L’école qui classe

Note de lecture
mercredi 22 novembre 2017

L’échec scolaire, les inégalités sociales et la sélection à l’école, ont fait l’objet de nombreuses études. Celle de la sociologue Joanie Cayouette-Remblière, dont nous publions ici un compte rendu de lecture, en renouvelle l’approche.

Un des piliers de l’acceptation de notre système politique et de ses inégalités, depuis la fin du XIXe, est la méritocratie scolaire : dans notre République, chacunE a sa chance et mérite son destin. Le mouvement populaire a, depuis les années 1920, combattu opiniâtrement pour obtenir une vraie égalité des chances d’accès à l’école.

Une école particulièrement inégalitaire

L’accès quasi général de tous les enfants à une scolarisation prolongée jusqu’à 16 ans, et en fait continuée jusqu’à 18 ans, a mis fin à ces luttes. Si on continue à lutter pour des moyens, des ouvertures de classe, le contenu de cette scolarisation est rarement au cœur des débats et des revendications. Pourtant cette “scolarisation totale” est grosse de désillusion : les enquêtes internationales et nationales confirment que l’école en France est une école très inégalitaire socialement, qui reproduit dans ses résultats, avec une violence inconnue dans les autres pays développés, la hiérarchie sociale. Depuis 1995, peu à peu, les parents de milieux populaires ont désinvesti collectivement l’école, et beaucoup d’enseignantEs, confrontéEs à d’insurmontables difficultés de gestion de classe et de non-sens des apprentissages, ont abandonné le terrain de la réussite scolaire pour touTEs pour aspirer de nouveau à un système qui classe et élimine.

Le fonctionnement de la sélection précoce

C’est pourquoi le livre de Joanie Cayouette-Remblière est un livre indispensable pour ouvrir le débat et comprendre comment fonctionne l’élimination précoce, et continuée tout le long de la scolarité, des enfants de milieux populaires et comment, concrètement, se construit cette inégalité scolaire, justifiant idéologiquement le creusement monstrueux des inégalités sociales.

Il s’appuie sur une connaissance fine de tous les travaux précédents, mais utilise une méthodologie particulière : le suivi de deux cohortes intégrales de deux collèges de petite banlieue parisienne, du primaire au bac (ou autres destins) d’élèves néEs justement au moment où se fait ce décrochage dans l’expansion de l’enseignement de masse. C’est un travail nouveau, exceptionnel, car il s’appuie à la fois sur un suivi statistique précis et sur des entretiens avec les élèves, en analysant très précisément les différentes composantes des milieux populaires concernés.

Une recherche très rigoureuse

Le résultat de cette approche sociologique est passionnant, car assez riche statistiquement pour être généralisable, tout en permettant de voir comment se construit, dans le vécu des élèves, cette progressive exclusion. Beaucoup d’approches, de travaux sont ainsi synthétisés dans cette recherche : le travail statistique, l’analyse des programmes et des pédagogies, les témoignages des élèves et de leurs enseignantEs, dont la confrontation montre le malentendu durable entre eux, l’obsession de la surveillance et de la normalisation des enfants de milieux populaires qui réactivent le “classes populaires, classes dangereuses” du XIXe siècle.

Cette recherche met en particulier l’accent sur :
- Ce qu’on savait déjà : l’écart entre les dispositions transmises par la socialisation familiale des enfants de classe populaire et les exigences de la forme scolaire , en particulier la séparation entre exercices et pratique, déconnectés l’un de l’autre, ce qui est doublement distant des pratiques populaires, qui s’appuient plutôt sur le “voir - faire, ouï-dire” et qui ne peuvent être dans la projection dans le futur nécessaire à un apprentissage séparant temporellement les exercices et la mise en pratique.
- Mais est novatrice l’analyse de la construction de l’échec scolaire . Stéphane Bonnery avait déjà étudié comment, à leur insu, les enseignantEs du primaire construisent l’échec scolaire en mettant l’accent sur les injonctions de conformité (apprendre les leçons par cœur, trouver des trucs mnémotechniques, décomposer les tâches...) qui rassurent les enfants de milieux populaires au détriment de la mise en apprentissage réel : le but de l’école est d’apprendre, pas de réaliser des tâches. Ce que montre Joanie Cayouette-Remblière, c’est comment ce décalage, qui tient encore dans le contexte bienveillant du primaire, démobilise, décourage, au collège, puis tout le long du secondaire : même si on joue le jeu de la conformité, au prix d’un effort que les enseignantEs (qui répètent : “travaillez plus” à des élèves qui s’épuisent en fait à faire un travail dénué de toute possibilité d’entrer réellement dans l’apprentissage des savoirs) ne perçoivent pas, elles et eux qui ont toujours été de bonNEs élèves. S’instaure un échec cognitif, qui s’amplifie d’année en année, aboutissant à des gestions de classes intenables.
-  L’écart qui se construit au niveau du lycée entre les différentEs élèves du point de vue des attentes qu’ils/elles assignent à leur présence scolaire : si les enfants des classes moyennes supérieures veulent apprendre un savoir qui leur convient et dans lequel ils/elles trouveront éventuellement un plaisir, les enfants des classes populaires veulent un diplôme qui leur permette de sortir du destin social. C’est ce qui explique que les problèmes de gestion de classe se déplacent vers le lycée (GT ou Pro), avec ces élèves, qui alors qu’ils/elles sont en échec apparent, et se désintéressent des contenus dispensés par l’enseignantE, veulent rester pour avoir le diplôme (et l’ont souvent au prix d’un bachotage juste avant le diplôme).

Des pistes de réflexion importantes

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- Le travail statistique permet de sortir de l’individualisation, qui renvoie chacunE à ses propres insuffisances et fait croire que chacunE est l’artisan de son malheur (ou de sa réussite), discours qui s’exprime maintenant sans retenue dans le verbe présidentiel. Rappeler qu’on est dans une école de classe et qui classe est salubre. Car ce discours a été perdu, ces dernières décennies. L’apparente “démocratisation” du système scolaire a été un instrument idéologique efficace pour sortir d’une conscience collective, et a contribué fortement à la fin de la conscience de classe des classes populaires. Car si l’exposition prolongée à une forme scolaire ne garantit pas le succès scolaire (et social), elle a au moins un effet : l’intégration de la stigmatisation des emplois d’exécutant et plus largement de la culture populaire, détruisant la “fierté ouvrière” si importante dans la conscience de classe.

- Le débat sur les pédagogies : l’importance de la transmission par la pratique dans la culture populaire explique aussi pourquoi les pédagogies de type Freinet ou GFEN réussissent si bien contre l’échec scolaire. Inversement, la mise en avant de la simple autonomie individuelle dans l’organisation des apprentissages ne favorise que celles et ceux ayant déjà incorporé la forme scolaire.

- La responsabilité des enseignantEs. S’il ne s’agit pas de culpabiliser les enseignantEs, qui affrontent directement dans leur pratique les conséquences de cette école de classe, c’est par elles/eux que passent le tri et la mise en échec. Le recrutement à bac plus 5 a éliminé, de fait, les enseignantEs d’origine populaire (phénomène déjà constaté avec le passage au recrutement à la licence des instits), les programmes, la socialisation de l’école, en particulier en maternelle, s’appuient sur l’habitus des classes moyennes, grandes gagnantes de la démocratisation de l’école dans les années 1960-1970. Au delà d’un changement profond de la formation des enseignantEs permettant de travailler sur les questions de forme scolaire (dont on pourrait discuter d’ailleurs de la pertinence) ou de mise en réussite des enfants de milieux populaires, une réflexion sur le recrutement des enseignantEs s’impose. Dubet proposait de les recruter au niveau bac +1 ou 2 puis de les former en école professionnelle, parce que ça permettrait de recruter les bonNEs élèves de milieux populaires qui ne continuent quasiment jamais jusqu’au niveau master 2. Or, ce sont ces élèves qui ont l’expérience de l’écart entre disposition familiale et exigences de la norme scolaire, et ont réussi à le combler.

Dominique Comelli, septembre 2017

  • L’école qui classe. 530 élèves du primaire au bac , Joanie Cayouette-Remblière, Paris, PUF, septembre 2016, 288 p., 28 €.