Les compétences contre les diplômes et les qualifications

Réforme du lycée et loi de refondation de l’école
jeudi 23 mars 2017

Avec la mise en œuvre de la “réforme du collège”, les nouveaux programmes de la maternelle au collège, les suppressions de moyens en éducation prioritaire, les DHG qui arrivent dans les établissements, le redéploiement des moyens… les différents aspects de la loi de “refondation de l’école” de 2013 se révèlent jour après jour. Et d’ores et déjà, l’extension au lycée de la “refondation” est en marche.

La réforme du bac a été annoncée le 12 juillet par l’actuel gouvernement. Le Conseil national des programmes est en train de travailler sur “l’adaptation” des programmes de Seconde au “socle” imposé au collège. La loi de 2013 juge le lycée général, technologique et professionnel “trop coûteux”. Considérant les lycées comme “les premiers segments de l’espace bac - 3, bac + 3”, elle annonce “des évolutions substantielles”, dans la continuité du “socle commun de connaissances, de compétences et de culture” et de l’autonomie accrue des établissements.

Nombre de candidats à l’élection présidentielle de 2017 ont déjà présenté leur “programme pour l’école”. Or, aucun candidat n’annonce qu’il abrogera la loi de 2013. Il s’agit, pour tous, d’approfondir (à un rythme plus ou moins rapide) l’autonomie et tout le processus de dislocation de l’enseignement public et des diplômes nationaux. Tout ceci au grand bénéfice de l’école privée. Fillon a même dit qu’il n’y a pas besoin d’une nouvelle loi.

La loi de “refondation” de 2013 s’inscrit dans la continuité et l’approfondissement des lois précédentes, notamment de la loi Fillon de 2005 : les décrets de 2009 sur la réforme des Bac. Pro. et de 2010 sur la réforme Chatel du lycée en sont une application. Il convient donc de rappeler un aspect essentiel de ce processus.

  • L’enseignement et l’évaluation par compétences (APC) est au cœur des attaques contre l’école et de la marche à la liquidation de la valeur nationale des diplômes (diplômes professionnels, DNB et bac).

Ce processus engagé dans l’enseignement professionnel s’étend aujourd’hui à tout le système scolaire.

Dans la revue Regard croisés de l’Institut de recherche de la FSU, deux militants du SNUEP rappellent quelques données sur la “réforme” de l’enseignement professionnel et font part des dégâts commis dans la formation disciplinaire et professionnelle des élèves.

Les compétences contre les “savoirs” disciplinaires et professionnels

Dès 1985 et la création du bac professionnel, la notion de compétence a été imposée dans certains référentiels de la voie professionnelle. […] Depuis, l’approche et l’évaluation par compétences sont désormais au cœur de l’ensemble des disciplines. Cette visée utilitariste de la formation professionnelle […] est devenue le seul prisme pour justifier réformes et mesures imposées à la profession. […] L’approche par compétences sert en réalité aussi à asseoir et justifier l’économie libérale à l’œuvre”. Et de préciser que la forme et le contenu du Bac Pro “ont été presque entièrement dictés par les organismes professionnels”, à “l’opposé de la création du CAP”. (1)

Un autre article (2) montre comment, avec l’introduction de l’approche par compétences en Bac pro, “l’acquisition des compétences se fait au détriment des savoirs et savoirs faire”. Il s’appuie sur l’exemple de l’enseignement des mathématiques et des sciences physiques en lycée professionnel (LP). Aujourd’hui, “La finalité de la formation des élèves n’est plus que les élèves se dépassent, aient l’esprit formé pour qu’en tant qu’étudiant-e-s ou travailleur-euse-s ils et elles aillent plus loin, mais bien qu’ils s’arrêtent à ce qu’on leur demande”.

Avant le décret Darcos-Fillon (2009), les unités de programmes propres à chaque spécialité précisaient encore une durée, les contenus, les savoirs-théoriques et expérimentaux, ce qui permettait l’interdisciplinarité entre les maths et les sciences-physiques et avec l’enseignement professionnel (3). Les “compétences transversales” sont la négation de cette interdisciplinarité appuyée sur les savoirs disciplinaires (et professionnels).

  • Les programmes ont subi depuis une perte importante des "contenus d’enseignement et de savoirs pourtant indispensables" à la formation générale et professionnelle (4).

Les compétences contre les diplômes nationaux

Sur quoi portent donc aujourd’hui les évaluations en LP ? En math-sciences, la compétence prime en dehors de toute connexion aux savoirs. Pour le diplôme, seules les compétences sont évaluées… Il s’agit, pour l’essentiel, de “compétences transversales comme « s’approprier, raisonner, réaliser valider et communiquer » pour lesquelles les mathématiques et les sciences physiques ne sont plus qu’un support parmi d’autres”. Et la grille d’évaluation des compétences est la même pour les CAP, BEP et Bac pro. !

C’est le système d’évaluation qui en réalité dicte le mode d’enseignement et ses contenus. “Les CCF (épreuves certificatives pour l’obtention du diplôme) ne portent plus sur tous les savoirs nécessaires, ni sur les applications techniques rencontrées dans le futur métier, ni sur le développement intellectuel des élèves” (2).

Ce processus débouche logiquement sur le morcellement des diplômes par des “blocs de compétences”. En créant des morceaux de diplômes, dont certains sont à un niveau inférieur au CAP, le gouvernement répond aux attentes du patronat qui promeut la “gestion des ressources humaines” et “privilégie les fameuses compétences des employé-e-s par rapport aux qualifications attestées par la délivrance d’un diplôme”. Pour le patronat “l’employabilité” doit partout se substituer à la “qualification” donnée par le diplôme ou le concours national.

Ces “compétences” et “blocs de compétences” conduisent à détruire la valeur nationale des diplômes et, de ce fait, des grilles nationales de qualifications au profit de l’individualisation qui facilite la mise en concurrence des salariés !

  • La loi de “refondation” programme l’extension de ce processus au collège (avec le nouveau DNB) et au lycée (avec la “réforme” du bac annoncée).

On doit, par ailleurs, constater que l’évaluation par compétences des enseignants qui est inscrite dans le décret “parcours-professionnels-carrières-et-rémunérations” (PPCR) répond aussi à cette exigence de “gestion des ressources humaines”. Ce type d’évaluation remet en cause la qualification donnée par le concours. Et avec le compte personnel d’activité (CPA), c’est la généralisation de l’individualisation de tous les droits des salariés du privé et des fonctionnaires qui est programmée contre les droits collectifs (conventions et statuts nationaux…).

Il s’agit aujourd’hui de défendre le droit aux études, le droit à une véritable qualification garantie par des accords collectifs ou les statuts nationaux et non plus de débattre sur le maintien ou non des filières en lycée. Ces droits collectifs sont contradictoires aux lois qui mettent en place ce système d’individualisation des “parcours scolaires”, l’autonomie des établissements contre le cadre national de l’enseignement public. On ne peut défendre ces droits sans exiger l’abrogation de ces textes (en premier lieu les lois d’orientation de 2013 et 2005).

Le combat pour la défense de la valeur nationale des diplômes, des garanties collectives, doit être au cœur de la réflexion syndicale et de son activité. Combattre contre l’approche par compétences inscrite dans la loi Peillon de 2013 est une nécessité. Car l’APC à l’école va de pair avec le processus de liquidation des droits collectifs des salariés du privé (Code du travail), et des fonctionnaires : l’inflation des mesures d’individualisation des droits (carrières, salaires, évaluation par compétences, etc.) inscrites dans le décret PPCR ouvre la voie à la liquidation du statut. Mais l’action syndicale exige l’indépendance du syndicat vis-à-vis du gouvernement et de l’État, la rupture des concertations qui se mènent sur les plans du gouvernement dans les diverses structures de “dialogue social” (CT et autres) et sur leur mise en œuvre.

Émancipation Lyon-69

(1) Le lycée professionnel à l’épreuve des compétences, Sigrid Gérardin, Axel Benoît (responsables nationaux du SNUEP-FSU) ; Regards croisés n°20 (oct-nov-dec 2016) Dossier disciplines et interdisciplinarité.

(2) Math et sciences physiques dans l’enseignement professionnel, Axel Benoit et Frank Feras, idem.

(3) À noter que le décret Fillon-Darcos de 2009 qui réforme le bac pro. a réduit la durée de la formation de 4 ans à 3 ans. Ce décret a été pris en application de la loi d’orientation Fillon de 2005, de même que les décrets de 2010 sur la réforme Chatel du lycée général et technologique.

(4) Cette élaboration “au rabais” de l’enseignement touche nombre de spécialités. Ainsi dans les manuels du bac pro “Éco-droit”, les trois causes principales du chômage sont ainsi présentées : le manque de mobilité des salariés, la formation professionnelle inadaptée aux besoins des entreprises et la rigidité du Code du travail !


Le nouveau DNB

Sur 700 points, les deux seules épreuves terminales écrites valent 200 points. La 1ère épreuve (mathématiques, physique-chimie, sciences de la vie et de la Terre et technologie) doit évaluer “principalement les compétences attendues en fin de cycle 4 pour le domaine 1”. L’évaluation des maths proprement dit (50 points) portera sur la maîtrise des compétences “chercher”, “modéliser”, “représenter”, “raisonner”, “calculer” et “communiquer”, telles que définies dans le programme de mathématiques du cycle 4 (5).

(5) B.O. http://www.education.gouv.fr/pid285/bulletin_officiel.html?cid_bo=100848


Brèves

23 janvier - Touche pas à ma ZEP !

Contre la disparition de l’éducation prioritaire en lycée :
“Touche pas ma ZEP !”
Coordination (...)