Jean-Luc Mélenchon est-il un philosophe ?

Note de lecture
vendredi 30 juin 2017

Si cette désignation suppose une formation voire une fonction universitaire, non. Si, comme le propose un ami... philosophe, elle s’applique à l’auteur d’un livre décisif en la matière, qui change radicalement pour chacunE les perspectives de la pensée et de l’action, ce n’est pas sûr. Mais s’il s’agit, à partir d’une expérience et d’une culture exigeante, d’une réflexion éclairant les pratiques existentielles et sociales, et proposant autant d’améliorations et de nouvelles conduites, oui.

Une analyse novatrice

Le côté novateur de l’analyse de J. L. Mélenchon est de rapporter les aspects, pour lui, essentiels de l’éthique à leur dimension sociale. La vie en société serait la dimension sinon unique, tout au moins prépondérante, concrètement comme en valeur, de nos existences – point de vue plus subversif qu’il n’en a l’air.

Exemplaire entre tous et toutes par la discrétion de sa vie privée, le candidat laisse échapper une sorte d’aveu : “J’ai le sentiment d’appartenir plutôt à une communauté de vie qu’à une famille. C’est sans doute lié à ma manière de vivre. Aujourd’hui ma vie est absolument remplie de gens avec qui j’ai construit des relations par, pour, dans les luttes dans lesquelles je me suis impliqué, où je les ai découverts, les ai vus à l’œuvre, et j’ai pu partager avec eux”.

Ce qui est cohérent avec la définition de la vertu proposée tout au début du livre : “la vertu est un principe d’action gouvernant la vie en société”.

Les diverses formes de vie sociale et politique découlent de cette exigence éthique qui a valeur universelle. Et pour lui est à distinguer des mœurs.

L’égalité comme vertu sociale

L’égalité au cœur de son programme commande la répartition des richesses, la réduction de l’éventail des salaires, le renforcement des aides aux plus démuniEs, le rétablissement de l’impôt sur les grandes fortunes, toutes mesures de justice générale qui relèvent de cette vertu civique.

Les droits des “minorités” – au sens du rapport de forces en leur défaveur – pauvres, jeunes, gens venus d’ailleurs ou descendantEs de l’immigration, femmes, citoyenNEs d’un troisième genre, doivent être défendus et (r)établis selon la même solidarité, définie déjà par Rousseau dans le Contrat Social : “C’est l’intérêt général qui répond le mieux aux intérêts particuliers […] En voulant ce qui est bon pour tous on veut en même temps ce qui est assurément bon pour soi”.

S’attaquer au détournement des lois régissant le travail, aux attaques contre le Code du même nom, est de la même façon restaurer l’universel – le droit soutenu par la loi – contre d’incertaines tractations locales entre patronat et salariéEs via leurs représentantEs. Se trouve ainsi visé le cœur du système libéral, privilégiant les intérêts des actionnaires, des héritierEs les mieux pourvuEs, la propriété sous toutes ses formes au détriment de la condition et parfois de la survie des producteurs et productrices.

Une logique subversive

La logique subversive de cette vertu sociale s’applique aussi aux secteurs intimes : la prostitution est fermement condamnée au nom de la marchandisation des corps – le contraire de l’amour et du respect de l’autre ; tout comme la GPA risquant de devenir un marché-désir et besoin d’enfants n’entraînant, rappelle l’auteur, aucun droit. Tout comme la procréation personnelle la mort doit rester le choix de chacunE.

À propos de l’adoption, l’auteur proclame la supériorité du sentiment – en l’occurrence l’amour parental – sur toute autre “convenance” individuelle. Comme tous, cet amour n’est pas forcément inné et reste à construire.

Dans le domaine du travail dont J. L. Mélenchon ne croit pas à la fin, la vertu est cette force d’agir ensemble pour le bien et le mieux de tous et toutes qui a permis les grandes conquêtes ouvrières et sociales.

Elle est aujourd’hui menacée par la compétition forcenée et l’individualisation des tâches entraînant la solitude, la souffrance et l’impuissance mortelles que l’on sait.

Coiffant universellement et durablement ces solidarités le souci écologique doit entraîner des changements de comportements et de fonctionnements majeurs. Sujet sur lequel le député européen reconnaît avoir beaucoup travaillé tant jusqu’à maintenant il était absent des programmes et même des préoccupations politiques.

Manque peut-être à cette analyse un chapitre sur la délinquance et le problème des prisons et une insistance plus grande sur l’inégalité, pas seulement des salaires, entre hommes et femmes.

Mais tel quel ce livre est un excellent manuel (au sens de celui d’Epictète) ouvrant la voie d’une réflexion renouvelée sur nos existences et sur nos engagements.

Marie-Claire Calmus, écrivaine

comité de Rédaction de la revue Mouvements

  • De la vertu , entretiens de Jean-Luc Mélenchon avec Cécile Amar, éditions de l’Observatoire, 2017.