Citoyen d’honneur

Cinéma
mercredi 24 mai 2017

Contrastant avec le panorama général de “médiocritude”, pour reprendre le mot d’un journaliste à propos de La La Land sur lequel le jury américain des Oscars ne s’est pas trompé... l’étrange et implacable Citoyen d’honneur de Mariano Cohn et Gaston Duprat passe en ce moment dans certaines salles.

La descente aux enfers

L’écrivain argentin dont l’intégrité farouche au milieu des honneurs est exemplaire – son attitude et le contenu de son discours de réception du Prix Nobel jettent un froid chez les souverainEs suédoisES avant que ne se déclenchent les premiers applaudissements – commet, après une hésitation prémonitoire, une erreur fatale : celle de se retourner vers son passé et de retrouver la ville de son enfance, Salas, qui a inspiré ses romans.

La progression est savamment orchestrée comme une descente aux enfers depuis les retrouvailles chaleureuses jusqu’au désaveu et au meurtre. Avec la surprise, soulageante du dénouement.

Sur fond de misère, le fascisme quotidien fleurit dans cette bourgade et ne peut supporter l’exigence tenace de l’écrivain quant à l’art et aux rapports humains, ébranlant privilèges, compromissions, cette pyramide de non-dits et de mensonges qui permettent à cette société arriérée de vivre apparemment tranquille en écrasant un certain nombre de “faibles” dont les femmes. Sur ce plan la séquence insupportable du repas chez le prétendu ami devenu l’époux de l’ex-amante annonce le pire, tout comme celle du bar à prostituées où les hommes traînent leur ennui et leur insatisfaction.

Un film amer et salvateur

Oscar Martinez incarne excellemment ce personnage à la fois sensible, que les manifestations d’amitié et d’affection des plus simples touchent, et inébranlable dans sa droiture et ses convictions de créateur et de citoyen d’un monde juste.

On ne peut que partager sa philosophie de l’art, de l’écriture autour de quelques idées-forces évidentes : celui qui crée n’a ni don ni mérite. Tout simplement il ne supporte pas la réalité du monde acceptable pour les “gens normaux”.

Comme il le rappelle, prix et récompenses statufient les artistes, ce qui se matérialise dans la série de bustes de l’invité qu’on érige à Salas et que Pierre Bourdieu analyse ainsi dans : “La statufication est une forme d’objectivation qui relève de la magie sociale”. Quant à la culture quand on la vit, on ne la nomme pas. Certaines peuplades, on ne peut plus autonomes, ignorent le mot “liberté”.

Ce film amer et salvateur, m’a évoqué une mésaventure personnelle autour d’un livre (1) qui m’a valu d’être reniée et commercialement torpillée par des proches politiques qui s’y sont sentis visés et menacés dans la quiétude du petit monde provincial qu’ils s’étaient construits.

Il rejoint le cours de sociologie générale de Pierre Bourdieu (2) qui à propos d’un “classement” des intellectuelLEs dans les années 80 souligne combien de souffrances, angoisses, humiliations génère le champ de l’écriture à cause de sa grande incertitude de réussite et du prestige qui y est lié.

Deux autres films à voir :

Signalons aussi dans les beaux films nous rappelant à la lucidité sans complaisance et magistralement interprétés : Les Oubliés de Martin Pieter Zandvliet (Allemagne, Danemark, 2015) sur un épisode peu glorieux de l’histoire européenne. De jeunes prisonniers allemands, à la fin de la seconde guerre, sont utilisés, dans des conditions atroces, pour déminer les plages danoises. Beaucoup meurent ou sont estropiés dans les explosions. Là aussi l’éclairage bourdieusien est pertinent sur cette “casernisation” des jeunes gens que le sociologue appelle aussi “asiliation” et qui ici consiste à les exposer à l’arbitraire et à l’imprévisibilité totale : on les affame, les réveille en pleine nuit, on prolonge brusquement leur tâche périlleuse.

Et aussi le courageux Noces sur l’étouffement mortel de la tradition dans une famille pakistanaise vivant en Belgique (de Stephan Streker, Belgique, Luxembourg 2016).

Marie-Claire Calmus

(1) Paris-Mantes, éditions De Magrie, collection les Nuées Volantes, 1993.

(2) Cours de Sociologie générale 2 Capital, Pierre Bourdieu, Éditions Le Seuil ,2016.