Deux visions d’un futur

lundi 25 décembre 2017
par  Catherine

Deux piliers de la critique politique constructive... deux visions non seulement d’un futur que certains caractériseront d’utopique, mais d’un présent vivable et actif, déjà à l’œuvre dans toutes sortes de combats “remettant en cause les schémas traditionnels de jonction entre le particulier et l’universel” à promouvoir dès maintenant, et qui ne sont peut-être pas inconciliables mais complémentaires : puiser dans les “oasis” dont parle Jacques Rancière la force et l’intelligence d’envisager puis de construire la société imaginée par Bernard Friot.
Voilà un bel engagement ,un fabuleux chantier qui redonne sens à notre incertaine époque et à nos vies.

En quel temps vivons-nous ?

“L’émancipation hier comme aujourd’hui est une manière de vivre dans le monde de l’ennemi dans la position ambiguë de celui ou celle qui combat l’ordre dominant mais est aussi capable d’y construire des lieux à part où il échappe à sa loi”.

C’est par cette phrase qui pourrait être en exergue de mon dernier essai (1) que Jacques Rancière répond à une des questions d’Éric Hazan quant à la préparation d’une insurrection d’un type nouveau.

Dans l’entrevue qui a donné naissance à ce livre, le philosophe, sans prétendre donner de solutions, a débusqué les fausses pistes des engagements actuels.
Selon lui, l’erreur est de croire que la dissipation de l’illusion va nous fournir les clefs du vrai.

Il faut continuer à chercher. Il y a des amorces d’un changement : telle l’expérience de Nuit Debout : mais on imagine à tort voir se prolonger des moments révolutionnaires privilégiés. Il reste que quelque chose a surgi dans la pratique quotidienne, modifiant le temps à partir des espaces occupés, et les relations entre les gens. Rien ne dit – ce que la suite a prouvé – qu’une organisation peut naître de telles journées, mais un autre vécu a été possible qui peut en augurer d’autres et alimenter une autre perception du fonctionnement de la société.

À l’autre pôle, autre erreur : continuer à penser que les formes de lutte doivent se calquer sur les analyses marxistes classiques, répercutées par les organisations syndicales.

Les échecs récurrents ont produit cette forme de dépression collective. Celle-ci succède à une période d’équilibre entre deux globalités celle de l’action et celle de la science : “[...] à défaut de guider vraiment l’action politique, la science marxiste a longtemps fourni à ses espaces de subjectivation des schèmes temporels, des cartes du territoire de l’action, des formes d’interprétation, un registre d’affects et des schèmes de coordination entre l’interprétation des situations, la détermination des actions et l’entretien des affects. [...] C’est pour cela que la pensée post-heideggérienne de la grande catastrophe a plus ou moins pris sa place”. Et c’est de ce “grand nuage noir” qu’il faut émerger.

Le capitalisme n’est pas seulement une architecture d’institutions, de réseaux de pouvoir et d’agencements financiers : “C’est un monde [...]ce n’est pas aujourd’hui la muraille que les exploités devraient abattre pour rentrer en possession du produit de leur travail. C’est l’air que nous respirons et la toile qui nous relie”.

Cela nécessite un “combat plus diffus contre les différentes formes selon lesquelles la logique capitaliste requiert nos corps et nos pensées, transforme notre environnement et nos modes de vie.

C’est pourquoi il est bien difficile de faire aujourd’hui la distinction entre la lutte supposée centrale et objective contre la forteresse du capital et l’émancipation à l’égard des modes de communauté qu’ il construit et des formes de subjectivité qu’il requiert”.

JPEG - 33.3 ko

Ce qui pour l’auteur rejoint certains aspects de l’Insurrection qui vient (2) et explique l’échec politique des émeutes de 2005 : la violence ne suffit pas à déclencher l’insurrection. “Significativement, quand le livre intitulé l’Insurrection qui vient aborde in extremis l’insurrection elle-même, c’est pour l’éloigner de toute forme d’activisme planifié [...] c’est la « décision qui doit nous prendre et non pas à nous de la prendre ». Quelques années plus tard ses auteurs pensent pouvoir faire le constat que les insurrections sont bien venues mais n’ont pas apporté ce qu’on attendait d’elles : non seulement elles n’ont pas été la Révolution mais encore, elles ont signé la mort de la révolution comme processus. [...] En somme l’insurrection c’est l’auto-organisation de la vie par les gens ordinaires, laquelle s’oppose au chaos qui caractérise l’organisation de la vie par le haut. [...] Préparer l’insurrection alors veut dire ne plus la préparer, ne plus la vouloir, et veiller simplement, selon les mêmes auteurs, « à l’accroissement patient de sa puissance ». En somme on retombe sur l’idée que la seule manière de préparer le futur est de ne pas l’anticiper, le planifier… mais de consolider pour elles-mêmes les formes de dissidence subjective et les formes d’organisation de vie à l’écart du système dominant [...] l’idée qui est depuis longtemps la mienne que ce sont les présents seuls qui créent les futurs. Et que ce qui est vital aujourd’hui, c’est le développement de toutes les formes de sécession par rapport aux modes de perception, de pensée, de vie et de communauté proposées par les logiques inégalitaires”. [...]

Quant au système des partis et de la démocratie représentative, le philosophe ne le condamne pas absolument mais veut qu’on s’interroge sur sa finalité en nous demandant : “Quel peuple voulons-nous ? Le peuple construit par le système dominant ou le peuple égalitaire en construction ? [...] Le problème n’est pas d’opposer des groupes, mais des mondes, un monde de l’égalité et un monde de l’inégalité”.

Jacques Rancière, hors de toute vanité, attribue l’effet de sa parole sur ceux et celles qui y reprennent courage, au fait que comme “Jacotot, le Maitre Ignorant”, il ne propose aucun moyen d’avancer que celui que nous pouvons découvrir et exploiter nous-mêmes.

Continuons donc à découvrir et créer avec lui ces “oasis” où reprendre espoir et force de lutter.

Vaincre Macron

JPEG - 24.2 ko

Peu de parenté semble-t-il au premier abord entre ces deux penseurs... et pourtant.
Tous deux croient à l’émancipation que le capitalisme sait mimer, déguiser, détourner, nier.

Tous deux reconnaissent le rôle du marxisme dans les combats et victoires du passé. “J’ai plusieurs fois rappelé, dit Jacques Rancière, que la révolution humaine opposée par le jeune Marx à la révolution politique reprenait le coeur de l’idée schillérienne d’éducation esthétique de l’homme en liant la liberté et l’égalité sensibles à l’abolition non seulement de la division du travail mais de la séparation même entre les fins d’une activité et ses moyens. La révolution concerne le monde perçu et sensible, elle concerne les gestes de tous les jours et la manière dont les êtres s’y rapportent les uns aux autres”.

Tous deux font un constat d’échec des luttes durant les trois dernières décennies... Et soulignent l’urgence de s’y prendre autrement.

Mais là où le philosophe veut tirer parti et leçon des amorces de changements hic et nunc et d’invention de formes du commun en écart par rapport aux formes dominantes si imparfaites soient-elles, l’économiste propose de construire méthodiquement un système où le travailleur retrouverait ses pleins droits, bafoués plus que jamais par le régime actuel.

Pour Bernard Friot, contrairement aux revendications syndicales autour de la répartition de la valeur, c’est la production de celle-ci qui doit changer de main, de forme et de sens.

1- Le/la salariéE doit bénéficier, à l’exemple des fonctionnaires actuels, d’un salaire à vie, attaché à sa personne et non à son poste par la qualification. Salaire versé non plus par l’employeur mais par la caisse des salaires.

2- Le/la salariéE devient producteur/trice et possesseurE – propriétaire d’usage – de son outil de travail.

3- Il/elle collabore à la marche de l’entreprise en participant à toutes les décisions concernant les investissements, “définition des investissements, du produit, des intrants, du marché, des relations avec les partenaires, de la place dans la division internationale du travail”.

La délibération sur les investissements entraînerait “l’affectation des cotisations économiques et la création d’une monnaie”.

Plus d’employeurE, plus d’actionnaires, plus de banque…

À long terme il faudra convaincre les petitEs patronNEs, les indépendantEs,les paysanNEs de se rallier au système.

Bernard Friot ne se cache pas les difficultés notamment “l’exportation d’une telle organisation économique dans d’autres pays ainsi que de sa compatibilité avec les contraintes européennes”.

Marie-Claire Calmus

En quel temps vivons-nous ?, Jacques Rancière , La Fabrique, 2017, 10€.
Vaincre Macron, Bernard Friot, La Dispute, 2017, 10€.

À commander à l’EDMP (8, impasse Crozatier, Paris 12e, 01 44 68 04 18, didier.mainchin@gmail.com).

(1) Inconfiscable Anarchie, Éditinter éditions, 2017.
(2) L’Insurrection qui vient par le Comité invisible, La Fabrique, 2007.

L’Émancipation syndicale et pédagogique – 4/12/2017 page 14 & 15