Avignon : le ministre chassé par les intermittents

jeudi 31 août 2006
par  QD, Administrateur

(article publié dans la revue "L’Emancipation syndicale et pédagogique", numéro 1 de septembre 2006)

(article téléchargeable en PDF avec le reste de la revue à cet endroit)

AVIGNON : Le ministre chassé par les intermittents.

Comme l’année passée les intermittents et les précaires se sont rappelés au bon souvenir de l’opinion et du Ministre de la Culture.

On fêtait cette année le 60ème anniversaire de la décentralisation ; il y a soixante ans sous l’impulsion de Jeanne Laurent, fonctionnaire du Ministère, se mettait en place une réforme de la Culture qui mettait fin à une centralisation outrancière du théâtre. Grâce à la création en province d’un réseau de salles subventionnées, le théâtre allait être enfin accessible à (presque) tous.

Un certain nombre de cérémonies étaient prévues le 17 juillet et c’est ce jour que choisirent le SFA-CGT, la CNT, SUD et la Coordination des Intermittents et Précaires pour appeler le matin à une manifestation, qui réunit entre 500 et 600 personnes, prouvant par là, que même affaibli, en raison de l’expulsion du régime d’assurance chômage des plus précaires, le mouvement était toujours vivant.

Puis les mêmes sont allés rappeler au Ministre sa promesse de régler rapidement les problèmes engendrés par la mise en place en 2003, du protocole réformant les annexes 8 10 ; ils se sont donc invités aux festivités de commémoration, cyniquement nommées par Renaud Donnedieu de Vabres "une jounée particulière" (1), et l’ont interpellé pour réaffirmer leur volonté de changement. Vivement pris à partie (?) M. Donnedieu de Vabres a dû quitter la place sous les huées et les jets de tomates.

Attendu le soir au Palais des Papes pour la première des Barbares de Gorki monté par Éric Lacascade, RDDV a préféré laisser son siège vide !

Le ministre a d’ailleurs pu mesurer les limites de l’exercice estival et très démagogique des rencontres sur le terrain puisqu’il a, aussi, été pris à partie le lendemain lors de rencontres autour de la culture Occitane.

Les annexes 8 10 du régime d’assurance-chômage
Le régime d’assurance chômage comporte plusieurs annexes dont celles dédiées aux professions du spectacle. Mises en place après la guerre, elles avaient, à l’origine été créées pour les techniciens et acteurs du cinéma afin de leur permettre de toucher un revenu (1/3 du salaire) entre deux tournages. L’élargissement aux comédiens après 68, puis surtout à l’ensemble des professions du spectacle et de l’audiovisuel, a entraîné une dérive inquiétante, du fait de l’explosion de ce secteur consécutif à la libéralisation voulue par Mitterrand après 81.

En effet, les boîtes de production pour faire encore plus de bénéfices déclarent tout leur personnel (chauffeurs, standardistes, secrétaires...) en tant qu’intermittents, mettant ainsi en péril ce système. C’est en raison d’un supposé déficit record engendré par ces pratiques (mais jamais prouvé) que le Medef a imposé une négociation tripartite qui a débouché sur le fameux protocole. Celui-ci a été en partie proposé puis signé par des syndicats ultra minoritaires (CFDT, CGC, ...) que l’on ne peut même plus appeler réformistes tant le nouveau système est inique. Il permet en effet à ceux qui travaillent le plus d’être indemnisés, et fait glisser les plus "petits", ceux qui en ont le plus besoin, vers la précarité, tout en ne mettant pas un coup d’arrêt à la dérive pernicieuse engendrée par les boîtes de production et l’audiovisuel publique (Radio-France et France Télévision, par exemple).

En principe un nouveau protocole aurait dû être signé en janvier 2006, mais pour le Medef comme pour le gouvernement il est urgent d’attendre, d’autant que la CFDT semble, pour l’instant, vouloir réfréner ses ardeurs "ultra-libéralistes".

Trois ans de luttes ininterrompues
Le problème de l’intermittence est apparu dans les années 80, et la lutte a véritablement commencé en 1992 (grèves, occupation du théâtre de l’Odéon , puis grève au Festival d’Avignon). Mais c’est en 2003, à la suite de la mise en place du protocole que la lutte s’est généralisée. Longtemps organisation majoritaire le SFA-CGT (qui syndique surtout les techniciens, les interprètes plus individualistes sont peu syndiqués) a dû “gauchir” ses actions sous l’impulsion des coordinations qui se sont mises en place à ce moment-là.

Les actions qui se sont enchaînées et la détermination des intermittents qui a entraîné l’annulation totale ou partielle de plusieurs festivals et menacé la plupart des manifestations culturelles durant l’été 2003 (Avignon, Aix en Provence, Montpellier...) a conduit au remplacement du Ministre de la Culture notoirement incompétent et à l’assouplissement de la position de l’Etat : un fond transitoire qui permet à certains d’être "rattrapés" a été mis en place et des promesses, jamais tenues, de renégociation ont été faites.

Pourtant l’émergence des coordinations, qui se sont maintenues bien après les périodes de lutte a permis une meilleure connaissance de ce milieu : enquête approfondie sur les compagnies théâtrales financée par plusieurs Conseils Régionaux. Puis création d’un comité de suivi regroupant à la fois des organisations syndicales salariales et patronales majoritaires (SFA, SUD, SYNDÉAC...) la Coordination, des députés et des sénateurs de toutes tendances.

Le travail de ce comité a abouti à une proposition de loi soutenue par 471 députés, et par le Ministre de la Culture (séance du 30 mars 2006) qui n’a jamais été inscrit à l’ordre du jour, le gouvernement laissant pourrir la situation et le Medef préférant un nouveau protocole, très proche de celui de 2003, tout aussi inefficace et injuste.

Bernard Foulon

(1) Film d’E. Scola dont l’action se déroule durant la montée du fascisme italien !!