Mayotte, la petite île de la démesure

vendredi 15 septembre 2017

Depuis 2014, l’Europe fait face à des flux migratoires sans précédent à cause des guerres ou pour des raisons économiques. Pour y faire face, la France met en œuvre diverses solutions, plus ou moins efficaces, plus ou moins humaines. Elle n’est pas seule responsable de cette situation mais ne peut nier son implication dans ces guerres ou les difficultés rencontrées par certains pays pour se développer de façon autonome. Les médias font feu de tout bois pour alimenter le foyer des gros titres : interceptions en mer, noyades, camps évacués, conflits ethniques, manifestations, mineurs isolés, etc. Il existe pourtant un petit bout de France, oublié de touTEs, qui vit les mêmes drames humains depuis plus de 20 ans et dont on ne parle que très rarement. Serait-ce parce que cette fois, la France est la seule et unique responsable d’une situation devenue incontrôlable ?

Avec ses 374 km², Mayotte, petite île française de l’archipel des Comores – qui en compte quatre – accueille 212 645 habitantEs d’après le dernier recensement de l’Insee en 2012. Au regard de certains éléments comme le nombre d’enfants inscritEs à l’école ou encore le volume des importations de riz, première denrée consommée sur le 101ème département, le nombre d’insulaires serait plus proche de 340 000. Cette estimation tendrait donc à démontrer que presque 40 % de la population est en situation irrégulière. Cela concorde d’ailleurs, de façon officieuse, avec la proportion d’enfants inscritEs dans les établissements scolaires dont les parents sont “clandestins”. Avec un tel pourcentage, le plus petit département français, hors région parisienne, est celui de la démesure. Démesure en nombre d’élèves par établissement, de naissances dans un hôpital, de reconduites à la frontière, de mineurEs isoléEs, d’abus en tous genres au niveau de la loi.

Le choix de rester français !

C’est en 1974, par consultation, que les MahoraisES font le choix de rester françaisES. La France a préféré organiser cette simple consultation au lieu d’un référendum, lui laissant ainsi la liberté d’interpréter des résultats qui ne seront donc pas validés par le Conseil Constitutionnel mais par une simple commission électorale créée pour l’occasion.

Alors que les quatre îles sont intimement liées, ne serait-ce que par la langue, la religion musulmane, la culture, les échanges commerciaux, les croyances héritées de l’animisme africain ou encore les tissus familiaux, les résultats sont édifiants. 36 % des MahoraisES seulement se prononcent en faveur de l’indépendance, contrairement aux trois autres îles des Comores : Grande Comore (99,98 %), Mohéli (99,92 %) et Anjouan (99,93 %). Les actions locales à Mayotte qui ont précédé cette consultation sont pour beaucoup dans ces résultats très étonnants, notamment de la part des “Chatouilleuses”. Ces femmes recevaient les pro-indépendance en leur frottant “amicalement” les côtes jusqu’à ce que la douleur devienne insupportable et qu’ils quittent le théâtre des discussions. Liberté de vote, mais pas de parole. Au final, seulement 5 % de la population totale des Comores sont à l’origine de la scission entre les îles qui sera officialisée dès l’année suivante. Mais alors, pourquoi la France a-t-elle décidé de garder Mayotte dans son giron, allant ainsi à l’encontre des recommandations de l’ONU qui condamnera par la suite le pays avec plus de 20 résolutions entre 1976 et 1994 ? Officiellement, par interprétation de l’article 53 de la constitution qui stipule que “Nulle cession, nul échange, nulle adjonction de territoire n’est valable sans le consentement des populations intéressées”. Officieusement, pour des raisons bien plus politico-économiques.

Une position stratégique

Le pétrole du Moyen-Orient, amené par des méga-tankers vers l’Europe, transitait par le canal de Suez jusqu’à sa fermeture après la Guerre des six jours entre Israël et l’Égypte en 1967. C’est exactement à cette date qu’est né le mouvement des “Chatouilleuses”. Le canal restera fermé durant huit années, causant la faillite et le suicide de nombreux actionnaires anglais et français. Les pétroliers n’ont alors d’autre choix que de contourner l’Afrique par le canal du Mozambique, passant à quelques encablures de Mayotte.

L’île devient donc pour les Français un point de passage et de renseignement particulièrement stratégique. D’ailleurs, seulement quelques mois après l’indépendance des trois îles comoriennes et le maintien de Mayotte sous administration française, la première construction réalisée est celle des “grandes oreilles”, deux antennes paraboliques capables d’écouter toutes les conversations transitant par le canal ou sur la côte est-africaine. Viendra ensuite le renforcement des bases militaires, de la gendarmerie et de la légion étrangère.

Par contre, les établissements scolaires, aujourd’hui complètement saturés, imposant un roulement des classes par demi-journée pour accueillir les très nombreux/seuses élèves, ne se construisent qu’au compte-goutte. L’hôpital, classé première maternité de France en nombre de naissances, ne sera rénové qu’en 2012.

Ironie de l’histoire, en juin 1975, soit six mois seulement après la consultation, le canal de Suez est de nouveau opérationnel et celui du Mozambique plus ou moins déserté par les pétroliers. Progressivement, Mayotte va devenir un caillou dans la chaussure de la République. Que va-t-on bien pouvoir faire d’une île dont la position stratégique n’a plus grand intérêt, d’autant que la Réunion trône déjà au milieu de l’océan Indien ? De plus, contrairement aux Antilles, Mayotte ne produit absolument rien, si ce n’est un peu d’Ylang-Ylang, une fleur utilisée par un parfumeur adepte du travail dissimulé, alors que le riz et le poulet, très consommés, sont importés d’Asie et d’Amérique du sud. Le tourisme, quasi inexistant, ne parvient pas à se développer. La seule utilité portée au crédit de ce territoire d’outre-mer est la défiscalisation, à savoir la possibilité de réduire considérablement ses impôts en investissant dans l’immobilier, comme l’ont fait bon nombre de grandes entreprises ou de footballeurs professionnels.

Un différentiel de développement avec les Comores

Dans le même temps, Bob Denard, mercenaire de la République aux activités troubles, sévit aux Comores dès le mois de septembre 1975, soit deux mois après la déclaration d’indépendance. Il renverse le tout premier président Mohamed Abdallah au profit d’Ali Soilih, qu’il trahira trois ans plus tard pour remettre en place Abdallah. Les nombreuses opérations militaires du mercenaire, jusqu’en 1989, n’ont fait que déstabiliser les Comores, rendant leur développement pratiquement impossible et appauvrissant considérablement la population. Ces presque quinze années de coups d’état et de manipulations ont véritablement traumatisé la population qui en garde encore les marques, rendant les processus démocratiques très compliqués et les régimes instables.

Mayotte a ainsi pu, malgré un PIB quatre fois inférieur à celui de la métropole et tout de même treize fois supérieur à celui des Comores, se développer lentement mais plus sereinement que ses îles sœurs et ainsi asseoir sa suprématie dans la région.

Jusqu’en 1995, les échanges commerciaux et les voyages pouvaient se faire librement et sans difficultés entre les îles. C’était sans compter sur l’instauration du visa Balladur, la plus meurtrière mesure que la France ait prise. Celui-ci impose que, pour venir à Mayotte, il faille en faire la demande préalable et surtout avoir de très bonnes raisons : sportifs de haut niveau, intellectuels, riches entrepreneurs. Impossible pour un oncle ou un cousin de rendre visite à la famille ou encore à une grand-mère de bénéficier de soins qu’elle ne peut trouver aux Comores. Cette absence de soins, la pauvreté, la misère et le manque de structures éducatives ont conduit des dizaines de milliers de personnes à quitter les Comores, principalement l’île d’Anjouan, attirées par les vitrines scintillantes de la voisine restée française. CertainEs MahoraisES ricanent même d’entendre aujourd’hui de nombreux/seuses ComorienNEs réclamer le droit de redevenir français. Mais peut-on vraiment les en blâmer quand on voit la façon dont la France les a “accompagnés” dans leur indépendance ?

En attendant, plus d’une centaine de personnes tentent leur chance presque quotidiennement sur des canots de pêcheurs en résine appelés Kwassa-Kwassa – danse d’origine congolaise – en raison de l’énorme tangage, pour rallier les côtes mahoraises. Ces embarcations, devant le risque de destruction encouru en cas d’interception, sont fabriquées a minima, bien loin des normes de sécurité requises pour de telles traversées. Depuis 1995, on dénombre pas moins d’une dizaine de milliers d’hommes, femmes, enfants et nouveaux-nés noyéEs au cours de cette traversée d’une centaine de km. La photographie du corps d’un enfant syrien échoué sur une plage turque en 2015 a bouleversé l’Europe. Malheureusement, ces images sont loin d’être rares dans les eaux territoriales françaises, notamment en été, période durant laquelle la mer est la plus agitée. Pourtant, qui en parle, à part pour rappeler cyniquement que ces embarcations de la mort ne ramènent pas que du poisson ?

Une situation intenable

L’État français doit s’attaquer à deux chantiers d’envergure pour mettre fin à une situation de plus en plus intenable : stopper les départs de Kwassas pour mettre fin au carnage et trouver des solutions concernant les quelques 40 % d’habitantEs en situation irrégulière, pour la plupart néEs sur le territoire et remplissant donc les conditions d’une régularisation. Malheureusement, la politique mise en œuvre, souvent impulsée par des élus locaux, n’a fait qu’aggraver la situation ces dix dernières années. En effet, de nombreux MahoraisES, particulièrement xénophobes envers leurs frères AnjouanaisES, les accusent, souvent à tort, de tous les maux : cambriolages, sureffectifs dans les écoles, agressions, retard du développement de l’île, etc., allant jusqu’à expulser manu militari ces personnes de leurs habitations ou leurs enfants des écoles de la République.

Cependant, une hypocrisie certaine règne sur l’île au lagon. En effet, la plupart des emplois dans les domaines de l’agriculture, de la pêche ou du bâtiment sont occupés par des travailleurs/seuses en situation irrégulière. Travaillant au noir, ils/elles sont très mal rémunéréEs, voire pas du tout. Il arrive en effet que, une fois les travaux terminés, l’employeur les dénonce auprès de la PAF (Police aux frontières) pour ne pas avoir à les payer !

Image surprenante, mais la situation à Mayotte est une véritable corne d’abondance pour justifier la ligne politique de certainEs. Par exemple, fin 2005, soit un an et demi avant les élections présidentielles, le ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy, adresse une lettre au préfet de Mayotte lui intimant d’atteindre l’objectif de 12 000 reconduites à la frontière pour l’année 2006, à savoir doubler le chiffre de l’année précédente. Ce qui sera fait. Mayotte représentant à elle seule plus de la moitié des expulsions de l’ensemble du territoire français, cela lui permettra alors de présenter des chiffres globaux satisfaisants lors de son bilan pré-électoral. Ce regain d’expulsions, sans cadre juridique ni moyens supplémentaires, ne sera malheureusement pas sans conséquences.

Des lois différentes

Les lois en vigueur sur ce département ne sont pas les mêmes qu’en métropole puisque, par exemple, ce n’est pas le Ceseda qui gère l’entrée et le séjour des étrangerEs sur l’île mais une extension dérogatoire de ce dernier, établie par ordonnance jusque là renouvelée tous les cinq ans. Pas de juge des libertés, pas d’OQTF (Obligation de quitter le territoire français) mais des expulsions immédiates par APRF (Arrêté préfectoral de reconduite à la frontière) qui peuvent être exécutées le jour même de l’interpellation. Dans ces conditions, les abus sont très nombreux. Les expulséEs n’ont, en effet, pratiquement aucun recours et il n’est pas rare de voir des personnes nées sur le territoire, donc tout à fait régularisables, se faire expulser vers l’île d’Anjouan qu’elles n’ont parfois jamais vue. Les conditions de rétention administrative sont inhumaines et ont été dénoncées par des agents de la PAF eux-mêmes dans une vidéo choc où l’on peut voir que les expulséEs disposent de moins d’un mètre carré dans les cellules collectives accueillant parfois plus d’une centaine de personnes.

Alors qu’actuellement en métropole les enfants ne peuvent légalement pas être enferméEs en centre de rétention, ce n’est toujours pas le cas à Mayotte où les mineurEs peuvent se retrouver au milieu des adultes, sans leurs parents. Les expulsions massives, sans possibilité de faire appel à un avocat ou au juge des libertés, a fait naître une situation dramatique dans laquelle les mineurEs isoléEs sont souvent qualifiées de “bombes à retardement”. Cette situation a deux causes. D’une part, les adultes interpelléEs, pensant revenir, préfèrent ne pas dire qu’ils/elles ont des enfants. D’autre part, les forces de l’ordre ou la préfecture ne se soucient guère de voir de nombreux/seuses parents expulséEs laisser derrière eux des mineurEs. On estime aujourd’hui à presque 6 ?000 le nombre de ces mineurEs isolésEs, soit autant qu’en métropole tout entière. Le manque d’infrastructures et de volonté politique du Conseil Régional, en charge du problème, ne font qu’aggraver la situation. Il n’est donc pas rare de voir les autorités interpeller et expulser en toute illégalité des mineurEs sans leurs parents ou en les rattachant arbitrairement à l’APRF d’un adulte, inconnu et sans lien avec l’enfant, pour se débarrasser d’eux.

Une solution : aider les Comores

Une des solutions possibles serait de réduire l’attractivité de Mayotte pour les comorienNEs qui ne verraient plus la nécessité de quitter leurs îles en risquant leur vie en mer.

Cela sous-entend alors d’aider les îles voisines à se développer, contrairement à ce qui a été fait depuis 40 ans, en construisant notamment des écoles et des hôpitaux. Il existe des moyens financiers tels que la coopération régionale et les fonds européens. Seulement voilà, l’argent est essentiellement utilisé pour faciliter le retour des personnes en créant des liens avec les autorités locales et donc multiplier les expulsions, ce qui multiplie d’autant les flux migratoires, car les personnes veulent revenir, et par voie de conséquence les drames en mer. Les éluEs locaux ne supporteraient d’ailleurs pas de voir l’argent de l’État français partir aux Comores alors que Mayotte doit faire face à de nombreux problèmes de retard en matière de développement comparativement à la métropole ou aux autre DOM.

Mais le partenaire comorien n’est pas facile non plus et instable. L’immigration à partir de ses plages est pour lui un moyen de pression récurrent sur les autorités françaises pour en obtenir une quelconque largesse, financière la plupart du temps. En instrumentalisant la situation à Mayotte pour détourner l’attention des problèmes intérieurs, les autorités comoriennes portent également une responsabilité dans l’hécatombe.

Un département pas comme les autres !

La départementalisation de Mayotte était attendue depuis très longtemps, mais devant les retards structurels et les obligations qu’impliquent un tel changement de statut, elle n’est survenue stratégiquement qu’en 2011, à la va-vite. Nicolas Sarkozy a lancé le processus un an avant la nouvelle élection présidentielle. L’île n’était pas prête et ne remplissait pas les conditions stipulées dans les accords de départementalisation. Ni les problèmes d’état-civil, ni ceux du foncier n’étaient réglés.

Le droit national ne s’applique toujours pas intégralement à Mayotte. Par exemple, l’AME (Aide médicale d’État) n’y existe pas. Ce dispositif impose d’apporter une assistance médicale gratuite à toute personne étrangère située sur le territoire français.

Rien n’est fait pour régulariser les personnes déjà présentes sur le territoire, pourtant en droit de l’être, c’est tout le contraire. Elles participent pourtant largement au développement de l’île. Il faut souvent attendre entre six mois et un an pour obtenir un simple rendez-vous à la préfecture. Ce qui ne protège pas contre une expulsion. Commence alors un parcours du combattant pour réunir l’ensemble des pièces exigées. Certaines doivent être obtenues sur l’île natale. L’administration ne délivrant pas de laissez-passer permettant de revenir, cela s’avère impossible. Une très large proportion de la population fait donc partie des “ni-ni”, à savoir “ni régularisé-ni expulsable”.

L’île se plaint du nombre de personnes en situation irrégulière alors que tout est fait pour ne pas les régulariser même si elles devraient l’être.

L’utilisation faite de l’argent qui pourrait aider ces populations à rester chez elles, en apportant une aide au développement, ne fait qu’accroître le nombre de candidatEs à l’immigration.

En clair, rien n’est fait pour améliorer les choses, bien au contraire.

Quand la bombe va-t-elle exploser ?

Michel Rhin, ancien président du Resfim (Réseau d’Éducation Sans Frontière Île de Mayotte)

Michel Rhin est venu à la Semaine de Saint-Beauzély présenter la situation à Mayotte. Cet article en reprend les principaux éléments.


Brèves

8 décembre - Réunion publique - jeudi 14 décembre à 19h - Après les récentes défaites de Daesh, où va la Syrie ?

Réunion publique avec :
Joseph Daher, militant syrien originaire d’Alep
Sakher Achawi, (...)

7 juillet - RELAXE POUR ELIE DOMOTA !

Message de soutien d’Émancipation à Élie Domota
Le syndicaliste guadeloupéen Élie Domota, (...)

14 février - Réunion publique - Jeudi 23 février à 19h - Alep : un tournant ?

Résistances populaires en Syrie et manœuvres internationales
Réunion publique avec :
Ziad (...)