“100 mètres de bande d’interdiction”

Interview de Sylviane
lundi 17 avril 2017

L’Émancipation : Comment as tu été amenée à intervenir autour des manifs (parcours militant, professionnel...) ?

Sylvaine : La première fois que je suis descendue dans la rue, c’était le 13 mai 1968, j’étais alors dessinatrice au Reader’s digest. Pour un baptême, c’était réussi ! La révolte des étudiantEs, la France en grève, entrée libre à la Sorbonne… et au final 10 ?% d’augmentation des salaires, 35 ?% pour le SMIG. Ensuite ce furent les manifestations liées au mouvement des femmes et au MLAC… J’ai travaillé avec Jacques Daniel au Club français du livre, puis sur l’almanach de L’Humanité avec Michel Tartakowsky (1970, ma première Fête de l’Huma), huit années à L’Humanité dimanche… Puis j’ai connu la précarité… j’en ai profité pour reprendre des études en Arts plastiques.

L’Émancipation : Comment as-tu trouvé le moyen des bandes de sécurité sur les bouches d’aération ?

Sylvaine : Trouvé, c’est le mot ! Les circonstances, le hasard, le déclic. 28 octobre 2010, manifestation pour la défense des retraites. République-Saint-Augustin. La police avait balisé tout le parcours de bande d’interdiction portant l’inscription FRANCHISSEMENT INTERDIT POLICE NATIONALE. C’est seulement vers Richelieu-Drouot que, passant près d’une bouche d’aération, l’idée a surgit devant une feuille portée par le courant d’air. J’ai ramassé toute la Rubalise alentour et j’ai fait des nœuds… “Le concept a fait mouche” dixit un photographe qui profitait de la scène. Moi, je n’avais pas d’appareil photo à l’époque. La deuxième installation (photo Chony Garcia) réalisée rapidement alors que cinq ou six CRS étaient au bord de la grille m’a confortée. Ce mode d’expression dans l’espace public me convenait parfaitement.

L’Émancipation : Tu as donc détourné des moyens de cadrage des manifs par la police.

Sylvaine : La première fois, je ne savais pas que ces bandes de sécurité avaient pour objet d’interdire le stationnement. Quand je les ai fait s’envoler, il devenait évident que j’étais dans la transgression, l’interdit devenait liberté, joie et fraternité. Fini la ligne horizontale, on est dans la volute et les sinuosités, on passe sous des arches...

L’Émancipation : Envisages-tu tes sculptures précaires (le temps d’une manif) comme une expression artistique différente, une performance (même si je n’aime pas ce terme) devant un public ciblé, (les manifestantEs), un soutien à la manif et à ses mots d’ordre.... ?

Sylvaine : C’est un soutien et ma manière de prendre part. C’est une démarche artistique et une expression plastique en soi. Parmi les formes de l’art contemporain il y a la performance et le happening qui se caractérisent par l’aspect éphémère. Un temps limité dans un environnement déterminé hors lieu d’exposition, hors marché où la relation au regardeur est directe. La performance, le happening, c’est le temps de l’installation où l’on peut suivre l’évolution de la construction. Le résultat, c’est l’installation offerte aux manifestantEs et de fait, aux riverainEs, aux passantEs et aux policierEs de plus en plus nombreux lors des manifestations. C’est un encouragement peut-être. J’aime beaucoup la formule “sculptures précaires”. Du coup, ça me rend plus solidaire encore de celles et ceux dont c’est le “statut” et qui vivent la précarité chaque jour.

L’Émancipation : Éphémère certes, mais multipliable.

Sylvaine : Les premiers temps, je laissais l’installation et allais à la bouche suivante. Je pouvais réaliser trois ou quatre installations. Depuis que je démonte complètement mes installations, ce n’est possible que s’il s’agit d’une grande manifestation. Quand il y a deux manifestations le même jour, si les parcours et les horaires le permettent, j’essaie d’être présente sur chacune.

L’Émancipation  : Quelle sont les contraintes et les conditions techniques ?

Sylvaine : Deux conditions premières : la météo car la pluie alourdit les rubans et il faut que le ventilateur de la bouche fonctionne. Toutes ne soufflent pas et certaines ne sont en marche qu’une partie de l’année. Quand la RATP rénove, une grille peut être inutilisable pendant quelques mois. Ensuite, il faut tenir compte du passage des piétons afin de ne pas les indisposer. Il faut aussi considérer la présence des arbres : un ruban qui s’envole et reste accroché dans les branches, c’est ma hantise depuis que des riverainEs m’ont sensibilisé à la question. En effet, un plastique (il n’y a pas que mes rubans) qui s’accroche dans un arbre se salit et devient un spectacle permanent. La présence des arbres et le sens du vent peuvent obliger à limiter la longueur du ruban. Le souffle n’est pas distribué également sur toute la surface de la grille. Et puis il y a l’orientation et la vitesse du vent. Il y a aussi les voitures, stationnement et circulation. Autant de réalités avec lesquelles il faut composer.

L’Émancipation  : As-tu été emmerdée par la police comme artiste libre ou comme manifestante ?

Sylvaine : C’est souvent à eux que je demande le détail du parcours quand je ne suis pas suffisamment informée. Maintenant, ils me connaissent, on se salue. Je n’ai jamais eu de difficulté même au début. Ce dernier 1er mai de triste mémoire, comme tout le monde j’ai été repoussée fermement *.

On comprend bien que ce n’est pas moi et mes rubans le soucis des forces de l’ordre. Aussi, je me suis adaptée à leur passage sur les trottoirs. Beaucoup de mes constructions du printemps reposaient sur une seule ligne de nœuds au sol. Ils passaient de part et d’autre de cette ligne. Quand pour une raison ou une autre je n’ai pas fait ainsi, tous n’ont pas fait le pas de coté nécessaire. Comme dans tous les groupes, les individus gardent leur personnalité. Il y a les bienveillants et il y a ceux qui ne le sont pas. J’ai rencontré les deux catégories. Cela dit, compte-tenu de l’équipement, ça doit quelquefois leur être difficile.

L’Émancipation  : Et quand la manif a été “encagée” autour du bassin de l’arsenal pendant la loi travail ?

Sylvaine : Les manifestations ne sont plus ce qu’elles étaient avant l’état d’urgence, c’est sûr ! Celle du 23 juin est une véritable caricature. Moi, je me suis posée hors périmètre où d’ailleurs beaucoup de manifestantEs passaient puisque les stations de métro étaient fermées **.

L’Émancipation : Ta pratique te permet-elle d’échanger avec les manifestantEs ?

Sylvaine : L’échange fait partie du jeu, il va de soi. Il se manifeste diversement : le jeu, la photo, le compliment, les encouragements... J’apprécie que les manifestantEs viennent se prendre en photo avec leur pancarte. Mais les jours de manifestation en demi-chaussée, ce n’est pas possible.

L’Émancipation : As-tu essayé d’en former à ton mode d’expression ?

Sylvaine : Non, le premier jour, certains ont promis de reprendre l’idée, ce qui aurait sans doute conduit à créer un collectif. Mais ça ne s’est pas fait.

L’Émancipation  : Qu’est-ce qui est premier pour toi, l’art ou la participation à la manif ?

Sylvaine : Les deux puisque le projet “100 mètres de bande d’interdiction” consiste justement à intervenir plastiquement dans l’espace public les jours de manifestation, qu’elles soient festives comme les carnavals ou revendicatives comme elles le sont le plus souvent.

L’Émancipation : Envisages-tu d’autres formes d’expression autour des manifs ?

Sylvaine  : En 2014, j’ai eu l’occasion de participer à des collages avec le collectif “Walls and Rights” sur les thèmes du sida et celui de la fin de la trêve hivernale. Cela ne me déplairait pas de le faire à nouveau.

L’Émancipation : As-tu par ailleurs d’autres pratiques artistique ?

Sylvaine  : Oui. Dessin et gravure.

L’Émancipation : Que peux-tu dire des autres modes d’expression sur les manifs ?

Sylvaine : Des streetartistes interviennent quelquefois sur du plastique tendu entre deux arbres : Point fixe Act Up, sur le Beaumarchais, lors de la Gay Pride ou en d’autres occasions sur la place de la République. Dans les manifestations comme ailleurs, la créativité est toujours bienvenue et il y en a. Les moyens pour faire passer les messages sont multiples et variés : la brigade des clowns et autre nez rouge, la filière Papier qui laisse dérouler des rouleaux et vide de nombreux sacs de lanières ou lambeaux sortis de déchiqueteuses et bien sûr le porteur de pancartes, Jean-Baptiste Voltuan qui s’arrête quelquefois sur mes installations le temps de photos.

Il y a eu de grands moments d’ailleurs. Le jour où les intermittentEs , la filière papier et Jean-Baptiste se sont retrouvés, c’était grandiose ***. L’utilisation des fumigènes n’est pas sans beautés : la couleur, l’espace... Et encore les belles participations de la compagnie Jolie môme ou Alessandro Di Giuseppe (l’église de la très sainte consommation), les “manifs de droite”, et toutes les interventions de type parodique cette année, par exemple l’utilisation de barrières Vauban par Rue Libre ****...

Interview réalisée par Olivier Vinay

* Voir http://100metresdebandedinterdiction.blogspot.fr/2016/05/lacrimo-du-1er-mai-2016.html

** Voir http://100metresdebandedinterdiction.blogspot.fr/2016/06/23-juin-la-drole-de-manif.html

*** Voir https://youtu.be/8GfFtt4LicM - https://youtu.be/i-XfIVin1VA -

**** Voir http://100metresdebandedinterdiction.blogspot.fr/p/blog-page_10.html


Brèves

26 juin - Mardi 27 juin - Rassemblement et meeting unitaire - 12 h - Paris - Invalides

Pas de code du travail sur ordonnance !
Les organisations syndicales CGT, FO, FSU, SOLIDAIRES, (...)