneaux. Ces énormes bigorneaux génétiquement modifiés finiront par dévorer son cadavre !

Son talent littéraire est multiforme : caricatural, tendre, cynique, drôle. Ses personnages sont complexes. Il “épingle” les travers des nantiEs, dénonçant leur étroitesse d’esprit et leur pingrerie :

Madame a insisté :

- Je vous dis que vous avez pris des pruneaux...

J’ai répliqué :

- Si Madame me croit une voleuse, Madame n’a qu’à me donner mon compte.

Madame m’a arraché des mains l’assiette de pruneaux.

Monsieur en a mangé cinq ce matin... Il y en avait trente-deux... Que cela ne vous arrive plus !...”(6).

Octave Mirbeau avec sa part d’ombre a été un écrivain admiré à juste titre à son époque (ou détesté par ses détracteurs). Il a écrit une plaidoirie contre les élections La Grève des électeurs qui sitôt parue s’est vendue “comme des petits pains” et se vend toujours bien même dans des librairies dont les gérantEs ne partagent pas du tout ses idées. Il est plus que jamais d’actualité :

Surtout, souviens-toi que l’homme qui sollicite tes suffrages est, de ce fait, un malhonnête homme, parce qu’en échange de la situation et de la fortune où tu le pousses, il te promet un tas de choses merveilleuses qu’il ne te donnera pas et qu’il n’est d’ailleurs pas en son pouvoir de te donner”.

Remettons au goût du jour cet auteur pour redonner à ses lecteurs et lectrices l’envie de se révolter contre la société mortifère dans laquelle nous vivons.

Isabelle Quinton

Œuvres d’Octave Mirbeau

  • Site des éditions du Boucher :

www.leboucher.com.

Les 15 romans de Mirbeau sont en accès libre et gratuit ; ils sont préfacés par Pierre Michel et accompagnés de documents en annexe.

  • Groupe Mirbeau de Scribd

scribd.com/document/338003597/Octave-Mirbeau

On peut notamment y accéder à près de mille articles et œuvres complètes de Mirbeau ainsi qu’à plus de deux cents articles sur Mirbeau en une trentaine de langues.

(1) Titre du livre d’Alain (Georges) Leduc aux éditions Libertaires, 2017, 230 p., 15 €, disponible à l’EDMP.

(2) “journaliste sans talent et sans scrupules”, un plumitif, un écrivassier. Octave Mirbeau le gentleman vitrioleur , p. 45.

(3) Autrement appelées demi-mondaines, femmes prostituées de luxe.

(4) Octave Mirbeau le gentleman vitrioleur , p. 79.

(5) Octave Mirbeau le gentleman vitrioleur , p. 85.

(6) Extrait de Journal d’une femme de chambre, Octave Mirbeau le gentleman vitrioleur , p. 143.