Une politique inhumaine et liberticide

jeudi 31 août 2006
par  QD, Administrateur

(article publié dans la revue "L’Emancipation syndicale et pédagogique", numéro 1 de septembre 2006)

Dire et redire : NON !

Une politique inhumaine et liberticide

“Cette République est celle de tous les enfants, pour que chacun puisse grandir en se disant « la République doit m’aider à réaliser mon rêve ».”

Cette déclaration de De Villepin, 1er ministre de ce gouvernement, en visite à Evreux pour illustrer sur le terrain la politique du gouvernement en matière d’égalité des chances, s’adressant aux enfants rassemblés devant la mairie, est un mensonge.

“Cette République” n’est pas “celle de tous les enfants”. Pas celle d’Abdallah, d’Aminata D, d’Aminata S…, honteusement expulsés cet été, pas celle de tous ces enfants qui sont ou seront rejetés hors de France.

Cette rentrée scolaire ne sera pas comme les autres
Elle sera différente parce que des chaises seront vides dans des écoles, des collèges, des lycées.

Les absents seront moins nombreux que prévus et annoncés par Sarkozy. Le bilan de la chasse à l’enfant et aux jeunes est maigre. Il est néanmoins déjà trop lourd.

Ce qui se passe dans ce pays – contre les sans-papiers et leurs enfants – est une honte, une faute morale, la mise en oeuvre d’une politique s’appuyant sur des ressorts nauséeux masqués sous un soi-disant “bon sens”.

Il y a le silence assourdissant du ministre de l’Education, ministre de tous les élèves du pays.

Les enseignants ne peuvent se taire. Ils ne peuvent pas oublier que leur mission est d’être selon la belle expression de Piaget “des éveilleurs d’intelligence et des éveilleurs de conscience”. Par les mots, nous enseignons les textes internationaux ratifiés par la France qui fondent nos valeurs – Déclaration universelle des droits de l’Homme, Convention de Genève, Convention des Nations Unies sur les des droits de l’enfant, Convention européenne des droits de l’Homme . Textes fondamentaux qui protègent, qui préservent les droits fondamentaux de chacun. Par leur mise en pratique, nous essayons leur donner vie.

Aussi, nous pouvons, et nous devons, dire et redire NON
Quand une société envoie sa police dans les écoles prendre des enfants pour les emmener dans des centres de rétention,

Quand des parents sont arrêtés, menottés comme des criminels devant leurs enfants ou se retrouvent piégés, arrêtés, en répondant à une simple convocation,

Quand des jeunes accueillis dans nos écoles deviennent des “irréguliers” dès leurs 18 ans et traqués comme tels …. ce sont des signaux d’alarme forts qui doivent alerter.

C’est intolérable, inacceptable. Et nous devons nous le dire, le clamer, comme enseignants, comme syndicalistes, comme citoyens, conscients de l’importance, de la nécessité du rassemblement de tous ceux qui veulent que ce pays devienne vraiment ce qu’il prétend être : le pays des droits de l’Homme.

Le jour de la rentrée sera un jour de la honte pour ceux qui ont pensé, ordonné, exécuté ces actes moralement répugnants que sont les expulsions de nos élèves.

La circulaire du 31 octobre 2005
Cette circulaire – suspendant les expulsions de familles sans-papiers ayant des enfants scolarisés jusqu’à la fin de l’année scolaire – fut un premier recul du ministre qui espérait que la mobilisation créée par RESF déclinerait, qu’il pourrait procéder à des milliers d’expulsions en été. Ce fut le contraire.

La circulaire du 13 juin – régularisation de familles sur critères – second recul, a soulevé un immense espoir chez les sans-papiers. Elle avait le même but : déminer une situation dangereuse pour le ministre-candidat Président, confronté à l’ampleur de l’action résolue du Collectif Uni(e)s contre l’immigration jetable et de RESF.

RESF est resté très mobilisé pendant ces vacances : organisation d’un réseau de veille pour intervenir en cas d’urgence (arrestation, mise en rétention…), permanences, accompagnements dans les préfectures, soutien devant les tribunaux, intervention dans les aéroports, conférences de presse…

Depuis sa création, en juin 2004, RESF – qui compte aujourd’hui plus de 150 associations, de multiples comités locaux qui couvrent une grande partie du territoire – a été rejoint par de nombreuses personnes qui ne souciaient pas auparavant de la question des sans-papiers et par des politiques de plus en plus présents à nos côtés. En témoignent les centaines de parrainages républicains organisés dans les mairies (à Paris, Lyon, Marseille mais aussi à Parassy, petit village du Cher, à Liomer en Picardie…), à l’Assemblée nationale, au Sénat, dans les Conseils régionaux. L’ampleur des mobilisations va bien au-delà des militants habituels, au-delà de ce que nous pouvions prévoir. Près de 120 000 signataires de la pétition Nous les prenons sous notre protection … et les signatures arrivent toujours.

C’est dire à quel point, l’action du réseau largement couverte par les médias (également étrangers), partout où des jeunes, des enfants, leurs familles étaient menacés, a eu un écho important dans le pays, déclenchant ce vaste mouvement de solidarité qui gagne l’opinion publique, qui gêne tant le ministre de l’Intérieuret le contraint au recul, mais aussi aux provocations (Cachan !).

L’application de la circulaire du 13 juin reste très problématique
On constate une grande disparité dans la façon dont les dossiers ont été reçus et traités dans les diverses préfectures. Telle famille est régularisée ici, telle autre -dans la même situation- est refusée là.

A l’évidence, chaque préfet a interprété à sa manière la circulaire et décidé de ses propres conditions d’application afin de rester dans les ordres de grandeur décidés et chiffrés par le ministre dès le début : 20 000 dossiers reçus, 6 000 régularisations.

Le ministre a réuni les préfets le 24 juillet pour "harmoniser" les pratiques des préfectures. "Harmoniser" signifie ici durcir. Sarkozy avait d’abord annoncé que 20 000 familles avaient déposé un dossier et que 6 000 seraient régularisées. En réalité, ce sont autour de 30 000 dossiers qui ont été déposés. Et le ministre dit toujours : 6 000 régularisations.

Le ministre de l’Intérieur accuse RESF de "démagogie" et d’"irresponsabilité"
Comme disent les enfants : "C’est celui qui le dit qui l’est".

C’est Sarkozy le démagogue, qui flatte les masses pour gagner et exploiter leur faveur, qui assène et ressasse les mêmes arguments fallacieux et provocateurs, assimilant immigration, invasion, chômage, délinquance et insécurité…

C’est Sarkozy l’irresponsable, qui instrumentalise les sans-papiers, la question de l’immigration pour rafler des voix en caressant dans le sens du poil les électeurs des Le Pen et De Villiers, qui alimente la xénophobie, le racisme et favorise le repli communautariste, tout en fermant les yeux sur tous les secteurs d’activité qui exploitent le travail au noir.

Quand l’étrange "médiateur" Arno Klarsfeld définit le non-régularisable type comme “Quelqu’un qui arrive avec un enfant de 15 ans, l’inscrit tout de suite au lycée, et qui fait « chat perché » vous ne pouvez plus me toucher”, on ressent un malaise. Quand il attaque RESF, reprenant les mêmes termes que son ami-ministre, de “démagogie” et “d’irresponsabilité”, est-ce bien le rôle d’un médiateur ? La médiation – entremise destinée à concilier – suppose l’écoute, la distance et non l’engagement partisan.

Sarkozy veut 25 000 expulsions en 2006. Il peut bien expulser 25000, voire 30 000 sans-papiers. Et alors ? Ce n’est pas ainsi qu’il résoudra le problème de l’immigration dite "clandestine".

"Dalla gunne ya mpaan kalle nga" disent les Soninkés : "mieux vaut travailler à l’étranger que mourir chez soi". Parce que les hommes et les femmes qui ont faim, qui ont peur - et parfois cumulent la faim et la peur - continueront de venir, de revenir. Aucune police des frontières, aucun mur ne les arrêteront. Certains mourront en route, noyés, de faim, de soif… du côté de Lampesuda, du détroit de Gibraltar ou d’ailleurs, mais ils viendront parce qu’ils n’ont pas d’autre choix, pour vivre, simplement pour vivre. Nous ferions pareil dans la même situation. Les mêmes qui ordonnent leur traque, aussi.

C’est toute la question d’un système économique mondial qui considère chaque individu comme une "ressource" humaine à son service, qui exclut, discrimine et aggrave les scandaleuses inégalités de développement et de répartititon des richesses entre le Nord et le Sud. Quand la politique, à l’échelle mondiale, aura combattu réellement les déséquilibres économiques et sociaux, quand la politique aura combattu toutes les formes d’oppression et permis la libre circulation des personnes, alors il n’y aura plus de sans-papiers. On ne peut pas dire que la récente conférence de Rabat donne beaucoup d’espoir. La France régresse à la 18ème place au classement des pays riches qui viennent en aide aux pays en développement (15ème préalablement sur un peu plus de 20 pays occidentaux).

La rentrée scolaire sera agitée si, au-delà des mots et des postures, le ministre veut réellement procéder à des expulsions massives. Nous restons déterminés à nous opposer à la politique inhumaine et répressive du ministre de l’Intérieur. Donc, solidarité, mobilisation, résistance ! Nous serons aux côtés de tous ceux qui sont menacés, qu’il s’agisse des familles, des jeunes majeurs scolarisés, des célibataires. De tous ceux qui risquent d’être renvoyés brutalement, contre leur gré, vers les situations difficiles, parfois tragiques, auxquelles ils avaient voulu échapper. Soyons rassemblés –organisations, collectifs, associations, citoyens…– pour organiser la solidarité et faire en sorte qu’on avance vers une régularisation massive à l’instar d’autres pays d’Europe. Continuons.

Pierre CORDELIER


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