La chute d’Alep, retour sur une révolution trahie

jeudi 2 février 2017

“Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans le clair-obscur surgissent les monstres” (Gramsci). Un clair-obscur barbare, décidément récurrent, annoncé, rappelons-le depuis les guerres balkaniques et caucasiennes. Elles se propagent depuis, telle une hydre aux têtes monstrueuses. Le “nouveau monde” ne saurait pointer à l’horizon, dès lors que l’histoire de notre humanité n’est pas déterminée, mais construite par des rapports conflictuels globaux entre intérêts divergents. Conflits générés par le capitalisme dans un contexte délétère de sous-humanité.

Depuis 2011 se sont développées dans toutes les agglomérations de Syrie, une protestation de masse contre l’austérité, la précarité, et une farouche volonté d’ouverture démocratique. Ces élémentaires et légitimes revendications, non seulement ne seront pas reconnues mais donneront lieu à une répression telle qu’elle provoquera de nombreuses désertions dans l’armée de Bachar al-Assad, lesquelles seront constitutives de l’Armée Syrienne Libre, en défense du peuple insurgé.

Située au cœur du Machrek, la dynamique même du processus armé insurrectionnel de tout un peuple contre un régime de nature mafieuse, dictatoriale, autoproclamé “État souverain légal” et reconnu comme tel par la communauté internationale, ne pouvait que susciter à terme, l’intervention des puissances étrangères, régionales et impérialistes. Ces puissances devaient tout faire pour freiner, dévoyer l’élan insurrectionnel ou encore, frontalement écraser une volonté populaire désireuse de s’affranchir de son oppression, de son exploitation.

Une coalition de circonstance

La Communauté européenne, sous la houlette des États-Unis, associée à l’axe sunnite (Turquie, Arabie Saoudite, Qatar), constituera une coalition de circonstance dite “des amis du peuple syrien”. L’aide qui sera accordée au peuple syrien insurgé, dans son opposition à la dictature, sera conditionnée au bon vouloir et à l’aune des intérêts de l’impérialisme américain. Afin de garder la maîtrise de la situation, Obama s’opposera systématiquement à toute dotation d’armes défensives anti-aériennes au profit de l’Armée Syrienne Libre, et empêchera de surcroît, l’unification des katibas insurgées afin que ne se constitue une entité militaire et politique unifiée.

Inversion des rapports de force

L’axe chiite, quant à lui, organisé en soutien au régime alaouite, apportera une aide massive en armes et en hommes. Les milices du Hezbollah, combatives et “sans états d’âme”, liées à celles des “gardiens de la révolution” de Soleimani Ghassam, commandant des forces Al Qods, constitueront des corps armés redoutables sur le terrain. Des cohortes chiites irakiennes, afghanes, yéménites leur seront associées. À ces troupes nombreuses, se porteront en appui les forces de l’armée russe : “conseillers techniques militaires” au sol, escadrilles de chasseurs et de bombardiers pour assurer une couverture aérienne et pilonner les cibles rebelles. Ces escadrilles décolleront des bases syriennes de Hmeimim, près de Tartous, du porte-avions Amiral-Kouznetsov, au large de Lattaquié, mais aussi d’une base iranienne et d’une base russo-iranienne située dans l’espace syrien.

Le contrôle de l’espace aérien par l’aviation russe et son intervention directe en septembre 2015 contre l’opposition insurgée, inverseront radicalement le rapport de force en faveur du régime.

Enfin pour détourner et pervertir l’élan démocratique insurrectionnel, les puissances sunnites régionales conforteront, dans un jeu implicite tactique avec le régime de Bachar al-Assad, l’élargissement et l’armement des forces djihadistes, salafistes, radicales qui constituent les groupes armés de Daech ou encore d’al-Nosra, liée à al-Qaïda. Ces forces, d’une violence mortifère, prendront à revers les katibas de l’ASL confrontées, par ailleurs, aux milices du PKK-PYD au nord-Est d’Alep. Ces dernières profiteront de cette situation de dislocation pour affirmer des rapports de forces territoriaux.

Le siège d’Alep

Privé d’armes défensives anti-aériennes le peuple d’Alep-Est insurgé ne pouvait que sombrer dans une lente agonie. L’Histoire actera le basculement de la réalité politique, que représente la perte par le peuple syrien libre de son espace national, sur le point de tomber sous le contrôle de forces étrangères totalitaires.

L’Histoire retiendra pourtant que lors de ce siège, les seuls Syriens à se battre ont été ceux des zones libérées. Ceux-ci ont dû s’opposer à des forces étrangères constituées en une coalition internationale rassembleuse, étendue de la péninsule arabique à la Perse, du Machrek à la Fédération de Russie, forces sur-armées et soutenues par une couverture aérienne russe d’une efficience dévastatrice terrifiante. Dans son combat titanesque, et, soulignons-le, sans armes défensives aériennes, il a su développer une praxis de dynamique révolutionnaire, où le collectif intellectuel dans ses potentialités populaires s’articule avec la mise en place de conseils locaux élus qui innervent l’ensemble du corps social.

Dans un tel contexte de guerre totale, rien ne pourrait autrement expliquer la force, le courage, la pugnacité et la vitalité de tout un peuple contre l’hydre aux multiples têtes monstrueuses.

Mais, en dépit de cette leçon qui marquera l’Histoire, nous constatons que ce peuple demeure tragiquement seul. “Orphelin”. Mais debout !

Silence abyssal

Le siège d’Alep renvoie au paroxysme de la violence, tel celui de Grozny en 1999, en cela égal à celui de Stalingrad en 1943… sans que ne se soit manifesté une quelconque empathie particulière, un réflexe de solidarité de classe dans notre mouvement ouvrier pourtant si disert en évocation de sa propre geste révolutionnaire nationale.

Tous les témoins, commentateurs de ce siège évoquent une résistance âpre et opiniâtre, contre la multitude des assassins, la mort “venue du ciel”, des massacres au quotidien, des crimes de guerre répétés…

Aux fracas du déluge balistique, ne se manifeste que le silence abyssal des profondeurs océanes de nos syndicats, organisations et partis, représentants de la classe ouvrière et du monde du travail.

Cette distance ethno-centrée et auto-centrée scelle encore et toujours le vieux paradigme de la guerre froide. Cet obsolète héritage politique lègue une vision du monde qui pointe sa focale sur le seul impérialisme américain, seul ennemi à combattre, justifiant ou occultant ainsi toutes les violences perpétrées par d’autres forces impérialistes, impériales, régionales. Nous sommes sommés de prendre parti pour des forces capitalistes contre d’autres forces capitalistes.

Bêtise au front de bœuf

Cette vision ou croyance manichéenne se perpétue au-delà de 1989, année de la chute de l’empire soviétique. Cette vieille théorie stalinienne, reprise par Mao, pouvait faire illusion, dès lors que les courants marxistes, orthodoxes ou d’opposition trotskyste, caractérisaient l’Union Soviétique d’“État ouvrier” (avec sa variante “État ouvrier dégénéré”), pôle emblématique de l’anti-capitalisme. Maintenir aujourd’hui le même paradigme, la même grille de lecture, relève d’un parti-pris inepte particulièrement dévastateur et criminel !

Communauté d’intérêts

Il se révèle pourtant que les impérialismes ont à protéger leurs propres intérêts fondamentaux. Dans le contexte d’une économie mondialisée en crise, l’intrication des intérêts financiers et l’exploitation partagée des sources d’énergie (projets communs entre Rosneft et Exxo Mobil dans l’océan arctique et la mer de Kara) nécessitent une communauté d’intérêts d’autant plus obligée que l’économie des États-Unis ne permet plus l’affirmation d’une hégémonie planétaire.

Compte-tenu de cette faiblesse économique, les pôles dominants impérialistes, qu’ils soient occidentaux, orientaux (Russie et Chine), japonais ou américain, tendront à affirmer leur autoritarisme fascisant qui ne saurait supporter la volonté des peuples à s’affranchir de l’exploitation, de l’oppression, de l’indignité. Tout élan d’émancipation doit être étouffé, écrasé !

Horizons funestes

N’ayons pas la naïveté de penser que cet ouragan effroyable achèverait ses dévastations sur les seuls quartiers d’Alep-Est. La ville d’Idlib, au Sud-Ouest attend son passage.

Le rapport de force militaire acquis par le Kremlin doit trouver, au risque d’un possible enlisement stratégique, une rapide résolution “diplomatique”, d’autant plus bénéfique, qu’elle sera sans partage.

Idlib, sous contrôle du Front Fatha Al-Cham, ex Front Al-Nosra, lié à Al-Qaida, doit tomber et son espace régional au nord-ouest, sur l’axe Alep Bab Al-Hawa, tenu par l’ASL, doit se vider de ses populations sunnites. La Syrie dite “utile” exige une pacification de terre brûlée dans l’espoir de “sécuriser” les places fortes russes de Tartous et Hmeimin, trophées acquis par le Kremlin sur les côtes orientales de la Méditerranée. Ces limites territoriales enfin atteintes par les forces russo-chiites, il faudra conclure entre vainqueurs, le partage autour d’une table de négociations réduite à celle d’un jeu de poker, entre Russes, Iraniens, et... Turcs, accessoirement. Concernant ces derniers, les concessions faites par Erdogan pour faciliter la prise d’Alep-Est insurgée, pourrait lui valoir en retour des facilités pour affirmer sa prédominance militaire sur le PKK-PYD, lui-même victime de ses propres alliances sans principes.

Les vainqueurs d’aujourd’hui seraient-ils demain des alliés “à couteaux tirés” ? Dans ce marigot moyen-oriental, viendra le temps où un crocodile sera de trop ! Comment concilier en Syrie, les intérêts du Kremlin avec ceux de l’Iran chiite ? La république islamique d’Iran sort considérablement confortée dans sa volonté impériale de domination, enjambant la Syrie jusqu’aux côtes méditerranéennes. Ses terminaux d’hydrocarbures s’ouvriront ainsi aux marchés européens. Intronisé par la puissance chiite perse, le Hezbollah libanais, devenu maître au “Pays du Cèdre”, au point de vassaliser Michel Aoun, le dirigeant de la communauté chrétienne, par ailleurs doté d’une véritable armée, acquiert le statut de nouveau gendarme au Machrek, pôle militaire opposé dans ce rôle répressif, à celui d’Israël, autre gendarme, versant américano-occidental.

L’impérialisme russe, à l’évidence fort du retrait américain, pourrait-il soutenir un effort de guerre si celle-ci devait perdurer ? Les forces russes ont déjà payé un lourd tribut par la perte de nombreux conseillers techniques militaires au sol , dont le colonel Rouslan Galitski et deux médecins militaires et autres personnels de santé lors du siège d’Alep.

La prise d’Alep insurgée a fait immédiatement écho à la reprise de Palmyre par Daech, et l’arrivée tonitruante des spetsnaz, forces spéciales tchétchènes, attachées à la “sécurité” dans d’Alep-Est ainsi que sur les bases de Tartous et Hmeimim, à la non moins bruyante et meurtrière irruption, les 17 et 18 décembre, de “bandes terroristes” qui firent, dans trois commissariats du centre de Grozny, de nombreuses victimes.

L’assassinat, le 19 décembre 2016, d’Andreï Karlov ambassadeur de Russie, paraphe une série de revers, lesquels sont les signes avant-coureurs de difficultés à venir. Un contexte de foyers de guerre sporadiques dans toute la Syrie et ceux, tout aussi violents, autour des positions tenues par Daech laisse en perspective des conflits non résolus et meurtriers.

Bilan d’un siècle de révolutions et de luttes ouvrières

Nous pouvons d’ores et déjà en tirer à l’évidence trois conclusions :
- la première, dans l’actuel système en crise d’une économie capitaliste mondialisée, nul espace ne sera laissé aux revendications démocratiques pourtant appréciées comme relevant du droit, selon le corpus des valeurs inscrites dans la charte des droits de l’Homme. La tendance actuelle à rebours, manifeste une fascisation des États. Le peuple syrien endure la violence de la guerre totalitaire déjà observée en Tchétchénie.
- la deuxième observation est la fascisation rampante de nos propres organisations ouvrières, lesquelles ont largement rejoint le camp de la réaction et de la contre-révolution appliquée à la question syrienne. En cette année de commémoration de la révolution d’octobre , ces réalités dramatiques nous prennent d’autant plus à la gorge ! Sinistre bilan !
- troisième observation et non la moindre : pour tenter de mettre un terme au conflit en Syrie, les négociations engagées à Moscou, pourraient se conclure à Astana ! Elles écartent avec un mépris froidement affiché, non seulement les États arabes mais aussi les puissances impérialistes attendues à Genève. Fâcheux contre-pied, insolent pied de nez ! Une page historique se tourne, bannière étoilée en berne et dans la dérision !

Claude Marill


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