Maïakovski, poète emblématique de la Révolution

“Donnez-nous des formes nouvelles !” Vladimir Maïakovski
vendredi 22 décembre 2017
par  Catherine

La révolution russe de 1917 a suscité une extraordinaire effervescence artistique, littéraire et poétique dont certaines expositions portent actuellement témoignage. La remise en cause de l’oppression politique et sociale s’est accompagnée de bouleversements dans le domaine de la pensée, de l’écriture, des arts plastiques. Enthousiasmant futurisme, qui a suscité des œuvres majeures, même si la destinée des créateurs fut parfois tragique.

À cet égard, nul destin plus emblématique que celui de l’immense poète Vladimir Maïakovski (1893-1930) dont Philippe Blanchon rappelle qu’“il a attendu la révolution depuis l’âge de treize ou quatorze ans. Alors que son père est mort suite à un accident, sa mère, ses sœurs et lui se retrouvent à Moscou, désorientés et pauvres. Il sera immédiatement passionné de politique et fera à seize ans cinq mois de prison pour avoir milité au sein du parti Social Démocrate de façon active. Il connaîtra même l’isolement pour s’être révolté contre les conditions d’emprisonnement”.

Un géant

Après un passage à l’école des Beaux Arts, il a choisi la poésie. Ce fut un géant, au propre et au figuré, dont Elsa Triolet, qui était son amie, a tracé le portrait : “On croit encore le voir apparaître dans les rues de Moscou, la tête toujours au-dessus des autres passants, sa tête magnifique, à la grande et ronde boîte crânienne, aux longues joues creuses, à la forte mâchoire, aux yeux marrons sous des sourcils mouvants, sous un front barré d’une courte ride verticale, profonde.[…] Il s’en allait sur ses jambes solides, portant un torse aux épaules impressionnantes”. Présence physique intense et voix de basse envoûtante qui subjuguait son auditoire, Elsa Triolet s’en souvient : “Je n’ai jamais vu qu’un seul homme, je n’ai jamais vu que Maïakovski « posséder » une salle, jouer avec, la taquiner, l’agacer comme un taureau, et toujours la faire passer par où il voulait qu’elle passât, en laissant sur le carreau quelques spectateurs qui s’avisaient de le contredire… avec une insolence, une désinvolture et un humour grandioses. Jusqu’à la fin de ses jours, dans ses tournées à travers l’URSS, pendant des centaines de soirées – lectures de poèmes et conférences (finissant d’habitude par les questions des spectateurs, posées dans des billets lancés sur la scène) – il se produisait ce phénomène de résistance haineuse de quelques unités, qui s’effondrait dans un fou rire de la salle”.

L’écrivaine a su rendre un vibrant hommage à “un homme pleinement engagé, comme l’était sa poésie… L’engagement était sa chair et son sang”.

Maïakovski s’est fait le chantre de la révolution d’Octobre, le héraut (et le héros) du peuple, lui qui a écrit : “150 000 000 est le nom de l’artisan de ce poème / Rythme - la balle / Rime - le feu sautant d’édifice en édifice / 15 000 000 parlent par mes lèvres / La rotative des pas / sur le vélin des pavés / a imprimé cette édition”. Il parle au nom des travailleurs, car il est l’un des leurs : “LE POÈTE/ C’EST UN OUVRIER […] : “Quand vous sciez du bois, c’est pour faire des bûches / Et nous, / que sommes-nous sinon des ébénistes, / à façonner la tête humaine, cette bûche”. Ouvrier, le poète ? Loin de s’accommoder du dandysme ou du dilettantisme, la poésie exige un labeur acharné décrit par Maïakovski lui-même dans un petit ouvrage théorique Comment écrire des vers sur différents sujets dont “le grand thème de la révolution d’octobre […] Toutes ces réserves poétiques sont déposées dans l’esprit. Les plus particulièrement difficiles sont notées. […]Tout mon temps est pris par cette accumulation. Je passe dix à dix-huit heures par jour à cela, et je suis toujours en train de marmonner quelque chose […] Ce « carnet de poche » est une condition essentielle pour faire un authentique travail”. Le poète est un travailleur, et, conclut l’auteur “la poésie est une production. Une des plus difficiles, des plus compliquées, mais une production tout de même”.

Un homme fragile

À noter que Maïakovski ne se borna pas à écrire des vers, il s’engagea dans le journalisme, et dans toutes les formes d’expression de son époque : scénarios pour le cinéma, slogans propagandistes ou publicitaires dont le communisme d’état avait tant besoin, et surtout théâtre avec le célèbre metteur en scène Meyerhold (1874-1940) ; les deux hommes, qui cherchaient à innover et à expérimenter, créèrent ensemble Mystère Bouffe, drame ou comédie, non sans obstacles. Dans Les Bains, sa dernière pièce, l’écrivain fustigeait la bureaucratie. Maïakovski fut admiré par Lénine qui évoqua son plaisir à le lire. Staline le porta aux nues, d’où le culte qui fut voué au poète après sa mort : “Maïakovski est et reste le meilleur, le plus doué poète de notre époque soviétique… l’indifférence à sa mémoire et à son oeuvre est un crime”. Lili Brik, sœur d’Elsa Triolet et maîtresse de Maïakovski, qui fut par la suite compagne d’un général exécuté en 1937 comme “ennemi du peuple”, a toujours été protégée par Staline en raison de sa liaison avec le poète vénéré. Maïakovski s’est suicidé en 1930 pour des raisons qui n’ont jamais vraiment été élucidées : “À tous ! [...] Je meurs [a-t-il écrit dans un ultime message, n’en accusez personne]. […] Maman, mes sœurs, mes camarades, pardonnez-moi, ceci n’est pas un moyen (je ne le conseille à personne), mais moi je n’ai pas d’autre issue.

Lili, aime-moi”.

Le génie était aussi un homme fragile, cible de violentes attaques recensées par Elsa Triolet : “quelques fonctionnaires stupides, quelques imbéciles, quelques assassins, quelques lascars et filous poétiques. Évidemment si on additionne tout ça, ça fait pas mal de monde ! Une poignée de sable comporte pas mal de grains de sable”. Le grand poète n’a peut-être pas su résister à tant d’hostilité, lui dont les vers résonnent encore à nos oreilles : “Je sais la force des mots / la force des mots tocsin / Pas de ceux-là / qui savent ravir les foules / des autres / qui de terre feraient sortir les morts / et les cercueils défilèrent / d’un pas de chêne sonore”.

L’aura de Vladimir Maïakovski ne s’en étendit pas moins sur le XXe siècle, et mérite que l’on s’y arrête, cent ans après la révolution. Au XXIe siècle, quel poète aujourd’hui vivant connaît la même renommée pour une œuvre novatrice, exigeante ? Certes, l’écrivain russe appelait de ses vœux un avenir radieux, il y croyait… la tristesse nous étreint si nous lisons les vers suivants : “Une fête, qui dans le calendrier / n’a pas de rang. / Couverts de drapeaux / les hommes / les maisons. Peut-être est-ce / Le centième anniversaire de la révolution d’octobre / peut-être / est-on, simplement / extraordinairement gai”.

Cent ans après...

Cent ans après… Nous savons qu’Essenine et Maïakovski n’ont pas été les seuls à se suicider ou à mourir dans des circonstances tragiques. Marina Tsvetaieva, éminente poète, s’est pendue à Moscou où son mari avait été exécuté et sa fille déportée. Meyerhold finit dans un camp, victime des purges staliniennes. Vladislas Khodassevitch, poète proscrit, est mort en exil. Si Maxime Gorki revint au pays, de nombreux intellectuels choisirent de fuir à l’étranger comme Vladimir Nabokov, Roman Jakobson ou Nina Berberova. Cette dernière note dans son autobiographie : “Les malheurs de mon siècle m’ont plutôt servi : la révolution m’a libérée, l’exil m’a trempée, la guerre m’a projetée dans un autre monde”. Cependant, selon l’auteure, c’est l’émigration qui l’a sauvée car le régime soviétique anéantit les intellectuels condamnés à la prison, à la déportation, à la mort ou réduits au silence sous la férule stalinienne, si toutefois ils avaient échappé à la famine ou à la guerre. Louis Aragon et Elsa Triolet ne partageaient pas ce point de vue mais un siècle plus tard l’utopie née de la révolution russe semble bien morte dans le pays qui l’a vu naître. Symbole de cette utopie, la Maquette du monument à la Troisième Internationale de Vladimir Tatline, récemment exposée au MUCEM, à Marseille, représente une tour… qui n’a jamais été construite. L’architecte hardie avait été conçue pour célébrer un régime révolutionnaire dont les niveaux d’organisation devaient s’articuler harmonieusement.

En revanche, les œuvres suscitées par l’élan révolutionnaire de 1917 subsistent, les livres des écrivains de l’époque demeurent, les vers de Maïakovski continuent à nous émouvoir. Je laisserai à Elsa Triolet le mot de la fin : “Jamais il ne se tenait pour battu, une défaite n’était pour lui qu’une étape sur le chemin de la victoire”.

Marie-Noëlle Hopital

Bibliographie
- Vladimir Maïakovski, Vers et proses, commentaires d’Elsa Triolet, Le Temps des Cerises, les Lettres Françaises,
- Comment écrire des vers, Maïakovski, adaptation de Philippe Blanchon, la Nerthe
- Notice Après Babel, traduire , MUCEM
- C’est moi qui souligne, Nina Berberova, Actes Sud.

L’Émancipation syndicale et pédagogique – 4/12/2017 page 8 & 9