Où en sommes-nous ?

vendredi 13 octobre 2017

Les bouleversements politiques de ce printemps électoral appellent à une réflexion sur des notions telles que droites, gauches, social-démocratie, classes sociales, populisme, État, réformisme, émancipation, République, etc. Sont-elles dépassées ? À quelles confusions mènent-elles ? Quelles peuvent être les options politiques pour une émancipation ? Et l’emprise du capitalisme sur la vie, sur nos vies, est de plus en plus lourde de conséquences.

Des valeurs en opposition, mais le même logiciel gouvernemental

Droites

Très rapidement : les droites respectent l’ordre social et, en général, la morale chrétienne. Elles valorisent le mérite individuel et donc la hiérarchie et la concurrence. Une partie des droites est plutôt conservatrice, attachée à des modes de vie anciens, une autre s’adapte à l’évolution rapide de la société, particulièrement dans le domaine culturel. Les deux modèles de pensée se retrouvent en faveur de la stabilité sociale et justifient les inégalités.

Pour résumer, une petite chanson ironique qui aurait pu être entendue dans La Manif pour Tous sous la houlette de Sens Commun ; “Vive l’armée/ Vive le clergé/ Et vive la France/ Vive le pouvoir/ Vive le devoir/ Et l’obéissance/ Moi, j’trouve que l’gouvernement/ Fait bien trop pour les petit’ gens/ Et j’milite de tout mon cœur pour les vraies valeurs...” Délicieux, n’est-ce-pas ?

Gauches

Tout aussi brièvement : les gauches se prononcent pour une justice sociale, la solidarité, des évolutions sociétales et soutiennent, lorsqu’elles se trouvent dans l’opposition, les revendications des salariés. Une partie s’emploie à démontrer le réalisme de ses propositions économiques dans le cadre du marché, une autre travaille à une transformation des rapports sociaux au terme de changements menés grâce à son accession au pouvoir. Les deux modèles de projets se situent dans le cadre de l’État de droit, dans le cadre des institutions républicaines. L’une ou l’autre, au pouvoir, se retranchent derrière le choix du “réalisme”.

Droites-Gauches

Les valeurs, qui animent ces deux groupes en opposition, sont toujours revendiquées aujourd’hui par chacune des tendances.

La compréhension qu’en garde une grande majorité des citoyenNEs est que la droite est le parti de l’ordre, de la stabilité (d’où son succès électoral de base) et que la gauche, sous une forme compassionnelle, est porteuse de progrès et de changements (peu efficiente à l’usage).

Sommairement : les droites sont soutenues principalement par les personnes satisfaites de leur sort et les gauches par celles qui souhaitent en changer et changer celui des plus malheureux. Cela n’exclut évidemment pas des positionnements inverses. Pourtant, la part des personnes qui souffrent et qui se mobilisent pour les droites est très largement supérieure à celle des “satisfaits du système” qui sont favorables aux gauches. L’éducation et les médias, chacun à sa façon, favorisent ce paradoxe. Les déceptions vécues à la suite des politiques menées, en particulier par les gauches, aussi.

Un sentiment s’est développé ces dernières années, c’est celui que les droites et les gauches étaient semblables. En effet, les partis qui se réfèrent à ces orientations mènent depuis – disons - 1983 des politiques néolibérales progressivement très proches. C’est tellement vrai que l’opposition, majoritaire, des citoyens à ces politiques régressives a créé une alternance droite-gauche régulière depuis cette époque en espérant changer l’orientation de ces politiques en désavouant les derniers en place. Une conséquence, aujourd’hui, plus visible, est l’abstention massive des couches qui subissent le plus directement les méfaits du libéralisme.

Le bilan de la période est la crise de confiance généralisée dans la représentation politique.

La crise de la représentation politique

Ni de droite, ni de gauche

Cette crise de confiance a ouvert le terrain à l’opération politique menée par Macron : “Ni de droite, ni de gauche”. Cela veut plutôt se définir comme “De droite et de gauche” en rassemblant des personnalités des deux courants et en leur adjoignant des personnes venues “de la société civile” appartenant aux classes aisées ou supérieures. De fait, au vu de la composition du gouvernement, comme du programme du président, il faut bien appeler cette politique “De droite” avec la participation de personnalités dites “De gauche” qui y voient à juste titre une continuité avec la leur. De ce fait, “l’opposition” des partis traditionnels ressemble plus à un soutien qu’à une opposition.

Le positionnement d’Emmanuel Macron a été très largement promu par les médias. Voir à ce sujet l’article de Pierre Rimbert, “Un barrage peut en cacher un autre”, dans Le Monde diplomatique de juin 2017, dans lequel il analyse l’unanimité des médias en faveur de Macron, sous prétexte de battre Le Pen, mais surtout pour empêcher Mélenchon d’être présent au second tour (1). Des personnalités se situant à gauche, comme Daniel Cohn-Bendit le 26-02-17 sur France Inter (2), ont également appelé à voter Macron dès le premier tour. Cela a fait que toute une quantité de personnes ont pris pour argent comptant le risque de voir l’élection de Marine Le Pen et se sont trompés de “vote utile” (pour peu qu’il existe).

Il reste que le président ne dispose que d’une faible légitimité au vu des résultats de la présidentielle et que le gouvernement, déjà remanié pour cause d’affaires, apparaît comme son pâle reflet. La très large majorité dont il dispose à l’Assemblée nationale est soumise à une unanimité infantilisante, facteur d’errance devant de futures difficultés. Plus que jamais, le pouvoir repose entièrement sur Macron, qui a montré, à l’occasion de son conflit avec de Villiers, son caractère autoritaire et maladroit. Juan Branco confirme : “On pourrait faire de la psychologie de bazar, mais structurellement son pouvoir se constitue de façon à devenir autoritaire. Parce que pour le maintenir, pour maintenir les intérêts de ceux qui l’ont porté jusque-là, il est obligé de passer par une forme autoritaire d’exercice du pouvoir qui s’auto-entretient” (3).

De plus, l’austérité, le programme de restrictions budgétaires, les cadeaux aux plus riches, les menaces sur la fonction publique, les services publics et le code du travail forment un cocktail explosif très instable.

Enfin, le succès de La République En Marche porté par le désaveu des partis de gouvernement, ne règle en rien la crise de la représentation politique dominée par la fonction monarchique du président qui se veut jupitérien.

Une perte de repères

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La très faible participation à ces derniers scrutins résulte des désillusions induites par la suite continue de reniements, de promesses non tenues et d’une politique libérale qui non seulement est contre-productive, mais aussi profondément injuste. La politique de déflation compétitive, impliquant une baisse des salaires et un volant de chômage important, souligne d’une part la soumission du pouvoir politique aux desiderata du capital et, d’autre part, son incurie à satisfaire les besoins du plus grand nombre.

La crise de confiance dans les élites politiques a bien atteint un niveau record qui se manifeste donc par cette abstention importante et aussi par le succès de l’extrême droite largement favorisé par les errements xénophobes des deux partis de gouvernement.

Pour une grande partie de l’électorat de gauche, l’assèchement du PCF suivi par l’échec patent et l’implosion de la social-démocratie nourrissent une incertitude extrêmement importante.

La faillite de la social démocratie

À l’origine, organisant le mouvement ouvrier et le représentant, la social-démocratie était un parti de lutte, de classe, qui avait pour but de transformer la société capitaliste en une société collectiviste. De trahisons en renoncements, elle s’est débarrassée du marxisme et s’est ralliée depuis longtemps à une économie de marché qu’elle prétend vouloir réguler. Elle se réclame encore des valeurs des Lumières, mais poursuit une politique économique totalement à l’opposé de ses références keynésiennes depuis son adhésion au libéralisme. Aujourd’hui, elle est en déshérence et totalement décomposée.

Est-il possible de reconstruire une sorte de mouvement ou parti réformiste de ce type ? Probablement, mais son importance restera potentiellement faible et tournée encore plus que précédemment vers un “réalisme” économique, c’est-à-dire vers une politique au service du capital. Alors, bon courage aux nostalgiques d’une “gauche” recomposée.

Une société de classes dans un État républicain en crise

L’antagonisme capital-travail

Malgré leurs luttes internes, les riches ont un intérêt commun : celui de maintenir leur position supérieure face à la multitude qui les enrichit. Et ils en sont absolument conscients.

Pour les autres, il leur est possible d’imaginer accéder à un sort meilleur, à une certaine richesse. Pour autant, il ne leur est pas évident de concevoir une société solidaire, sans dominants et dominés. Agir de façon solidaire leur est possible, mais remettre en question la hiérarchie sociale demande un niveau de réflexion important et surtout une volonté collective consciente des difficultés à dépasser et des opportunités à saisir.

Le capitalisme n’est pas amendable. La pérennité de la société divisée en classes suppose l’augmentation continue des profits arrachés au travail et, chose impossible et absurde, une croissance sans limite dans un monde fini (cette année, à partir du 2 août, la Terre ne pourra pas reconstituer ce que nous continuerons à lui ôter). Dans ces conditions, toute avancée sociale et écologique est sujette à être remise en question par la classe dominante. Et, aujourd’hui, la mondialisation offre un rapport de force extrêmement favorable à la bourgeoisie pour planifier les régressions sociales et les pollutions auxquelles nous assistons. Dans le même temps, la pensée révolutionnaire – longtemps assimilée à l’expérience soviétique ou chinoise – se heurte à la pensée unique : il n’y a pas d’alternative, le capitalisme est le mode de production indépassable.

Pourtant, l’émancipation du travail est la condition sine qua non pour que l’humanité ait un avenir.

La question de l’État

En dehors des anarchistes et des marxistes, les courants politiques, en général, vénèrent l’État, terrain où ils entendent exercer leur pouvoir.

Or, l’État a le monopole de la légitimité de la violence. C’est lui qui se porte garant des lois qui sont édictées dans le cadre d’un rapport de forces favorable à la classe dominante, ici, la bourgeoisie. Enfin, à propos de l’impérialisme. Hannah Arendt expliquait : “L’impérialisme doit sa seule grandeur à la défaite qu’il a infligé à la nation. L’aspect tragique de [la] timide opposition [de l’État au capital] ne vient pas de ce que de nombreux représentants de la nation aient pu être achetés par les nouveaux hommes d’affaires impérialistes ; il y avait pire que la corruption, c’est que les incorruptibles fussent convaincus que l’unique voie pour mener une politique mondiale résidait dans l’impérialisme” (4).

Ainsi, l’État accompagne, parfois en toute bonne foi, l’action menée par le capital. Et cela autant à l’intérieur de son périmètre national qu’à l’international. Cela relativise les espoirs de changements à la faveur de la conquête du pouvoir d’État.

L’État républicain

La République rassemble l’ensemble des biens, des droits et services propre à l’État et est la propriété collective de tous. C’est pourquoi, la privatisation de biens du domaine public, la restriction des services publics, l’atonie des juridictions publiques, etc. sont des atteintes à la République et à chacun de nous.

Le combat politique peut se résumer aujourd’hui par : faire plus ou moins de République. La République-sociale apparaît alors comme celle qui s’approche le plus de la devise : “Liberté, Égalité, Fraternité”.

La réalité de la démocratie dépend, à un premier niveau, de la représentation politique, autrement dit de la Constitution qui la définit. Or, cette représentation, telle que la Ve République la conçoit, ne fait plus consensus aujourd’hui et n’est même plus majoritaire.

Les politiques libérales sont donc clairement anti-démocratiques et anti-républicaines.

Refonder les moyens intellectuels et pratiques pour l’émancipation

Réformes et émancipation

Les luttes politiques, syndicales et associatives procèdent par la construction de rapports de forces pouvant mener à des réformes encore compatibles avec les intérêts du capital et/ou supportables par l’autorité de l’État. Ces rapports de forces varient constamment dans le temps et sont soumis à la pression des forces de répression, de la faiblesse des organisations réformistes et de la pensée unique qui prêche la fin de l’Histoire.

Les forces réformatrices traditionnelles et les partis “d’extrême gauche” rencontrent de grandes difficultés, qui proviennent de l’absence de perspectives de transformations sociales émancipatrices.

Ici et là, des groupes tentent bien de changer leur mode de vie, leur mode de production et leurs relations sociales. Cela donne à penser, est exemplaire, mais ne débouche pas sur un renversement des rapports de force. Juan Branco pointe : “On voit bien que c’est parce qu’il y a un manque de relais dans l’espace public de façon générale qui permettent de porter une voie alternative. La reconstruction de ces relais, une pensée de ce que devrait être une République aujourd’hui, est pour moi le plus fondamental. Et la construction d’espaces qui permettent des résistances intellectuelles ; c’est-à-dire avant même de vouloir être dans un rapport d’opposition à ce que va faire Macron. Parce que c’est complètement sec et pauvre d’être juste dans une limitation. C’est important de le faire, mais ça ne produit rien. Il faut absolument se redonner les armes pour repenser ce qui nous a menés jusqu’ici” (3).

De nouveaux acteurs, les populismes

Le terme populisme est suffisamment vague et si souvent mal employé pour qu’il subisse tous les amalgames. Comme l’a remarqué Marc Bloch, “au grand désespoir des historiens, les hommes n’ont pas coutume de changer de vocabulaire chaque fois qu’ils changent de mœurs”.

Populisme peut s’attacher aussi bien au régime péroniste qu’à Pedemos, ou au Front National, à La République En Marche ou encore à La France Insoumise. C’est dire. Ce qui leur est commun, c’est l’appel au peuple. Pour autant, les conceptions, qu’en ont ces courants, les pratiques et les conséquences, qui en découlent, sont très diverses et contradictoires. Cet appel, c’est l’idée qui a prévalu en 2011 dans le mouvement “Occupy Wall Street” où le mot d’ordre “We are the 99 ?%” faisait référence à l’ensemble de la société dominée par une infime minorité démesurément riche et responsable de la crise financière.

En se limitant au cas français : Macron fait appel au peuple, ou plutôt aux électeurs, pour être élu sur la base de ce qu’ils perçoivent de sa personnalité “au-dessus des partis”. Le Front national s’adresse à un peuple ethnicisé (5) en opposition aux personnes d’origine et de culture différentes. La France insoumise a le projet de rassembler (des gens, “un peuple”) pour construire et défendre une société démocratique, juste et écologique. Les différences sont de taille et pourtant il existe encore des personnes qui font des efforts pour faire l’amalgame en évitant soigneusement de définir chaque type de ce qui est nommé, souvent à tort, populisme !

Une autre différence importante : Macron s’est opposé aux élites politiques, mais en s’appuyant sur les pouvoirs financiers, médiatiques, étatiques, sur la haute fonction publique, etc. Le FN s’appuie sur les déclassés, les scandales, la perte de confiance dans les responsables politiques et le ressentiment qui en résulte qu’il oriente contre les étrangers et les musulmans. Les deux ont pour idéal un État fort et autoritaire. LFI, très clairement, se distingue de ces deux-là : elle lutte pour une démocratie portée par une révolution citoyenne qui s’oppose aux appareils politiques, au capitalisme et au productivisme.

Un débat indispensable dans et autour de La France Insoumise

J’ai donné des définitions extrêmement sommaires de notions qui méritent sans doute des discussions. Par contre, l’émergence du mouvement de La France Insoumise, la nature de l’État et de la République, les perspectives qu’il faut avancer au regard de la situation requièrent absolument le plus large débat. LFI entend le mener d’une certaine manière et l’ouvre à qui veut bien s’en saisir dès cet automne. C’est évidemment l’affaire de tous en sachant que l’histoire ne s’arrête pas en attendant qu’une solution apparaisse.

Pour ma part, LFI est l’unique force “de gauche”, à juste titre autoproclamée “insoumise”, qui réponde à une attente politique urgente. Les qualités tribuniciennes de Jean-Luc Mélenchon, la combativité des éluEs et des personnes qui se sont investies dans les groupes d’appui en font une force incontournable. Dans et au-delà du programme, L’avenir en commun , porteur d’une volonté de transformation sociale au bénéfice de l’humain, de la planète et de ses habitants, se dessine provisoirement une ébauche de renouveau intellectuel de masse rassemblant les différents niveaux de radicalité.

Les interrogations vis-à-vis de LFI sont nombreuses et certaines pertinentes : la structure politique cooptée autour de Jean-Luc Mélenchon, l’absence de représentation des militants pour répondre aux événements, la volonté de conserver les caractéristiques non-partidaires de ce mouvement, les références nationales, la mise de côté du concept de lutte des classes, la confiance dans l’appareil d’État à conquérir électoralement, etc.

Les questions qui posent problèmes sont celles qui sont contenues dans l’imaginaire collectif : Réformes ou révolution ? État ou dépassement de celui-ci ? Quel type de représentation politique ? Souveraineté nationale et internationalisme ? Quels types de moyens devrions-nous utiliser ? Quel type d’organisation ? Quelle stratégie pour atteindre l’émancipation ? Tout est à reconstruire.

Michel Bonnard, 6 août 2017

(1) http://www.monde-diplomatique.fr/2017/06/RIMBERT/57603

(2) Vu dans le Canard enchaîné le 01-03-17 : Une vision politique experte !

(3) http://la-bas.org/la-bas-magazine/textes-a-l-appui/macron-ou-la-tentation-autoritaire

(4) Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, Gallimard/Quarto, Paris, p 381.

(5) Groupe qui considère partager une ascendance commune, une histoire commune, une culture commune ou un vécu commun. Beaucoup de choses qui font largement partie d’un imaginaire statufié par la cohorte de thuriféraires du nationalisme.


Brèves

26 juin - Mardi 27 juin - Rassemblement et meeting unitaire - 12 h - Paris - Invalides

Pas de code du travail sur ordonnance !
Les organisations syndicales CGT, FO, FSU, SOLIDAIRES, (...)