Quelques aspects de la vie civile à Alep (2nde partie)

mardi 21 février 2017

Le numéro 5 de L’Émancipation a publié la première partie de l’interview d’Abdullah Haid commencé alors qu’Alep était sous les bombardements, en novembre 2016. Nous publions dans ce numéro la suite de l’interview, réalisé après la reprise par le régime d’Assad et ses alliés des quartiers est d’Alep, et après la déportation de ses habitants.

L’Émancipation : Quelle est, aujourd’hui, la situation des civils qui ont été forcés de quitter les quartiers est d’Alep ?

Abdullah Haid : La plupart sont encore en Syrie, quelques uns ont rejoint la Turquie. Certains sont allés dans des camps qui préexistaient où depuis, à cause de l’afflux de personnes, les conditions se sont dégradées. D’autres occupent, dans des conditions très difficiles, des habitations situées notamment dans l’ouest du gouvernorat d’Alep, contrôlé majoritairement par l’ASL : ils sont 7 à 8 personnes par pièce, sans électricité, sans chauffage, avec peu d’habits. Sans parler des problèmes des toilettes. Et sans compter les bombes qui continuent de tomber sur les habitations.

J’ai vécu cette vie avant de partir de Syrie. Nous étions cinq dans une chambre, et dans la chambre d’à côté il y avait une autre famille. Dans toutes les pièces, il y avait une famille. Vivre dans de telles conditions matérielles est très difficile et cela a des conséquences sur les relations dans les familles, qui par conséquent se dégradent. Les conflits se multiplient.

Certains civils ont rejoint des contacts qu’ils avaient, mais la majorité n’a pas de contact. Ils ont besoin de recommencer leur vie mais il est difficile de trouver un logement. Lorsque des enfants sont interrogés sur leur vœu le plus cher pour cette année 2017, ils répondent : “j’espère avoir un manteau cette année”, “j’espère avoir une paire de chaussure”.

Enfin, lors de la reprise des quartiers d’Alep par le régime et ses alliés, de nombreux civils se sont retrouvés dans la zone tenue par le régime. Parmi eux, la majorité des hommes a disparu tandis que quelques uns ont été forcés par le régime à porter les armes pour combattre l’ASL dans l’ouest du gouvernorat d’Alep.

L’Émancipation : Les conseils locaux arrivent-ils à les aider ? Les enfants peuvent-ils aller à l’école ?

Abdullah Haid : Les conseils locaux essaient d’aider mais ils n’ont pas de financement pour cela, ce qui rend leur tâche très difficile. Dans l’ouest du gouvernorat d’Alep, sous contrôle de l’ASL, de nombreuses écoles ont dû fermer à cause des bombardements qui se poursuivent et aussi parce qu’elles sont souvent remplies de réfugiés. Par conséquent une nouvelle façon d’enseigner a été mise en place. Au lieu que les enfants se concentrent dans les écoles qui sont une cible privilégiée des avions de l’armée russe et de l’armée syrienne, les enseignants reçoivent les élèves chez eux. Un enseignant reçoit 5 à 10 élèves pendant 2 à 3 heures. Pour améliorer la vie, des concerts sont parfois organisés, des vidéos projetées, les enfants reçoivent des petits cadeaux.

L’Émancipation : Comment vois-tu les négociations qui vont s’ouvrir à Astana fin janvier ?

Abdullah Haid : Ces négociations sont organisées par la Russie et la Turquie et ce sont ces deux pays qui forcent certaines personnes syriennes à y aller.

Quelle garantie de telles négociations, quand on voit que le cessez-le-feu n’est pas respecté par le régime ? Pour moi, ces négociations ont pour objectif de gagner du temps avant que le régime n’engage la bataille d’Idlib. Plus précisément, ce ne sera pas Idlib qui sera visée en premier car al-Qaida est présent là bas. Les premières zones visées ce sont celles où l’ASL est présente, et notamment l’ouest du gouvernorat d’Alep. L’objectif du régime russe et du régime syrien est de ne nous laisser plus que trois possibilités : choisir le régime, al-Qaida ou Daesh.

Cela se voit très bien dans la région d’Idlib. Dans cette zone il y a al-Qaida et des groupes qui lui sont proches. Il y a également des petits groupes de l’ASL mais ils sont très faibles. Dans certaines localités, les civils se sont rebellés contre al-Qaida. Par conséquent, les armées syrienne et russe ont visé et visent toujours particulièrement ces localités. C’est le cas, par exemple, de Ma’arat al-Numan, où il y a souvent des manifestations, et où, en mars dernier, les femmes ont brûlé le siège d’al-Qaida.

L’Émancipation : Comment expliques-tu la chute d’Alep ?

Abdullah Haid : Il y a plusieurs raisons.

On a perdu confiance entre nous, entre civils, en tout. Il y a eu une perte de confiance vis-à-vis du Conseil local, parce que, notamment, ils ne peuvent aider personne du fait de leur faiblesse. De plus, les groupes de l’ASL ne sont soutenus militairement par personne.

Par ailleurs, les régimes russe et syrien ont bombardé et bombardent toujours l’ASL, pas al-Qaida. Cela, afin que nous n’ayons plus que le choix entre Daesh, al-Qaida et le régime, et que le régime reste en place.

En novembre, l’ASL a décidé d’essayer de briser le siège d’Alep. Al-Qaida a dit qu’ils les rejoignaient, mais ils ont arrêté en cours de route. Et il y a eu de nombreux morts. L’ASL n’a pas pu continuer seule car elle n’est pas assez forte. C’est comme un jeu pour al-Qaida, comme s’ils voulaient montrer : “regardez, personne ne vient vous aider, alors venez chez moi”.

Pour la Russie, l’objectif est de montrer qu’ils sont les plus forts. Aujourd’hui les forces russes sont dans les quartiers repris par le régime. Elles disent qu’elles ne font rien, mais elles sont là...

Pour le régime, l’objectif est de rester en place. Quant à la “communauté internationale”, elle n’a rien fait. Si les gouvernements étrangers avaient voulu arrêter les massacres, ils auraient pu. Mais ils ont choisi de ne délivrer que des paroles.

Personne ne force le régime à accepter une solution politique car il n’y a pas de volonté politique d’arrêter la guerre en Syrie, personne n’y a intérêt. Et ceux qui paient le prix le plus cher, ce sont d’abord les civils, puis les groupes civils de militants, puis les combattants. Les ennemis d’Assad sont les mêmes que les ennemis de Daesh et d’Al-Qaida : ce sont les groupes civils de militants, l’ASL et les civils.

Durant l’évacuation d’Alep, l’Iran et le Hezbollah ont tué des civils. Le premier jour, ils en ont tué quatre. Pourquoi ? Ils tuent pour faire pression sur d’autres parties afin qu’elles évacuent les habitants d’al-Foua et Kefraya, deux petites villes situées dans la région d’Idlib et assiégées par des opposants à Assad. Là aussi on peut se poser des questions : pourquoi lors de la libération de cette zone par des opposants à Assad, ces deux petites villes n’ont pas été libérées mais assiégées ?

L’Émancipation : Quel est le moral des militants des groupes civils aujourd’hui en Syrie ? Comment la vie civile arrive-t-elle à s’organiser ?

Abdullah Haid : Il y a une expression en Syrie qui dit “Nous portons notre sang sur nos mains”. C’est ce que disent nombre de militants aujourd’hui.

La majorité de la vie civile est organisée par les groupes civils. Un groupe ou plusieurs groupes prennent en charge l’éducation, d’autres le nettoyage des rues, d’autres l’acheminement de médicaments, la formation professionnelle de femmes... Concrètement, un groupe de militants fait un projet et cherche un financement, souvent via des ONG, puis, si tout va bien, il réalise son projet. Le projet est partagé avec le conseil local, avec qui les groupes civils se coordonnent. Les conseils locaux gèrent normalement l’eau, l’électricité, les boulangeries. Ils reçoivent généralement le support des ministères libres, basés en Turquie. Ces ministères sont soutenus également par des ONG et sont liés à la Coalition nationale syrienne. Il n’est pas possible de parler des zones libres en Syrie, en général. Il y a des spécificités propres à chaque localité (près ou loin de la frontière, qui les supporte...).

Partout, les groupes armés reçoivent des ordres de l’extérieur et n’ont aucune indépendance. Concernant la Coalition nationale syrienne, il y a eu depuis longtemps une perte de confiance car elle est déconnectée du terrain et elle ne fait pas ce que la rue veut.

Les groupes civils, eux, sont plus indépendants. Parfois, il y a des conflits entre les groupes civils et les groupes armés. Les groupes civils peuvent organiser des manifestations pour réclamer par exemple l’unification des groupes armés ou pour que les groupes armés n’interfèrent pas dans leur vie. Il existe des groupes de police libre, mais leur action est très faible car, si une personne qui appartient à un groupe militaire armé commet un délit de droit commun, alors la police libre ne peut rien faire.

Les manifestations sont organisées par les groupes civils. La réalisation des manifestations dépend de qui contrôle la localité : certains groupes armés ne veulent pas que le drapeau de la révolution soit présent lors des manifestations.

La mobilisation en Syrie a commencé par une révolution pour la liberté et la dignité, pas pour la faim. Il y avait de la pauvreté mais ce n’était pas le problème le plus important. Le régime a changé la situation pour parler d’une guerre civile en relâchant notamment les djihadistes des prisons. En Syrie ce n’est pas une guerre civile. Car une guerre civile, c’est quand les personnes d’un même pays se battent entre elles. Mais aujourd’hui, les combattants viennent de plus de 80 pays différents.

Propos recueillis par L.J.


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