“Je suis là”

Entretien avec João - 1ère partie
samedi 23 décembre 2017
par  Catherine

Cet entretien a été réalisé en trois temps, en septembre et octobre 2017. João y évoque son arrivée en France à l’âge de 13 ans comme “mineur étranger isolé”, son passage en foyer et en famille d’accueil, son parcours scolaire, ses questionnements, ses engagements.

I - Comment j’en suis arrivé là

L’Émancipation : Au présent, comment décrirais-tu ta situation ?

João : J’ai 20 ans. J’ai été catégorisé comme “mineur isolé” jusqu’à 18 ans. Aujourd’hui... je ne suis rien du tout.

L’Émancipation : Pourquoi tu dis “rien du tout” ? Ça paraît brutal.

João : Quand on est mineur isolé, on est en situation régulière. On est pris en charge par l’État. On existe. À partir du moment où on a 18 ans, on existe toujours en tant que personne physique. Mais on n’a plus aucune existence juridique. “Jeune majeur”, ça n’existe pas... Cela ne nous donne aucun titre.

L’Émancipation : Il n’y a plus de prise en charge ?

João : Si, théoriquement on est toujours pris en charge pendant trois ans par l’ASE (aide sociale à l’enfance) après 18 ans, même si c’est de plus en plus fréquent que les contrats se terminent avant les 21 ans. Ce que je veux dire c’est que dès qu’on est “jeune majeur”, on devient irrégulier.

L’Émancipation : Ce contrat, il inclut quoi concrètement ?

João : Le “contrat jeune majeur”, c’est la suite d’un accompagnement éducatif qui est de droit en tant que mineur, puis qui s’étend au-delà de la majorité. Il inclut la nourriture, le logement, la scolarisation… La satisfaction de nos besoins primaires, en fait. Normalement, ça continue jusqu’aux études qu’on voudrait entreprendre, mais pas après 21 ans : après, ça s’arrête. Cela va avec un engagement d’intégration de notre part : poursuite des études, projet professionnel. Pour pouvoir signer le contrat il faut prouver cette intention d’intégration par des preuves concrètes comme un certificat de scolarité. Il faut vraiment participer aux formations, ou au travail. Tout est contrôlé. Mais en fait, c’est une protection facultative.

L’Émancipation : Comment ça ?

João : Le contrat peut ne pas être renouvelé. Avant, il y avait un entretien d’étape avec un inspecteur de la protection de l’enfance tous les six mois. Maintenant c’est parfois tous les trois mois, deux mois ou un mois. Et surtout, même avec ce contrat, cela n’enlève rien au fait qu’on est irrégulier. Quand il se termine, il n’y a plus rien. Je dis qu’on “n’existe pas” parce qu’en tant que jeune majeur, on n’a pas de cadre juridique pour revendiquer nos droits.

L’Émancipation : En fait il y a juste un engagement ponctuel, entre un individu et une institution, c’est ça ?

João : Oui, c’est ça.

L’Émancipation : Et qui prend les décisions concernant ces contrats ?

João : Cela évolue, je dirais que c’est de moins en moins humain. Comme c’est pris en charge par les départements, cela dépend des endroits. Les inspecteurs de la protection de l’enfance proposent un renouvellement ou un non renouvellement à l’institution, au département. Cette proposition, elle doit ensuite être approuvée. Notre seul interlocuteur, c’est l’inspecteur. Et on a l’impression qu’il n’a plus du tout le pouvoir de décider. Ceux qui prennent la décision au niveau du conseil départemental, on ne les connaît pas. Ils ne nous connaissent pas non plus. Du coup, on a vraiment l’impression qu’on est une dépense, un coût pour la société. Finalement on ne comprend pas du tout pourquoi d’un seul coup on bascule sur un contrat d’un mois alors qu’on pensait partir sur trois mois. Quand on reçoit la réponse, on n’a jamais d’explication.

L’Émancipation : Est-ce que ça t’est arrivé ?

João : Oui. Je vais faire des démarches. Je veux avoir une explication écrite… Mais ça c’est le présent, d’abord je voudrais parler du début, de mon arrivée.

L’Émancipation : Ton arrivée en France ? Tu en as quel souvenir ?

João : J’en ai un souvenir très précis. J’avais 13 ans, j’ai été reçu au conseil général, dans un bureau. J’étais assez désemparé, je ne savais pas ce que je faisais là, je ne parlais pas encore le français. Mais je comprenais tout ce qu’on me disait : qu’il ne fallait pas s’inquiéter, qu’ils allaient trouver une solution. Que je pourrais aller à l’école, grandir et être accompagné. Que je serais comme tous les jeunes. Pour moi, cela a créé un espoir que ça se réalise. Cet accueil dans le bureau a été important parce que j’ai passé toutes les années suivantes en essayant de me construire autour de ce discours-là. Cela m’a donné l’espoir d’être accepté, d’être vraiment chez moi ici… De pouvoir me balader dans la rue sans être jugé. Je voulais ça : pouvoir aller de l’avant, ne plus regarder derrière moi… Mais très vite, j’ai aussi senti que la vie allait être dure.

L’Émancipation : Qu’est-ce qui s’est passé ensuite, tu es allé à l’école ?

João  : Pas tout de suite. Pendant quelques mois, j’ai fait des stages. C’est moi qui ai demandé à en faire. Notamment pour sortir du foyer. J’ai fait un stage de deux semaines à la SPA (société protectrice des animaux). J’écoutais beaucoup, je comprenais les choses. Je faisais mon intégration. Ensuite j’ai fait un autre stage en restauration rapide, ça s’est très bien passé aussi. En fait, je me suis donné les moyens. J’ai fait deux fois plus que tous les autres. Je suis arrivé au collège en classe d’accueil en janvier, et en juin suivant j’ai passé mon brevet. En français. Alors que je ne parlais pas le français quelques mois avant. Je suis arrivé trop tard dans l’année pour pouvoir m’inscrire officiellement au Brevet mais j’ai quand même passé les épreuves pour m’exercer et j’ai été admis à passer en Seconde. Dès le départ, cela m’a coûté beaucoup, beaucoup d’efforts pour apprendre la langue. Je travaillais sans arrêt.

L’Émancipation : Avant d’arriver, tu avais des images en tête sur la France, sur l’Europe ?

João : J’avais des images plutôt positives, de réussite. Plus généralement dans mon pays d’origine, on a une image d’une France très ouverte, très colorée, où on arriverait à s’intégrer facilement. Là-dessus, pour être clair, aujourd’hui je sais bien que le racisme existe, mais moi personnellement, ouvertement, je n’ai jamais été victime du racisme. À l’époque où je suis arrivé, je me disais qu’en France j’avais toutes mes chances. Pour moi, je n’avais aucune raison de ne pas réussir. Je ne me donnais pas le droit à la faiblesse. J’ai développé une tendance à voir le positif, le bon côté des choses, comme on dit. À chaque fois qu’il y avait des difficultés, je cherchais à voir le bon côté. Je ne voulais surtout pas montrer que je pouvais avoir des doutes.

L’Émancipation : Réussir, c’était quoi pour toi ?

João : Pour moi réussir c’était faire des études de droit et surtout, c’était pouvoir rentrer chez moi, dans mon pays. Je voulais travailler et réunir tous les moyens pour pouvoir revoir ma mère. C’était mon objectif. Je voulais faire cela quand j’aurais 18 ans… Je m’attendais à être Français à mes 18 ans… Ça n’a pas été le cas. Mais j’aimerais qu’on reparle de ça plus tard, je préfère suivre l’ordre chronologique de mon parcours. J’ai déposé mes sacs au foyer un mardi, et le lendemain c’était la rentrée au lycée. Je venais d’arriver dans un lieu nouveau, où je ne connaissais personne, ni les adultes, ni les enfants. Je découvrais mes éducateurs. Je ne sais pas si j’ai eu de la chance mais je ne suis pas resté isolé longtemps. J’ai mangé une première fois tout seul à la cantine et juste après, des élèves sont venus vers moi et m’ont dit de manger avec eux les fois suivantes. Je me suis fait des amis très vite. Ils ont tout de suite remarqué que j’avais mon accent, que je n’étais pas tout à fait comme les autres, mais cela n’a pas été un problème. Au premier trimestre de la classe de Seconde, j’étais quatrième de la classe. J’anticipais même les cours du lendemain. Comme le disaient mes éducateurs, je me permettais très peu de vivre. À un moment, notamment grâce aux éducateurs, j’ai commencé à comprendre ça. Je me suis dit : “j’ai 15 ans”. À partir de là je n’avais plus seulement envie de réussir, mais de vivre. De rendre ma vie plus intéressante, plus joyeuse, différente des choses qu’on entend habituellement sur les jeunes de foyer. Je voulais aussi changer le regard des autres. Enlever la pitié du regard des gens… Je n’ai jamais caché à qui que ce soit que je vivais en foyer. Cela impliquait notamment que j’avais des horaires à respecter. C’était souvent ce qui était compliqué, par exemple si avec des camarades on décidait d’aller au cinéma, il fallait que j’aie l’autorisation deux semaines en avance. Pour pouvoir passer mon premier week-end chez des copains, il m’a fallu un mois de démarches pour avoir une autorisation. Du coup, mes potes s’organisaient pour prévoir les sorties deux semaines en avance. J’ai aussi réussi à faire grandir la confiance des adultes qui m’entouraient.

L’Émancipation : Et après le foyer ?

João : Après le foyer, j’ai été dans une famille d’accueil qui recevait cinq jeunes. C’était encadré par une structure pour adolescents. C’est à ce moment-là que j’ai découvert quelque chose qui ressemblait un peu plus aux traditions et au rythme de vie typique d’une famille en France. La préparation des repas était faite avec les membres de la famille, on alternait pour les tâches quotidiennes. Ça marchait plutôt bien. Un certain nombre d’entre nous étaient en grande difficulté. Certains n’avaient pas du tout envie d’être là. Mais les règles permettaient de maintenir un fonctionnement correct du groupe. La famille qui nous recevait avait elle-même des limites pour qu’on ne s’attache pas trop non plus.

L’Émancipation : Pour qu’il n’y ait pas d’attachement affectif ?

João : Oui. Par exemple on partageait très rarement le salon avec la famille : on alternait dans l’espace commun, les jeunes et la famille d’accueil, séparément. J’ai perçu ça comme un moyen de développer notre autonomie, en nous laissant notre espace à nous. Sur le plan de la découverte culturelle, c’est là que j’ai mangé des plats français typiques pour la première fois. La découverte des endives par exemple, ça m’a pris plusieurs semaines pour apprécier mais au bout d’un certain temps j’étais assez fier. Quand j’ai mangé les endives à la béchamel, je me suis ça y est, là je suis intégré ! Ensuite j’ai goûté d’autres choses, j’ai découvert que j’aimais ça. J’ai eu l’impression que je devenais français en mangeant ces plats avec ces gens. Je commençais à m’intéresser à ce pays. Par ailleurs ça a créé des liens assez forts avec cette famille. J’ai beaucoup appris avec eux. Même en-dehors de la maison, je me suis senti prêt à vivre certaines choses justement parce que je me sentais dans une famille. Quand je rentrais le soir après le lycée, je pouvais dire “je rentre chez moi”, “je rentre à la maison”. Ça, c’est très important. Quand on est en foyer, qu’on rentre en foyer le soir, on ne pense pas ça : on ne pense pas “je rentre chez moi”. La peur numéro un d’un jeune qui est en foyer, c’est de se sentir chez lui dans cet endroit. L’objectif numéro un en foyer, c’est de partir de là. Ce qu’on veut trouver, c’est un espace symbolique qui représente la famille. C’est ça que j’ai trouvé dans cette famille d’accueil.

L’Émancipation : Et l’étape suivante, c’était l’autonomie complète ?

João : Oui. J’y ai été préparé par tout ce que j’ai fait dans la famille d’accueil. À un moment, j’ai rédigé une lettre à l’inspection de la protection de l’enfance pour avoir une chambre ou un appartement dans une structure plus autonome, avec un accompagnement plus ouvert. J’avais mentionné dans ma lettre que tout le travail qui avait été fait en famille d’accueil avait porté ses fruits et que je ne me sentais plus à ma place dans ce cadre. Je suis parti l’année de mes 17 ans. J’ai été placé dans un appartement partagé, en colocation avec un autre jeune. Il fallait gérer tout de A à Z. Cela a duré plus d’un an. Il y a eu des difficultés à gérer mon temps. Je m’étais engagé au foot où j’étais entraîneur, au lycée dans les instances de la vie lycéenne, et j’avais de l’autre côté le bac à passer. Et en plus de ça, toutes les tâches de la vie quotidienne, qu’on gérait intégralement à deux avec mon colocataire. Avec des horaires à respecter pour arriver au lycée, et le soir, une heure et demie de révisions avec l’éducateur. Cela a été une année difficile. En quittant la famille d’accueil, avec mes 18 ans qui approchaient, là j’ai senti que mon objectif primaire revenait : réussir mes études et retourner dans mon pays d’origine. Et j’ai senti que ce n’était pas fait. Du coup, je voulais m’investir toujours plus. Je me suis retrouvé à faire dix mille choses en même temps… En y repensant, je me suis rendu compte qu’à ce moment, je quittais à nouveau une famille : celle des gens chez qui j’avais été logé. C’était déjà ce qui s’était passé une première fois quand j’étais parti de mon pays vers la France. Du coup, je pense que je cherchais à remplir le vide. Mais aussi, tous ces engagements, cela a été un moyen de me donner de l’importance, d’avoir un rôle. Je me disais que cela m’aiderait, que comme ça les gens allaient voir que je voulais vraiment m’intégrer. Et c’est là que j’ai senti les difficultés administratives commencer, à l’approche de mes 18 ans.

à suivre dans le prochain numéro

Entretien réalisé par Guillaume Dupont

L’Émancipation syndicale et pédagogique – 4/12/2017 page 10 à 12


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