La guerre du Liban : crimes de guerre et échec

jeudi 31 août 2006
par  QD, Administrateur

(article publié dans la revue "L’Emancipation syndicale et pédagogique", numéro 1 de septembre 2006).

(article téléchargeable en PDF avec le reste de la revue à cet endroit)

La guerre du Liban : crimes de guerre et échec

En 1982 déjà, l’armée israélienne avait envahi le Liban au nom de la sacro-sainte "sécurité d’Israël". Le prétexte invoqué alors par Bégin et Sharon –éloigner l’OLP de la frontière– avait vite "dérapé" : des milliers de morts, le siège de Beyrouth, le massacre de Sabra et Chatila sous-traité avec les milices phalangistes, un pays détruit (la reconstruction explique largement la dette libanaise de 37 milliards de dollars). Le Sud-Liban a été occupé pendant près de 20 ans avec la création d’une milice de collaborateurs, "l’armée du Liban-Sud", et la transformation de la population frontalière libanaise en travailleurs immigrés journaliers en Israël (toujours le projet colonial). Pourtant, le gouvernement israélien de l’époque a échoué. Il n’a pas réussi à installer à Beyrouth un gouvernement fantoche (vieux projet remontant à Ben Gourion). Les crimes commis ont entraîné la première grande révolte de masse en Israël avec des manifestations impressionnantes contre la guerre et la création d’un mouvement pacifiste. L’occupation a vite provoqué au Sud-Liban la création d’une résistance opiniâtre. Le Hezbollah n’existait pas en 1982. C’est l’occupation qui lui a permis de se créer et de se développer. Ses succès contre l’occupation ont accru sa popularité et le retrait unilatéral décidé en 2000 par Ehud Barak est apparu à juste titre comme sa victoire.

Pourquoi cette guerre ?
Officiellement, c’est l’enlèvement de deux soldats israéliens par le Hezbollah qui est à l’origine du conflit. On peut légitimement avoir des doutes. D’abord, le gouvernement israélien ne doit en aucun cas s’étonner que le statu quo et la politique unilatérale du "fait accompli" qu’il impose ne satisfasse personne, que ce soit en Palestine ou au Liban. Ainsi, malgré l’évacuation du Sud-Liban, l’armée israélienne a poursuivi ses violations de la souveraineté et de l’espace aérien libanais. Des Libanais sont emprisonnés en Israël, certains depuis plus de 25 ans. Que les fermes de Chebaa soient Libanaises ou Syriennes, elles ne sont pas Israéliennes et, comme le Golan, elles sont occupées contre toute "légalité internationale" depuis 1967.

Et puis, tout montre qu’il y avait un plan militaire israélien qui attendait le premier prétexte. Olmert comme son adversaire Nétanyahou avaient promis lors des dernières élections une attaque "préventive" contre l’Iran, accusé de fabriquer l’arme nucléaire (qu’Israël possède). Il avait également promis la destruction des organisations "terroristes" –Hezbollah, Hamas– comme si, bien sûr, le gouvernement israélien ne pratiquait pas le terrorisme d’Etat.

Le projet israélien avait plusieurs buts : d’abord reprendre ce qui avait échoué en 1982 en installant un gouvernement collaborateur au Liban. Ensuite, profiter de la révolte anti-syrienne née au Liban après l’assassinat de Rafic Hariri (imputé sans certitude aux services secrets syriens) pour isoler et détruire le Hezbollah. Enfin, s’inscrire totalement dans le "choc des civilisations" cher à George Bush pour créer un nouveau Moyen Orient avec dans la région des gouvernements à la botte de l’impérialisme. Après Bagdad, la route de Damas et Téhéran passait par Beyrouth.

Crimes de guerre
Imaginez un gamin dans une école à qui l’on fait un croche-pied et qui, pour se venger, fait sauter l’école. C’est un peu la nature de la "riposte" israélienne.

En 34 jours de guerre, l’armée israélienne a multiplié les crimes gratuits. Amnesty International parle de crimes de guerre (ce qui est exceptionnel pour cette organisation concernant Israël). Plusieurs démarches sont engagées pour obtenir le dépôt d’une plainte internationale contre le gouvernement israélien. Il ne faut pas mésestimer ces démarches. D’autres plaintes déposées par des Palestiniens et des Israéliens pacifistes (notamment en Belgique) avaient dissuadé Sharon et plusieurs généraux israéliens de voyager.

En 34 jours, 1200 civils libanais ont été tués dont plus de 40% d’enfants. Des villes comme Khiam ou Bint Jbeil ont été rayées de la carte ainsi que de nombreux villages frontaliers. Des dizaines d’immeubles de la banlieue Sud de Beyrouth ont été détruits. Dans le village de Cana, déjà victime d’un massacre de masse quand Shimon Pérès était au pouvoir (1996), une nouvelle "bavure" a tué des dizaines de villageois et d’enfants. Plus d’un million de Libanais, toutes origines confondues, ont dû fuir et se réfugier dans des zones moins dangereuses où souvent les bombardements les ont rattrapés. L’armée israélienne est intervenue jusqu’à Baalbeck en essayant d’assassiner tous les cadres du Hezbollah. Les routes, les ponts, les infrastructures, les usines de traitement des eaux, les centrales électriques, ont été réduits en poussière avec en sus une catastrophe écologique majeure (des milliers de tonnes de pétrole déversées en mer). L’armée israélienne a utilisé des armes particulièrement meurtrières (bombes à fragmentation, missiles télécommandés, uranium appauvri) fournies en énorme quantité par l’allié américain. Elle a aussi tué sciemment des soldats de la FINUL, façon de dire à la communauté internationale : "nous avons l’appui américain et rien ne nous arrêtera. Nous faisons ce que nous voulons et nous frappons où nous voulons". Les gouvernements israéliens ont toujours agi ainsi et en général, cela leur a réussi. Au moment où ces lignes sont écrites, le blocus économique et la coupure des transports que les Palestiniens subissent périodiquement depuis des années sont appliqués au Liban.

La défaite israélienne
Et pourtant, même en Israël, on reconnaît aujourd’hui la défaite. Les dirigeants du pays ont fait une double erreur, politique et militaire.

Politiquement, ils imaginaient un Hezbollah affaibli et isolé par les changements politiques intervenus au Liban. C’était méconnaître plusieurs phénomènes. Les Chiites représentent plus du tiers de la population libanaise et le Hezbollah a obtenu une nette majorité électorale dans les zones à majorité chiite. Après la libération du Sud-Liban, le Hezbollah n’a pas eu d’attitude revancharde. Des liens se sont noués dans les villages où Chiites et Chrétiens cohabitent. Au niveau politique, une alliance ponctuelle s’est faite avec le parti du général Aoun.

Le gouvernement israélien voulait dresser les autres "communautés" contre le Hezbollah. En frappant indistinctement partout, il a provoqué la réaction inverse. Les réfugiés du Sud-Liban ont été accueillis dans tout le Liban : chez les Arméniens, les Maronites, les Sunnites. Ils ont été hébergés dans des camps palestiniens (alors que le Liban est, parmi les pays arabes, celui qui a été le plus abject dans "l’accueil" des réfugiés palestiniens). Ils ont même été accueillis en pays druze alors que Walid Joumblatt a fait de l’élimination de la présence syrienne sa priorité. Ils ont reçu l’appui du parti communiste libanais (un des rares partis non communautaires) pourtant lui aussi durement éprouvé par les attentats syriens. L’invasion israélienne a provoqué un réflexe d’unité nationale dans lequel le Hezbollah est apparu (malgré son image de parti dépendant de la Syrie et de l’Iran) comme le seul capable de résister à l’arrogance meurtrière de Tsahal et à l’invasion.

Sur le plan militaire, les généraux israéliens imaginaient une promenade tranquille et accessoirement la libération des soldats enlevés. Le nombre des soldats israéliens tués oscille, selon les sources, entre 150 et plus de 300. Parmi les morts, le fils de l’écrivain David Grossman. Les généraux n’ont jamais pu empêcher les tirs de Katiouchas sur le Nord d’Israël. Ces tirs ont tué 41 civils (dont 18 "arabes israéliens") et provoqué l’exode vers le Sud d’un million de civils. L’impréparation tranchait avec l’image d’invulnérabilité de l’armée. Cette armée a été totalement surprise par la combativité et l’armement du Hezbollah. Quand, après une ultime offensive où elle a subi des pertes énormes, cette armée a accepté le cessez-le-feu, il était devenu évident qu’aucun de ses objectifs initiaux ne pouvait être atteint.

Une société à la dérive
Au début de l’offensive israélienne, 80% des Israéliens approuvaient. Seule l’extrême gauche pacifiste (où l’on retrouve les organisations des droits de l’homme, les mouvements anticolonialistes, les refuzniks, les anarchistes contre le mur, les femmes en noir…) est descendue dans la rue avec des manifestations significatives mais très minoritaires. Une fois de plus, les mécanismes habituels de fuite en avant de la société israélienne ont fonctionné : "la sécurité", "tout le monde veut nous détruire", "nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes", "nous répondons à une agression venue de terroristes"…

Preuve de cet aveuglement suicidaire d’une société névrosée incapable de réfléchir et qui a perdu tout repère, ces enfants dessinant des messages sur les missiles qui vont être envoyés pour tuer d’autres enfants.

En même temps, les dirigeants qui ont piloté cette tuerie se révèlent médiocres et corrompus. Le général en chef Dan Halutz, déjà poursuivi pour crimes de guerre à Gaza, a vendu pour 260000 dollars d’actions (provoquant la chute de la Bourse) le jour de l’invasion. Le président Moshe Katsav est poursuivi pour diverses affaires de harcèlement sexuel et ses jours à la présidence semblent comptés. Cinq ministres dont Olmert lui-même ont des "casseroles" pour corruption ou harcèlement. Olmert a acheté à bas prix sa maison en échange de cadeaux offerts au promoteur.

Aujourd’hui, une partie de l’opinion s’est retournée. Pas parce qu’elle trouve que cette guerre était immorale ou criminelle, mais parce que c’est un échec et qu’elle ne l’admet pas. L’attitude du parti travailliste et du mouvement "La Paix Maintenant" qui lui est lié est instructive. Amir Peretz avait soulevé des espoirs au moment des élections. Devenu ministre de la défense et allié d’Olmert, il s’est montré le pire des va-t-en-guerre. Il a couvert tous les crimes, toutes les bavures au point qu’aujourd’hui des Juifs Marocains progressistes (dont Abraham Serfaty) demandent qu’il soit inculpé par la justice marocaine (Peretz a gardé la nationalité marocaine). Tout ceci rappelle l’attitude des "socialistes" français pendant la guerre d’Algérie. Élus en 1956 sur un programme pacifiste, Guy Mollet, Max Lejeune ou Robert Lacoste s’étaient alliés aux militaires les plus extrémistes et avaient couvert torture et massacres de masse.

Derrière Peretz, de nombreux intellectuels (Grossman avant qu’il ne soit personnellement touché, Oz, Yehoshua …) ont approuvé le déclenchement de cette guerre. En France, le CRIF mais aussi BHL ou Marek Halter ont proclamé "le droit d’Israël à se défendre".

La destruction de la Palestine continue
Avant le Liban, il y avait eu l’enlèvement du soldat Shalit à Gaza. Là aussi, le gouvernement israélien feignait de croire que le statu quo était viable alors que la bande de Gaza est méthodiquement détruite par l’étranglement économique et les intrusions incessantes de l’armée israélienne. En deux mois, près de 200 Palestiniens ont été tués à Gaza. Avant les élections palestiniennes, les Israéliens prétendaient ne pas avoir de partenaire pour la paix. Depuis la victoire électorale du Hamas (dans des élections que tout le monde a reconnu comme transparentes), un nouveau cran a été franchi : 4 ministres, 30 députés dont le président du Parlement et 24 élus locaux sont désormais emprisonnés en Israël et détenus dans des conditions très dures. Plus personne ne parle de négociations ou de compromis. La politique unilatérale qui consiste à annexer la moitié de la Cisjordanie –jusqu’au mur– et à étrangler les territoires palestiniens restants se poursuit.

Et la communauté internationale ?
L’ONU n’a joué aucun rôle dans cette guerre. Le soutien inconditionnel des Etats-Unis à Israël et l’empressement de nombreux pays (dont la France) à mettre en avant "la sécurité d’Israël" et la nécessité d’infliger une défaite au Hezbollah expliquent la durée de cette guerre et le refus d’entendre les appels à l’aide venus du Liban. Le cessez-le-feu a eu lieu parce qu’Israël ne pouvait pas gagner cette guerre. Tant que les dirigeants israéliens ont eu l’illusion de pouvoir gagner, rien de sérieux n’a été entrepris pour faire cesser les combats. Aucune sanction et même aucune remontrance sérieuse n’affectent Israël pour l’assassinat des soldats de la FINUL ou l’emprisonnement des élus palestiniens. L’impunité de l’agresseur est une fois de plus la cause des guerres à répétition.

Au bout du compte, les seules décisions prises par la communauté internationale dans la région auront été de sanctionner la Palestine pour avoir mal voté. Pour avoir défendu l’appartenance du Hezbollah à la communauté nationale, les Libanais auront subi le même type de punition collective.

Y a-t-il encore de l’espoir ?
Ce que l’armée israélienne vient de faire au Liban n’est pas seulement criminel et immoral. C’est totalement suicidaire pour l’avenir des Juifs, qu’ils vivent ou non en Israël. En infligeant des souffrances infinies, en se fabriquant des nouveaux ennemis, en refusant de reconnaître l’autre, en continuant de vouloir s’imposer par la force, la destruction ou l’humiliation, les dirigeants israéliens continuent leur folle fuite en avant. Ce qui vient de se passer n’est pas un hasard. Le projet sioniste qui mélange nationalisme, colonialisme expansionniste, négation de l’autre, bras armé de l’impérialisme et messianisme rêvant de construire un "Juif nouveau", provoquera d’autres catastrophes tant que la majorité des Juifs n’aura pas compris la nature perverse de ce projet et sa dangerosité pour tous.

Il y a 25 ans, ni le Hamas, ni le Hezbollah n’existaient. Les principaux adversaires du Sionisme étaient laïques et souvent marxistes. Les Israéliens ont porté des coups très durs à leurs adversaires "universalistes". Charles Enderlin a expliqué comment les Israéliens ont favorisé la création du Hamas considéré comme contrepoids à l’OLP. Au Liban, le Hezbollah doit sa popularité à son rôle fondamental dans la résistance à l’occupation. On peut légitimement s’inquiéter des liens qui unissent le Hezbollah au président Ahmadinedjad qui organise des concours sur la négation du génocide nazi. On peut s’inquiéter des buts de mouvements religieux. Les excuses de Nasrallah pour les Palestiniens d’Israël tués par les bombardements masquent mal un certain désintérêt pour la vie humaine. Mais n’inversons pas les rôles. La priorité, c’est la fin de l’occupation de la Palestine, c’est la reconnaissance de "l’autre", c’est l’abandon des projets colonialistes. Sans un changement radical en Israël, sans un véritable compromis à l’image de celui qui a mis fin à l’Apartheid, les guerres criminelles se répèteront et les courants les plus déterminés à résister, quelle que soit leur idéologie, se renforceront.

Pierre STAMBUL

(26 août 2006)


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