Peuple élu ? Oui mais à quoi ?

Courrier des lectrices et lecteurs
lundi 27 février 2017

L’article de Stambul [L’Émancipation n°2 - Le Bund, une compréhension lucide et précoce de la nature du sionisme] m’a intéressé et parfois agacé par son côté “voilà la vérité” alors que la vérité n’est pas si facile à discerner.

Chaque fois que j’entends une critique sur le “peuple élu” je crains le couplet antisémite. Personnellement je trouve très agréable d’être “élu”. Élu à quoi ? Je ne sais pas, mais tout compte fait ce n’est pas plus idiot que le petit Jésus, fils de Marie la vierge, et les juifs n’en font pas un fromage.

De Gaulle nous trouvait “sûr de nous et dominateur”. L’expression a fait florès mais je ne me sens pas très dominateur. Plutôt autogestionnaire.

En fait chaque juif sait qu’il est élu à l’antisémitisme et que cela peut le toucher à toutes les heures du jour, tous les jours de l’année. Ce fut particulièrement le cas au XIXe et au XXe siècles dans la zone de résidence de l’empire russe entre Baltique et Mer Noire, de la Pologne catholique à l’Ukraine et la Russie orthodoxe. Un rabbin de l’époque a résumé la situation avec ce qu’on appelle parfois l’humour juif en disant “qu’on vivait très bien entre deux pogroms”.

Mais cette fois c’est un livre sur les textes du Bund qui reprend le flambeau sur le peuple élu. En général, en France on ne connaît pas l’importance qu’a eu, pour les juifs mais aussi pour tout le mouvement ouvrier international, le Bund, né en 1897, la même année que l’organisation sioniste mondiale et Poale Sion, autre organisation beaucoup plus petite mais sioniste de la classe ouvrière juive de l’Europe de l’Est.

Comme le dit Stambul dans le titre de son article “Le Bund, une compréhension lucide et précoce de la nature du sionisme” et c’est tout à l’honneur du Bund. Dans une des notes de son article il déclare que le terme goy “est = non juif” et que le terme serait péjoratif. C’est discutable car, sans être élogieux, le terme n’est pas non plus péjoratif. Selon les familles et les histoires, au moins pour les Ashkénazes, il s’agit purement et simplement d’un mot pour montrer une différence. Une sorte d’état de fait. T’es juif ou t’es goy. Point.

Les première critiques du sionisme sont venues des juifs, en particulier des rabbins pour des raisons religieuses obscures mais aussi et surtout du Bund, la première organisation ouvrière de ce qui fut la force principale du prolétariat de l’empire russe et jusqu’en 1903, membre du POSDR (parti ouvrier social-démocrate Russe) et qui en sortit lors du IIIème congrès, le congrès de rupture entre Bolchevik et Menchevik. Le Bund au moment du congrès ne choisit pas entre les deux. Il jouait un rôle considérable tout simplement parce qu’il était la principale force du prolétariat d’une des principales minorités nationales russe. Pour s’être vu refuser par le congrès (au trois quarts juifs) l’autonomie culturelle, c’est-à-dire l’égalité des droits et la possibilité d’avoir sa langue (le yiddish) et sa culture. Mandaté impérativement sur cette question il se retire du congrès (dont il assurait la logistique).

Le Bund est un parti profondément antireligieux qui considère les rabbins comme des représentants de l’arriération et de la collaboration avec les autorités antisémites et les sionistes comme la représentation politique de la bourgeoisie juive. Tout cela n’est pas faux mais juif bourgeois ou prolétarien cela ne fait pas de grosse différence dans la tête d’un antisémite.

Mais le Bund, c’est encore plus car, au quotidien, c’était une organisation politique qui assurait l’animation des luttes comme un syndicat, l’animation culturelle en promouvant le Yiddish, et enfin qui organisait l’autodéfense devant les pogroms, souvent unitairement avec Poale Sion d’ailleurs. En 1903 il était dans cette logique et il le sera encore plus tard pendant la guerre de 14-18 qu’il combattra comme une guerre entre impérialismes. En 1917 il soutiendra la révolution d’octobre mais restera toujours indépendant, voire hostile aux bolcheviks. Une partie fera scission et formera le ComBund qui rejoindra le PCUS après de nombreux détours et variantes.

Quant à Poale Sion, il cherchera aussi à rejoindre le mouvement communiste. La présentation de ce mouvement par Stambul est pour le moins simpliste. Il faut savoir qu’il connaîtra une histoire mouvementée de ruptures en scissions qui produiront et le MappaÏ israélien de Ben Gourion et le PC israélien. La vie est toujours complexe et la réduction à des images d’Épinal ou dantesques ne permet pas d’atteindre la vérité.

Les textes publiés dans ce livre datent de l’entre deux guerres c’est-à-dire pratiquement sous la période de Staline.

Ce qui est vrai par contre et ce qui est rarement signalé, c’est que le sionisme pratiqué aujourd’hui en Israël, c’est-à-dire celui de Netanyahou, a suivi celui de Béguin et Shamir (qui était le chef du groupe Stern qu’il faut bien qualifier de terroriste) et est dans la droite ligne du sionisme révisionniste de Jabotinsky. Ce sionisme est très différent du sionisme général de Ben Gourion qui n’était pas un ange non plus. Il faut savoir que le père de Netanyahou était le secrétaire de Jabotinsky. Il s’agit là de l’extrême droite, voire du fascisme sioniste avec lesquels les révisionnistes n’ont pas hésité à échanger idéologiquement. On est loin de la lutte contre l’antisémitisme.

Claude Kowal

(1) Dans “L’antisémitisme en Russie, de Catherine II à Poutine” , chapitre 13, Jean-Jacques Marie explique les divers méandres qui ont conduit et défait les diverses variantes du COM BUND en provenance du Bund ou de Poale Sion. Ils se réclamaient pour la plupart du marxisme et ont pour beaucoup, à l’occasion de la révolution d’octobre 17, rompu avec les Mencheviks. La XIIème conférence du BUND, à Moscou en 1920, débouche sur une scission entre courant pro Menchevik et pro Bolchevik (majoritaire) pour transformer le BUND en COM BUND et entrer au PC en tant que représentant de la classe ouvrière juive et adhérer à la IIIème internationale, ce que refuse le comité central du PC. Le Bund fait appel au comité exécutif de la IIIème internationale. Lire à ce sujet Henri Minczeles in Histoire générale du Bund.

(2) À sa cinquième conférence à Vienne, en 1920, Poale Sion se prononce pour une adhésion à lI’nternationale communiste. Rien n’est simple.