Quelques aspects de la vie civile à Alep

mercredi 25 janvier 2017

Abdullah Haid a dû fuir la Syrie avec sa famille fin 2014 et demander l’asile en France. Cet interview a été réalisée avant la chute d’Alep. La 2nde partie n’a pu être terminée pour ce numéro de janvier ; elle sera publiée ultérieurement.

L’Émancipation : En France, l’intervention des puissances étrangères en Syrie est justifiée par la nécessité de combattre Daesh. Qu’en penses-tu ?

Abdullah Haid : Je suis originaire d’Atareb, une ville située dans l’ouest du gouvernorat d’Alep. Les Syriens de cette ville ont été les premiers de toute la Syrie et du monde à combattre Daesh. Ce combat a commencé le 2 janvier 2014 à minuit et demi.

À l’été 2015, s’est engagée la guerre contre Al-Qaïda. Elle n’a pas été gagnée. Aujourd’hui, tous les militaires et les civils qui combattaient contre Al-Qaïda à Atareb sont partis. Mais Al-Qaïda ne peut entrer dans la ville. Al-Qaïda a établi son quartier général dans une Base près de la ville, un centre militaire du régime situé à l’extérieur de la ville et qui a été libéré par l’opposition syrienne en 2012.

Les bombardements du régime d’Assad et de l’armée russe combattent, nous dit-on les “djihadistes”. Pourtant, ce sont les civils d’Atareb qui sont bombardés : la boulangerie, les écoles, l’hôpital, les casques blancs, le centre du Croissant rouge et les maisons. Aucun bombardement d’aucune sorte n’a touché le QG d’Al-Qaïda, lequel est pourtant très connu.

L’Émancipation : Peux-tu nous parler des groupes de civils auxquels tu as participé ?

Abdullah Haid : Avant 2011, j’étais professeur d’anglais. Je me suis engagé dans la mobilisation contre le régime et j’ai été licencié. J’ai animé des groupes de formation à la résolution pacifique des conflits. Nous intervenions, dans la région, auprès des groupes civils, des coordinations. Notre rôle était, dans cette situation d’affrontements violents, d’aider les groupes de civils à ne pas s’engager dans des actions violentes. Mais, suite à nos interventions, les groupes de civils décidaient eux même de ce qu’ils faisaient.

Par exemple, comment les civils pouvaient empêcher que des enfants soient entraînés, engagés comme soldats ? Un autre exemple : nous étions confrontés au stationnement en ville de groupes militaires de l’ASL. Leur présence donne prétexte au régime pour cibler les quartiers de la ville. Nous aidions ainsi les civils à élaborer un projet afin qu’ils tiennent une conférence avec les groupes armés de l’ASL. L’objectif de la conférence était de convaincre les groupes armés de créer des points de contrôle à l’entrée de la ville et de proposer aux groupes armés de l’ASL de sortir des quartiers et de stationner seulement aux points de contrôle. Notre démarche n’était pas de dire aux civils ce qu’ils devaient faire, mais de les aider à trouver les moyens de résoudre les conflits.

Nous avons aussi travaillé sur des projets pour reconstruire la société, une société différente de celle initiée par le régime d’Assad, pour construire la paix.

L’une des solutions, nous semblait-il, était de regrouper, d’unifier les différents collectifs qui se sont constitués : les groupes d’aide médicale, ceux de l’aide humanitaire, les groupes de soutien psychologique, ceux qui interviennent auprès des femmes, pour arrêter, par exemple, le mariage des enfants.

Avant 2011, au cours de dizaines d’années de dictature, le régime d’Assad était parvenu à diviser la société syrienne en groupes communautaires. C’est contre le régime et contre cette situation que les Syriens se sont levés en 2011 avec le mot d’ordre : “Le peuple syrien est un, un, un”. Contre ces divisions, et contre celles liées à la situation actuelle, nous avons réfléchi à des initiatives qui pouvaient regrouper tout le monde : un groupe civil a pensé que le foot, par exemple, était un bon moyen.

L’Émancipation  : Existe-t-il des différences entre les diverses associations qui se sont créées depuis 2011 ?

Abdullah Haid : Oui, il existe beaucoup d’organisations : celles initiées par la femme de Bachar al-Assad et soutenues par l’ONU, celles organisées par le PYD, et d’autres qui ont des projets islamistes. Moi, je faisais partie de groupes qui travaillent pour toute la Syrie. Nous ne travaillions pas avec les associations citées précédemment et nous sommes même pour l’arrêt des aides qui leur sont accordées, car nous sommes contre le racisme, contre le communautarisme.

Je ne suis pas contre les civils, mais contre le régime d’Assad (de même que dans l’Allemagne d’Hitler, il ne fallait pas être contre les “Allemands”, mais contre le régime nazi).

Aujourd’hui, ces actions sont très difficiles, car l’influence d’Al-Qaïda a augmenté. Il existe encore des groupes qui interviennent ainsi. Mais certains sont clandestins car s’ils s’affichent, ils seront kidnappés.

L’Émancipation  : Peux-tu nous parler du Croissant rouge ?

Abdullah Haid : J’ai beaucoup aidé, à Alep, le Croissant rouge qui intervient auprès des personnes de la zone libérée. Les quartiers Est d’Alep ont été libérés en 2012, ainsi que toutes les régions autour. Une partie d’Alep, à l’ouest, est restée sous le contrôle du régime.

Le Croissant rouge est le pendant, dans le Moyen et Proche-Orient, de la Croix-Rouge. Il fait partie du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, mais en Syrie, il est sous la domination du régime. Nombre de ses membres travaillent de façon clandestine pour porter secours aux opposants au régime. Il comporte donc une branche officielle et une branche clandestine. La résistance au régime, s’exprime aussi dans la zone contrôlée par Assad.

L’Émancipation  : Quelle est la vie quotidienne à Alep ?

Abdullah Haid : Il y a aujourd’hui, en Syrie, cinq millions d’enfants qui n’ont plus d’école, un million de mutilés. Ces enfants vivent dans un autre monde. Ils vivent avec la faim permanente. Certains demandent tous les jours des bonbons. D’autres qui ont pu communiquer avec un de leurs proches à l’étranger disent à leur père : “papa pourquoi me dis-tu qu’il n’y a rien à manger parce qu’il y a des gens qui mangent ?”. Ces enfants ne peuvent concevoir un monde dans lequel les personnes ont de quoi manger.

Et moi-même lorsque je suis arrivé en France, je pensais que les Français sont fous parce qu’ils roulent avec des phares allumés. En Syrie, on doit rouler phares éteints si non on se fait tirer dessus.

Vous avez pu voir des photos de marchés bombardés. Beaucoup de Syriens vont au marché et n’en reviennent pas.

S’ils sont chez-eux, lorsqu’ils entendent les avions, ils vont dans la salle de bain, car là-bas, au dessus de la salle de bain, il y a un double plafond. Cet espace sert de grenier ; la famille pense qu’elle est plus protégée. Moi-même je le faisais, je ne pensais pas que nous étions plus protégé à cet endroit, mais tout de même, nous le faisions. Et souvent, les membres d’une même famille essayent de rester tous ensemble, car s’ils meurent, ils veulent mourir ensemble.

L’Émancipation  : Comment s’organise la vie sous le siège à Alep imposé par le régime d’Assad et ses alliés, depuis juillet 2016 ?

Abdullah Haid : La bouteille de gaz est passée de 150 livres à 100 000 livres. Ceux qui avaient de l’argent sont partis.

Le reste de la population n’a plus d’argent depuis 2012. Ils n’ont plus de salaire.

Les enfants allaient à l’école, même s’ils savaient qu’ils pouvaient mourir sous les bombardements. Certains enseignants travaillaient bénévolement, d’autres recevaient de temps à autre un salaire par le Conseil local, d’autres enfin, dépendant d’ONG, recevaient un salaire régulier.

Pour survivre, certains ont planté des graines partout où c’était possible : sur les balcons, sur les toits des immeubles, sur les espaces non bâtis.

L’Émancipation  : Est-ce que Daesh est présent à Alep ?

Abdullah Haid : Daesh n’est pas du tout présent à Alep et dans sa région ouest. Il y a peut-être quelques groupes secrets. Daesh a été mis hors de la ville en 2014. Cela a commencé avec des manifestations pacifiques de civils et des graffitis sur les murs. Dans un deuxième temps des groupes armés sont intervenus et, soutenus par les civils, ils ont mis Daesh dehors.

Le nombre de combattants de Fatah al-Sham (ex-Al-Nosra) est très difficile évaluer, mais il est très faible par rapport aux autres forces.

Aujourd’hui la majorité des groupes armés étrangers présents à Alep sont alliés au régime. Il y a des groupes de milices iraniennes, irakiennes, afghanes, le Hezbollah, et d’autres groupes dont des mercenaires qui, avec les forces du régime, combattent aujourd’hui à Alep.

L’Émancipation : Comment analyses-tu la situation en Syrie ?

Abdullah Haid : Aujourd’hui, ce n’est pas une guerre syrienne, mais une guerre internationale. Il n’y a aucune volonté politique de stopper la guerre. Même si beaucoup de “crimes de guerre”, selon les règles mêmes du droit international, sont commis en Syrie, rien n’est fait. Les puissances ne veulent pas arrêter la guerre. Peut-être est-ce pour l’argent. Les grandes puissances vendent des armes. Rien n’est fait pour au moins protéger les hôpitaux, les écoles…

Tous les Syriens, sont comme moi : nous avons perdu toute confiance dans les gouvernements et les institutions internationales. Notre confiance se porte sur les individus, les peuples, et pas du tout sur les politiciens quels qu’ils soient. Mais nous constatons que les gens du peuple sont impuissants ; le pouvoir est dans les mains de ceux qui ont la puissance économique, politique.

Tout le monde parle de “zone de protection aérienne”, même Amnesty International demande d’en finir avec le système du “veto” à l’ONU. Et rien n’est fait.

Le plus grand danger, en Syrie aujourd’hui, c’est le régime d’Assad. Ce régime a tué bien plus de Syriens que Daesh (le SNHR* a identifié 188 729 civils tués par le régime entre mars 2011 et novembre 2016, et 2998 civils tués par Daesh).

La première chose serait d’arrêter la guerre. Les Syriens trouveraient alors, ensemble, une solution.

Jusqu’où ira cette guerre, jusqu’à quand ? Je n’en sais rien.

Les Syriens comme moi sont au milieu de nulle part ; il n’a y a pas de lumière.

Ma famille à Alep est en train de mourir. Et nous, ici, nous vivons avec un sentiment de culpabilité car nous sommes vivants. Et nous ne pouvons rien faire.

Propos recueillis par Hélène Bertrand

* Le Syrian Network for Human Rights (ou Réseau syrien pour les droits de l’Homme) est un organisme non gouvernemental, indépendant créé en juin 2011 suite aux violations systématiques et croissantes des droits de l’Homme perpétrées par le régime Assad contre le peuple syrien.


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