De la Roya à Marseille, quand l’État viole ouvertement ses propres lois

lundi 18 septembre 2017

La frontière franco-italienne, comme toutes les frontières de l’Europe de Schengen aurait dû disparaître. Il n’en est rien. Elle a été rétablie il y a deux ans. Contre les migrantEs bien sûr. Il y a des policiers et/ou des gendarmes au péage de la Turbie, sur les routes menant de Vintimille à Menton ou à Breil-sur-Roya. Il y a même un vrai check-point à Sospel qui n’est pas à la frontière.

Les contrôles se font entièrement au faciès, les NoirEs sont systématiquement traquéEs. Dans tous les trains, la fouille est systématique.

Une politique humiliante et meurtrière

Les migrantEs qui ont échappé aux réseaux mafieux en Libye et aux noyades pendant la traversée arrivent depuis le sud de l’Italie à Vintimille. La frontière étant fermée, ils/elles dorment sous les ponts et restent souvent malades et sans ressources dans ce cul-de-sac. Donc, ils tentent de passer en France.

En deux ans, on compte avec certitude 16 mortEs (écraséEs, noyéEs, électrocutéEs, victimes de chutes depuis une falaise…). Les solidaires sont persuadéEs qu’il y en a eu beaucoup plus dont on n’a pas retrouvé les corps. CertainEs font le chemin à pied de Vintimille à Breil-sur-Roya : deux jours d’une marche dans la montagne assez dangereuse avec le risque permanent d’être pris par la police française.

Un comité de solidaires s’est formé dans la vallée de la Roya et la région niçoise. On y trouve des paysans comme Cédric Herrou, des ItalienNEs, des militantEs formidables confrontéEs à l’horreur quotidienne

Les Alpes-Maritimes sont une zone de non-droit. Les lois sur les migrantEs sont une honte, mais elles garantissent quand même le droit de faire une demande d’asile ou, pour les mineurs, elles sont censées garantir une protection jusqu’à leur majorité.

Dans ce département, elles sont délibérément ignorées : les autorités locales sont essentiellement préoccupéEs à séquestrer les migrantEs sur le terrain de Cédric où ils/elles ont trouvé refuge et à obtenir pour lui une condamnation qui l’empêcherait d’exprimer sa solidarité.

Le 24 juillet, les solidaires ont accompagné 156 migrantEs jusqu’à la gare de Cannes où la police les a arrêtéEs. L’idée était de sortir des Alpes-Maritimes pour enregistrer les demandes d’asile ou de protection des mineurs. Cédric Herrou a subi une nouvelle garde-à-vue. Mais surtout, de nombreux/ses migrantEs ont été déportéEs en Italie et, dans certains cas, la destination était Tarente en Italie du Sud, à 1300 Km de la frontière française.

Qui sont ces êtres qu’on prive d’humanité ?

Pour Trump, la crise climatique est une invention gauchiste. Pourtant les gens qui arrivent viennent très souvent du Sahel (Érythrée, Éthiopie, Soudan, Soudan du Sud mais aussi Mali, Côte d’Ivoire). Ils (car presque tous sont des hommes ou des jeunes garçons) fuient la guerre, la misère et la dictature, les trois se nourrissant les unes des autres.

Certains disent : “avant l’invasion de la Libye, on avait du travail, on gagnait notre vie”. La dislocation du pays, voulue et réalisée par les armées occidentales les a poussés à un départ sans espoir.

La plupart des arrivées récentes viennent du Soudan et en particulier du Darfour où les massacres ont repris.

Le projet des dirigeants occidentaux a toujours été de sous-traiter aux gouvernements africains le fait de trier, d’enfermer et de refouler les migrants. Kadhafi faisait ça très bien. Rien n’a changé. Le gouvernement libyen reconnu par la communauté internationale est lié avec les mafieux et les passeurs. Il brutalise, torture, emprisonne et même refoule les bateaux.

On connaît les propos, comme ceux qu’avait proféré Rocard : “la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde”. Là, on est au-delà : on enferme, on maltraite, on refoule, on abandonne des enfants dans la rue, on refuse même le dépôt des demandes d’asile.

Pourtant, même dans le monde capitaliste, il est possible d’être un peu plus digne : en Suède, pays au niveau de vie comparable à la France, 10 ?% de la population est arrivée récemment de l’étranger dont beaucoup en provenance de Syrie. Il n’y a personne dans la rue et les réfugiéEs reçoivent de l’argent pour vivre dignement.

L’intervention de l’Union Juive Française pour la Paix

Fidèle à ses positions fondamentales, l’UJFP se bat pour le “vivre ensemble dans l’égalité des droits” au Proche-Orient comme en France. Elle dénonce le racisme sous toutes ses formes et est naturellement au côté des Sans Papiers, des migrantEs, des Roms…

Lancé en avril 2017, le “manifeste des enfants cachés” a reçu des signatures bien au-delà des rangs de l’UJFP. Il commence par : “sans la solidarité de délinquants, nous ne serions pas là”. C’est au nom du souvenir de la persécution des Juifs/ves en France qu’il prend la défense des migrantEs et de celles et ceux qui leur viennent en aide.

L’UJFP a été présente lors de différents rassemblements pour défendre Cédric Herrou et Pierre-Alain Mannoni.

D’où l’idée de “l’expédition” du 16 août. Six membres de l’UJFP (avec des âges entre 60 et 85 ans) sont partiEs pour Nice, grâce à un militant de l’École Émancipée très actif qui a permis le lien avec des solidaires de Nice ou venuEs d’Italie.

À 8h, une trentaine de solidaires et une quinzaine de migrantEs se sont retrouvéEs devant la gendarmerie de Breil-sur-Roya. La demande était simple : obtenir que les migrantEs soient enregistréEs. La gendarmerie avait ordre de ne pas le faire (alors que c’est la loi). La PAF (police de l’air et des frontières) était absente. Le face-à-face a duré trois heures.

Les membres de l’UJFP ont sorti des calicots : “Union Juive Française pour la Paix. La solidarité n’est pas un délit” avec quatre biographies : “véhicule parrainé par Nicole Kahn, enfant juive cachée en 1943-44”, “véhicule piloté par Nicole Lefeuvre, cousine de Janos, 20 ans, déporté à Auschwitz”, “véhicule piloté par Georges, enfant juif caché 1943-44, fils de Alfred Gumpel, déporté, mort pour la France à Mauthausen, partie civile au procès Barbie” ou “véhicule piloté par Pierre, fils de Yakov Stambul, membre du groupe Manouchian, déporté à Buchenwald”.

Au bout de trois heures, les calicots ont été collés sur les voitures. Six voitures avec 15 migrants sont partis vers Nice. On a eu à Sospel un vrai check-point (on se serait cru en Palestine) avec contrôle des identités des migrants et des solidaires.

À Nice, les majeurs sont partis avec les solidaires locaux. Ils ont pu (difficilement) faire enregistrer leurs demandes d’asile au PADA (Plateforme d’accueil des demandeurs d’asile). Les mineurs sont partis à Marseille avec les membres de l’UJFP.

Pourquoi cette action symbolique ?

Il faut en finir avec les mensonges sur le “pays des droits de l’homme”. Le Président de la République confirme la responsabilité de la France dans la déportation des Juifs de France et, en même temps, sa police traque, enferme et jette à la rue. L’époque des camps et des rafles est revenue.

On célèbre les “Justes” qui ont sauvé des Juifs/ves, au péril de leur vie et on condamne Cédric Herrou.

Il nous a semblé évident, au nom de notre mémoire juive, de rappeler où peut mener la “déshumanisation” de celui qui n’a aucun droit, sinon celui d’errer.

Une telle action ponctuelle ne résout rien …

… mais c’est une formidable école de la réalité du déni des droits des migrantEs : ce n’est qu’un premier pas.

On a juste “exfiltré” quatre jeunes garçons d’une zone de non-droit. Dans la seule ville de Marseille, il y a entre 60 et 160 enfants dans la rue. Ils dorment autour de la gare. On les dirige vers certains endroits où ils peuvent de temps en temps manger ou se doucher.

L’ADDAP 13 (Association départementale pour le développement des actions de prévention) dépend du conseil régional. Elle a 21 places et une liste d’attente qui ne laisse quasiment aucun espoir pour nos mineurs d’avoir un hébergement avant l’hiver. Les politiciens nous expliqueront sûrement qu’il y a d’autres priorités financières. Il n’y a pas besoin que Marine Le Pen gagne les élections pour que ses idées de haine et d’exclusion soient appliquées.

Ces jeunes ont quand même été enregistréEs et longuement écoutéEs. Pour trois d’entre eux, on a trouvé une solution d’accueil.

Mais que fait-on pour touTEs celles et ceux qui sont bloquéEs à Vintimille ? Pour touTEs celles et ceux qui sont dans la rue ? Il est temps de dire collectivement : “ça suffit, c’est une honte !” et d’imposer l’ouverture des frontières et un accueil digne.

Je terminerai en disant que ce que racontent ces jeunes et qu’on a fini par comprendre malgré la barrière de la langue, est absolument terrifiant. Un départ en camion du Darfour en pleine guerre. Des attaques incessantes en Libye. Des camps qui existent à Sabrata, à Zaouia. Les jeunes ont subi des sévices dont ils gardent la trace. Ils ont pu s’échapper, tenter une première traversée en bateau. Ramenés par la marine libyenne, ils ont pu travailler chez un berger et gagner les dinars nécessaires pour payer les passeurs. Ils avaient 15 ans.

Ils étaient 150 sur un bateau gonflable qui les a amenés sur un bateau plus grand. De Tarente, ils ont pu gagner Vintimille en train. De là, il a fallu marcher jusqu’à la France.

Pour paraphraser Malraux, le XXIe siècle sera celui de la solidarité ou il ne sera pas.

Pierre Stambul


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