L’homme révolté

Théâtre
vendredi 2 juin 2017

La Birba Compagnie présente une adaptation d’une nouvelle d’Heinrich von Kleist par Marco Baliani et Remo Rostagni, mise en scène et interprétée par Gilbert Ponté.

Gilbert Ponté a choisi un plateau vide pour laisser toute l’intensité voulue à son seul jeu savant, du grand art, tout de menus gestes, de jeux de physionomie, de changements de ton et de rythme.

Au delà d’un numéro d’acteur se pose le problème du déchiffrement et de l’actualité du thème de cette nouvelle.

Une parabole sur la justice

Voici ce qu’en dit lui-même l’auteur allemand du XVIIIe-XIXe siècle : “Jusqu’à sa trentième année cet homme extraordinaire aurait pu passer pour le modèle du bon citoyen. En un mot le monde aurait béni sa mémoire sans les circonstances qui l’amenèrent à pousser à l’excès une seule vertu, le sentiment de la justice et en firent un brigand meurtrier”.

La fable de La Fontaine rappelée dans l’annonce : Les animaux malades de la peste, commentée dans une de mes Chroniques sur l’inégalité sociale (1), illustre cet éclairage essentiel : “Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir”.

C’est le vol de ses chevaux – mythe prêtant poésie à sa vie de marchand – puis la mort de sa femme Lisette sous les hallebardes de l’Empereur qu’en son nom elle est venue supplier, qui vont pousser Kohlhaas à devenir pillard et assassin pour tenter, devant le silence de la loi et du pouvoir, d’acculer le voleur à la restitution ; Luther, déguisé en ermite, tentera de le ramener à la raison et à la soumission à Dieu en lui promettant le pardon des hommes et l’amnistie du souverain. Mais l’accalmie et l’illusion de réparation légitime seront de courte durée. Rompant le contrat Michael sera emprisonné et pendu, l’image de ses chevaux flottant en un beau nuage blanc hantant son esprit en ses derniers instants.

Un texte étonnamment révolutionnaire

Je n’ai pu assister aux débats sans doute fructueux que l’interprète a eu avec la salle à partir de cette pièce après les attentats parisiens, mais il me semble que les faire porter exclusivement sur la radicalisation violente risque d’être un piège. En effet celle qui provient d’une injustice prouvée et renforcée comme dans le cas de Kohlhaas n’est pas du même ordre que celle inspirée par une idéologie quelle qu’elle soit.

C’est bien fondamentalement l’idée de l’inégalité de traitement du riche et du pauvre par le pouvoir qui est au centre – idée qui trouve son illustration dans les affaires politiques de cette année électorales : là où la moindre erreur ou la moindre défaillance d’un quidam lui vaut répression immédiate, nos puissantEs se gobergent impunément en dévoyant les institutions et parviennent, ce qui est le plus étonnant, à faire encore illusion auprès d’une partie de la population.

Mais ce que montre bien Kleist c’est que la naïveté du peuple n’est pas éternelle et qu’apprenant ruse et habileté dans le combat et la révolte il peut venir à bout des forces les plus puissantes et les mieux organisées. Est possible la généralisation, voire la victoire si précaire soit-elle, de mouvements minoritaires venus des oppriméEs. Texte étonnamment révolutionnaire en son temps et sous l’empire germanique !

La pièce a été présentée avec succès en Italie dans les années 90 prolongeant par son esprit et sa forme le travail de Dario Fo des années 1960-1970.

Ce “teatro-narrazione” paraît plus que nécessaire actuellement, redonnant vie aux grands textes contestataires et sacrifiant les artifices de la mise en scène à la gravité. Il permet ainsi à la réflexion de touTEs de s’élaborer et de prolonger le retentissement théâtral.

Marie-Claire Calmus

(1) 4e Volume des Chroniques de la Flèche d’Or, éditions Rafael de Surtis, 2014.