Abitur, le baccalauréat allemand

dimanche 29 janvier 2017

La réforme du collège s’est imposée malgré le rejet des personnels. Pour le gouvernement, la prochaine étape devra être la réforme du lycée. L’officine du P. S., Terra Nova, y travaille déjà, et à la rentrée de septembre 2016 F. Hollande a confirmé la mise à l’étude au Ministère d’une “réforme en profondeur”. Les pistes envisagées montrent des similitudes avec le lycée allemand, sur lequel notre camarade propose de revenir.

Pour sauver le bac, Terra Nova propose de bouleverser le lycée”, tel était le titre d’un article paru dans Le Monde du 15 juin 2016.

Curieuse de voir de quoi il pouvait s’agir, je commence à lire et tombe sur “Imaginez un lycée qui ressemblerait un peu à l’université : une année scolaire divisée en semestres, une part d’enseignement à la carte, des modules à valider en cours d’année et un baccalauréat limité à deux jours”.

Je n’ai guère besoin de faire preuve d’imagination pour me représenter un tel lycée, car c’est ainsi que fonctionne actuellement le cycle terminal des lycées, en Allemagne.

Jusqu’à une période récente, le bac allemand, Abitur, ne comportait qu’un contrôle continu prenant en compte les deux dernières années de la scolarité, la 12ème et la 13ème classes.

Ce n’est plus tout à fait le cas aujourd’hui. Un examen terminal existe depuis quelques années, à l’issue de la treizième classe ou, dans certains Länder, de la douzième.

Avant de décrire ce qui se passe dans le cycle terminal des lycées, je donnerai un aperçu des voies qui mènent au bac.

La voie de la sélection ultra précoce

Des cursus divers mènent à la 11ème classe, porte d’entrée au Bac

À l’issue de quatre années (!) d’enseignement primaire, les élèves reçoivent ce qu’on appelle une “recommandation” pour la poursuite d’études. Ils/elles sont jugéEs aptes ou non à suivre l’enseignement d’un “Gymnasium”, qui n’a rien d’un gymnase, mais est le bon vieux lycée d’antan.

Pour plus de clarté, je donne l’exemple de Lich, la petite ville de Hesse où j’habite. UnE enfant de Lich, jugéE “apte” peut aller dans l’un des grands lycées de la ville voisine, Gießen. Il y en a trois (!) qui n’ont que cette filière lycée, qui va de la 5ème classe à la treizième.

Ces enfants jugéEs “aptes” peuvent aussi rester à Lich et entrer dans la filière “Lycée” de l’école secondaire locale, qui, parallèlement, propose une filière menant aux études courtes.

Les parents ont le droit de passer outre la “recommandation” de l’école primaire et d’envoyer leur enfant dans la noble filière lycée, même si l’enfant n’a pas été jugéE “apte”.

En 15 ans de soutien scolaire auprès de familles immigrées, je n’ai rencontré que trois élèves ayant obtenu, à l’âge de 10 ou 11 ans, la dite “recommandation”. Deux autres familles ont envoyé leur fils au lycée sans cette “recommandation”, mais les enfants ont dû, un an plus tard, quitter le “lycée” et redescendre dans les zones inférieures... Exactement la même chose pourrait être dite des familles non issues de l’émigration appartenant à des classes défavorisées.

Une présélection aussi précoce ne peut que favoriser les enfants de la bourgeoisie au détriment des enfants des classes populaires.

Un autre parcours scolaire, les “Gesamtschulen”

Il existe aussi des écoles appelées “Gesamtschulen”, écoles pour tous et toutes, qui sélectionnent plus tard. C’est la voie empruntée par beaucoup d’enfants d’immigréEs, dont certains peuvent, de cette façon, accéder au Bac. C’est à l’issue de la 10ème classe qu’ils/elles sont orientéEs vers les études longues, et non six ans plus tôt !

J’ai interrogé un élève qui fréquente la 13ème classe d’une “Gesamtschule” et obtiendra le bac en juin 2017.

- Comment est organisé l’enseignement dans le cycle terminal ?
- Le cycle terminal comporte la onzième, la douzième et la treizième classe.

La 11ème classe est vraiment une “classe”, avec un professeur principal et toutes les matières y sont enseignées.

À partir de la douzième classe, les élèves ne sont plus en groupe-classe, ils sont dans des groupes divers et ont deux matières dominantes de leur choix. Ils et elles ont un “tuteur” et ont peu d’enseignements communs. Il est rare que deux élèves aient exactement le même profil.

- Quelles sont tes matières principales ?
- J’ai choisi anglais et arts plastiques.

- Pourquoi as-tu fait ce choix ?
- Pour les arts plastiques, je n’ai pas hésité, j’ai toujours aimé dessiner et peindre. Je m’intéresse aussi à l’histoire de l’art. Le choix de l’anglais a été un peu plus difficile, mais j’ai eu un bon prof et ai été encouragé à choisir cette matière.

- Combien d’heures de cours avez-vous dans ces matières principales ?
- Nous avons cinq heures par semaine. Ce n’est pas énorme, en anglais, je travaille beaucoup à la maison.

- Y a-t-il des matières que tu as déjà “abandonnées” ?
- J’ai abandonné le français après la 10ème classe et je n’ai pas été le seul. Il y a peu d’élèves qui prennent le français comme matière principale ou même poursuivent la deuxième langue jusqu’ à la fin. Je ne fais plus de physique ni de chimie.

- Y a-t-il des matières qui restent obligatoires jusqu’au bac ?
- Oui, l’allemand et les maths.

- Comment se déroule le Bac ?
- Il y a une partie de contrôle continu. Les notes obtenues pendant les deux dernières années sont comptabilisées. Nous sommes notés non sur 20, comme en France, mais sur 15.

Il y a aussi un examen terminal dont les sujets sont envoyés de l’extérieur. Ici, ils viennent de la capitale du Land de Hesse, Wiesbaden.

On doit obligatoirement présenter les deux matières dominantes à l’examen écrit central, on peut choisir quelle matière présenter à l’oral. Je pense prendre ce que nous appelons “Powi”, politique et économie.

- Tu as dit que tu ne fais ni physique ni chimie. Tu n’as donc plus de matières scientifiques ?
- J’ai gardé la biologie, je n’avais pas le droit de “lâcher” toutes les matières scientifiques.

- Tu fais anglais et arts plastiques comme dominantes. Que font les autres ?
- Nous sommes assez nombreux et nombreuses en arts plastiques car cela fait partie du “profil” de notre école. Les autres combinent cette matière aussi bien avec les maths qu’avec l’allemand ou la biologie. Il est aussi possible de choisir le sport comme matière principale, c’est assez fréquent.

Disparités et concurrence

En ce qui concerne le bac général, aucune matière n’est, en soi, principale ou secondaire, elle devient matière dominante ou secondaire pour l’élève, selon le choix qu’il/elle a fait.

Il n’y a pas de filières littéraires ou scientifiques comparables aux terminales, en France, donc personne n’est contraintE de se conformer à un moule préétabli.

La comptabilité des notes est assez complexe. Les notes obtenues à l’écrit et à l’oral de l’examen terminal ont un coefficient plus élevé que les notes obtenues par contrôle continu.

Il est fréquent d’entendre dire que l’Abitur est plus facile ou plus difficile à obtenir dans telle ou telle école. La presse présente chaque année les élèves ayant obtenu les meilleures notes au bac, on constate de grosses différences. C’est le poids du contrôle continu qui crée des disparités qui seraient anodines si cette moyenne obtenue, qui correspond un peu aux mentions, en France, n’était pas de première importance pour accéder aux études soumises au numerus clausus, la médecine, par exemple.

L’année scolaire est divisée en deux semestres, à chaque fois, les notes qui figureront au bulletin font l’objet d’une discussion dans le groupe. Ce qui a été conçu comme un garant de la transparence, de la justice, donne lieu à d’âpres luttes. Un esprit de concurrence règne dans la majorité des cycles terminaux, totalement conforme aux idéaux d’une société non-égalitaire qui forme des élites à son image.

La situation des enseignantEs du cycle terminal n’est pas de tout confort. Toute correction, toute évaluation doit être faite avec précision, selon des critères donnés. À L’issue du bac, les élèves qui vont quitter l’établissement publient un journal où ils/elles racontent des anecdotes sur les profs. C’est parfois “limite”. Ce journal est attendu avec une certaine appréhension par les enseignantEs, surtout si ils/elles sont dépourvuEs d’humour.

Une ouverture étroite

Une chose me semble très positive : le fait que toute matière puisse être dominante ou secondaire. Il n`y a donc pas de matières “nobles” et d’autres qui ne le seraient pas.

Il existe, cependant, parallèlement au bac dit “général” un bac professionnel, avec spécialisations diverses.

Deuxième chose qui me paraît positive : les élèves me semblent acquérir une plus grande maturité quand ils/elles passent deux années dans un système un peu semblable à celui de l’université.

Abitur, le diplôme tant convoité, a été longtemps l’apanage des ceux et celles dont les parents l’avaient, eux-mêmes, obtenu.

Les Gesamtschulen, telles que celle que fréquente l’élève interrogé, ainsi que les écoles professionnelles, dont certaines mènent au bac professionnel, ont permis une certaine ouverture.

Statistiques de 2014 pour toute l’Allemagne : 44 % des élèves allemandEs accèdent au bac, toutes voies confondues, et seulement 16 % des élèves issuEs de l’émigration. Élèves “à risque” : AllemandEs 19 %, enfants d’immigréEs : 54 %.

Un enjeu de société

Pour terminer, je reviens à la quatrième classe d’école primaire : c’est le moment où s’opère une première sélection, c’est l’année des grandes angoisses des familles et des réunions de parents houleuses.

Une pièce de théâtre intitulée “Frau Müller muss weg !”, “Il faut que Madame Müller s’en aille”, ou bien “On ne veut plus d’elle” est actuellement à l’affiche à Gießen et ailleurs. Le succès est immense.

La scène est transformée en classe. Des parents attendent l’institutrice, qui tarde à venir. Abitur, “Abi”, comme disent les élèves, n’est pas à la portée de tout le monde. Ils discutent entre eux. Une scène de ménage éclate entre parents divorcés, une personne se tait, les autres crient. Soudain, un cri retentit : “Frau Müller kommt !”. Tout le monde se réinstalle sur les petites chaises.

Ce qui peut sembler être une comédie facile, est en fait le reflet des enjeux de la sélection ultra-précoce à l’issue de la 4ème classe. Un père d’élève en jeans, au parler prolétaire, déclare, devant un manager en costard abasourdi :

Ce n’est pas une réunion de classe, c’est la lutte de classe !”

Il y avait bien longtemps que je n’avais pas entendu parler de lutte de classe en Allemagne !

Le film réalisé à partir de cette pièce de théâtre a connu un grand succès...

Françoise Hönle


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