Une nouvelle vague sort de l’évier

mercredi 22 février 2017

Bien que le réalisme social ne soit pas l’apanage du seul cinéma britannique, le terme “kitchen sink” (ciné de l’évier) fait référence au cinéma produit au Royaume-Uni dans les années 60 issu du mouvement du “kitchen realism” qui se développa entre les années 1950 et 1960.

Le genre s’est renouvelé dans les années 80. L’histoire se déroule dans des villes industrielles comme Manchester, Liverpool ou Newcastle-upon-Tyne et l’intrigue est bâtie autour des problèmes que rencontrent les ouvriers dans leur vie de tous les jours. Ce cinéma préfère la cuisine où les femmes se plaignent de leur condition aux salons bourgeois, d’où le terme “kitchen sink”. Ce mouvement est une réaction contre le cliché attaché aux classes populaires auparavant : les prolétaires étaient décrits comme une masse ignorante ou pire comme de dangereux délinquants. Le “kitchen sink cinema” est un cinéma social qui promeut des idées de gauche et qui préfère les revendications politiques aux histoires sentimentales.

Les films de Ken Loach abordent des thèmes à caractère social ou politique. Le chômage dans Regards et sourires (1981) ; le conflit irlandais dans Hidden agenda - Secret défense (1990) ; la politique antisociale de Margaret Thatcher et la vie des travailleurs de banlieue dans Riff-raff (1991) et Raining stones (1992) ; le racisme dans Ladybird (1993) ; la guerre d’Espagne dans Land and freedom (1994) ; le Nicaragua sandiniste dans Carla’s song (1996) ; ou les travailleurs immigrés syndiqués de Los Angeles dans Bread and roses (1999).

Dans Sweet sixteen (2001), Ken Loach arrive à la réflexion très noire que la société moderne n’offre aucun avenir aux classes défavorisées : pour “réussir” socialement, le personnage principal, Liam, un adolescent foncièrement bon, sombre peu à peu dans le trafic de drogue et la délinquance, seules sources de revenus faciles, et en arrive même au meurtre.On retrouve un peu de ce pessimisme dans Moi, Daniel Blake où le personnage principal meurt avant que l’on ait pu lui rendre justice.

Le tournage

Moi, Daniel Blake a été tourné en majeure partie à Newcastle-upon-Tyne dans une agence de Pôle Emploi, dans une banque alimentaire et dans des HLM un peu défraichis. Ceci renforce le côté authentique, les acteurs ne cachent pas leur accent provincial. Le tournage a duré environ un an après une solide enquête de terrain. Les scènes-clé sont tournées avec une grande économie de moyens ; Loach n’abuse pas des gros plans pour ne pas verser dans le mélo, on appréciera l’utilisation judicieuse du champ/contre-champ. Il n’y a aucune scène tournée dans un pub dans ce film : façon de marquer l’éclatement de la classe ouvrière et l’isolement crée par les nouveaux modes de travail.

Les acteurs

On est frappé par la justesse de jeu des acteurs. Dave Johns est comédien et humoriste. Il vient du monde du stand up et selon Loach “il représente à merveille le bon sens du citoyen lambda”. Il a effectué un stage de menuiserie afin que les scènes du film où il travaille le bois soient plus plausibles. Ken Laoach a retenu Dave Johns pour le rôle principal car “les humoristes connaissent bien le monde ouvrier et l’humour vient de la proximité avec ce milieu”. Hayley Squires a étudié le théâtre à Brushford College, elle a tourné dans quelques séries, Ken Loach dit l’avoir choisie parce qu’“À chaque fois qu’on essayait quelque chose de nouveau, elle était d’une justesse incroyable. Elle n’essaie pas d’édulcorer son langage ou l’âpreté de ses origines de quelque manière que ce soit. Elle est tout simplement d’une totale sincérité”.

Les problèmes sociaux évoqués dans le film

Les contrats zéro heure ou ZHC

On ne s’étonne pas que China, le jeune voisin de Daniel Blake compte plus sur un petit trafic de chaussures de sports que sur les propositions de Pôle Emploi qui selon lui sont une arnaque finie. Le contrat zéro heure permet d’embaucher un salarié sans qu’aucune durée de travail ne soit fixée dans son contrat. L’employé n’est donc rémunéré que pour les heures travaillées. Il doit pouvoir se rendre disponible à n’importe quel moment de la journée : il est à la “disposition” de son employeur. Ce type de contrat augmente la précarité et génère du stress chez les travailleurs. C’est néanmoins le rêve du MEDEF que l’on nous cite ad nauseam pour nous montrer comment les Anglais sont efficaces dans la réduction du chômage.

Les conditions d’attribution de l’ESA Employment and Support Allowance

L’univers des prestations sociales est en constante évolution. On voit bien comment les démarches de Daniel Blake pour obtenir son allocation chômage-invalidité s’apparentent à un vrai parcours du combattant. Au Royaume-Uni comme en France on s’apprête à remplacer toutes les prestations sociales par un revenu universel accordé sous condition de ressources. Mais ce que le film illustre c’est le combat de gens souffrant d’une affection de longue durée ou blessés qui sollicitent l’ESA. L’obtention de cette allocation est soumise à un bilan médical et si ce bilan est négatif vous devez prouver que vous avez effectivement cherché du travail 35 heures par semaine sinon vous êtes sanctionné par une suppression d’allocation allant d’un mois à trois ans ! Selon Paul Laverty (scénariste de Ken Loach) “Le bilan médical, conditionnant l’attribution de la prestation, a d’abord été sous-traité à une entreprise française, puis à un conglomérat américain après une série de scandales”.

Les "expulsions par vengeance" (revenge eviction) et la "gentrification" de certains quartiers de Londres

Katie Morgan a eu le toupet de faire remarquer à son propriétaire que le logement qu’elle louait à Londres était insalubre. En réponse il l’a expulsée et les services sociaux lui ont trouvé un HLM à Newcastle à 450km de chez elle ! Ainsi les services sociaux n’ont plus à payer la différence de loyer entre le prix attribué suivant les critères sociaux et le prix du marché (fixé par le bailleur). Katie est exilée dans une ville qu’elle ne connaît pas et perd tous ses réseaux de solidarité. Ce phénomène a pris une ampleur sans précédent ces dernières années car le marché du logement est de plus en plus tendu. Une loi a bien été votée le 1er octobre 2015 mais elle n’empêche les abus qu’à la marge !

La multiplication des banques alimentaires

Pendant la préparation du film, Ken Loach et Paul Laverty ont été marqués par la multiplication des banques alimentaires. Il est aisé de faire le lien entre ces lieux et les gens qui les peuplent ; les contrats zéro heure ont favorisé la précarité et contrairement aux idées reçues, ceux qui fréquentent les banques alimentaires sont des travailleurs pauvres et non des chômeurs en fin de droit. Laverty a rencontré de nombreux travailleurs sanctionnés par le Département des Affaires sociales qui lui ont raconté des histoires ahurissantes. D’avril 2016 à septembre 2016, 519 ?342 colis d’urgence contenant de la nourriture pour trois jours ont été distribués par les banques alimentaires du Trussell Trust contre 113 ?264 en 2012. Selon Laverty l’augmentation des banques alimentaires n’inquiète nullement le gouvernement qui prévoit même d’y affecter des conseillers emploi et de créer un vaste dispositif pour chapeauter ces dernières.

Humiliation comme moyen de pression

Ken Loach a rencontré des employés du Département des Affaires sociales qui étaient gênés de ne pas pouvoir aider les demandeurs d’allocations qui s’adressaient à eux. Dans le film cette catégorie d’employés est symbolisée par Ann, l’agent de Pôle Emploi qui essaie d’aider Daniel Blake et qui se fait vertement tancer par sa supérieure pour comportement déviant. Les employés de Pôle Emploi ont des objectifs chiffrés à atteindre et s’ils ne les respectent pas on les inscrit d’office à un programme d’amélioration personnelle (PIP). Ken Loach reproche au gouvernement d’avoir :“délibérément utilisé la faim et la pauvreté comme moyens de pression pour obliger les gens à accepter des salaires très faibles et des emplois extrêmement précaires, tellement ils étaient désespérés. Les pauvres doivent accepter qu’on les tienne responsables de leur pauvreté”.

Pour conclure, empruntons ces mots à Ken Loach qui nous conseille de rester vigilants :“L’économie de marché nous a inexorablement conduits à ce désastre. Il n’aurait pas pu en être autrement. Le libéralisme favorise le maintien d’une classe ouvrière vulnérable et facile à exploiter… Quand on fait le bilan de ces dernières décennies, on ne devrait pas être surpris par ce qui s’est passé. La seule question à se poser est celle de savoir ce qu’on est prêt à mettre en place pour s’atteler aux problèmes”.

Oriane Brandon